Semaine du 9 au 15 janvier 2019 - Numéro 1257
Coopération et rivalité en Méditerranée
Hicham Mourad09-01-2019
 
 

Depuis 2009, l’année de la première découverte de gisement de gaz naturel en Méditerranée orientale, la région est devenue le théâtre de compétitions entre pays riverains et l’objet de convoitises des grandes puissances. Les réserves prouvées jusqu’ici de cette ressource précieuse dans le bassin oriental de la Méditerranée permettent non seulement de couvrir les besoins de la demande intérieure des pays producteurs, réduisant ainsi leur facture énergétique, mais aussi de générer des revenus grâce à l’exportation, notamment vers l’Europe voisine. Celle-ci est en quête de diversification de ses sources d’approvisionnement afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie, qui assure à elle seule le tiers des besoins de l’Europe occidentale. En outre, la demande mondiale de gaz naturel devrait augmenter de plus de 50% au cours des 20 prochaines années, selon l’Agence internationale de l’énergie, un organisme intergouvernemental basé à Paris.

Trois pays sont pour le moment concernés par cette manne gazière, auxquels pourrait s’ajouter plus tard le Liban. Il s’agit de l’Egypte, Israël et Chypre. Tamar, avec des réserves prouvées de 320 milliards de mètres cubes (mmc), a été le premier gisement important découvert en Méditerranée orientale en 2009, suivi par Léviathan (600 mmc) en 2010. Les deux se trouvaient au large d’Israël. D’autres découvertes ont suivi : Aphrodite (130 mmc) en 2011 et Zohr en 2015, respectivement au large de Chypre et d’Egypte. Avec des réserves prouvées de 850 mmc, Zohr est le plus important de tous ces gisements. Les découvertes les plus récentes ont été faites en 2018: Calypso (226,5 mmc), au large de Chypre et Nour (283 mmc), au large du Sinaï, en Egypte. Certains experts considèrent que le sud-est de la Méditerranée regorge de richesse gazière qu’ils estiment à environ 14800 mmc.

Exploiter et tirer la meilleure partie de ces énormes réserves en gaz naturel, notamment pour l’exportation vers l’Europe, requéraient deux conditions. La première est la démarcation des frontières maritimes entre les pays concernés. C’est chose faite entre l’Egypte et Chypre en 2013 et entre ce dernier et Israël en 2010. D’autres accords de délimitation sont encore à négocier. La seconde condition consistait en la construction de coûteuses infrastructures, nécessitant l’établissement d’une coopération régionale. Celle-ci commence peu à peu à se mettre en place. Le 19 septembre dernier, Le Caire et Nicosie ont signé un accord pour la construction d’un pipeline sous-marin de 645 kilomètres reliant, via les Zones Economiques Exclusives (ZEE) des deux pays, le gisement d’Aphrodite à l’usine égyptienne de liquéfaction de gaz naturel à Edkou, sur la côte méditerranéenne. L’objectif de l’accord, qui pourrait s’appliquer à l’avenir à d’autres gisements au large de l’île, est d’assurer l’exportation du gaz chypriote au marché de l’Union européenne. Quelques mois plus tôt, le 19 février, un accord d’une valeur de 15 milliards de dollars signé par 3 sociétés privées, l’égyptienne Dolphinus Holdings, l’israélienne Delek Group et l’américaine Noble Energy, prévoyait l’exportation vers l’Egypte, sur 10 ans, de 64 mmc de gaz israélien provenant à égalité des gisements de Tamar et Léviathan. L’exportation, qui commencera cette année, se fera à travers le gazoduc sous-marin de 90 km de longueur, reliant le port israélien d’Ascalon à celui d’Al-Arich au Sinaï. Cet oléoduc avait auparavant servi aux exportations égyptiennes de gaz naturel vers Israël, avant leur arrêt en 2012. Tel-Aviv cherche, grâce à cette coopération avec l’Egypte, à réexporter son gaz naturel vers le marché européen, profitant des deux usines égyptiennes de liquéfaction installées à Edkou et Damiette, sur la Méditerranée. L’Egypte, de son côté, aspire à devenir une plate-forme énergétique régionale grâce à ces mêmes installations, inexistantes en Méditerranée orientale, et à profiter des revenus générés par une telle activité. Les deux accords conclus avec Chypre et Israël la rapprochent de cet objectif.

Restée à l’écart des découvertes de gaz naturel en Méditerranée orientale, la Turquie a réagi avec véhémence aux annonces chypriotes d’exploitation et de coopération avec les pays voisins. Ankara conteste d’une part l’accord de démarcation de la frontière maritime entre Chypre et l’Egypte, sous prétexte qu’une partie de la ZEE chypriote empiète sur le plateau continental turc. Une position fermement rejetée par Le Caire, qui fait valoir la conformité de l’accord avec le droit international.

Ankara s’oppose d’autre part à l’exploitation des ressources gazières de la ZEE de la République de Chypre sans un accord préalable de partage des revenus avec la partie turque de l’île. Chypre est divisé depuis 1974 entre la partie grecque, située au sud, et la partie à majorité turque, au nord, qui s’est autoproclamée République Turque de Chypre du Nord (RTCN) en 1983. Celle-ci n’est reconnue que par la Turquie, qui a menacé d’empêcher par la force toute action de forage et d’exploitation de gaz naturel au large de la partie grecque. Joignant l’acte à la parole, la marine turque a bloqué à deux reprises en 2018 le passage au large de Chypre d’un navire d’exploration du géant énergétique italien Eni, l’obligeant à rebrousser chemin.

La Turquie, qui compte entièrement sur des importations pour ses besoins énergétiques, a dernièrement lancé un projet de recherche de gaz naturel dans la ZEE de la RTCN. Elle entend élargir ses opérations de forage aux zones situées à l’ouest de l’île divisée, provoquant les protestations des Chypriotes grecs. Certaines des zones explorées par les navires turcs se situent en effet dans la ZEE revendiquée par la République de Chypre, ce qui fait monter la tension avec Nicosie et son alliée, la Grèce.

Coopération et rivalité en Méditerranée

La fébrilité turque s’explique par deux raisons. Ankara, qui avait l’ambition de devenir un pôle énergétique au Moyen-Orient, voit ses projets s’effondrer en raison des dernières découvertes en Méditerranée orientale, qui ont changé la donne et propulsé l’Egypte vers ce rôle tant convoité. En outre, la Turquie observe la coopération étroite entre Nicosie et ses puissants voisins, tels l’Egypte, Israël et la Grèce, dans un domaine aussi sensible que l’énergie, avec anxiété et malaise croissant en raison des rapports troublés qu’elle entretient avec ces mêmes voisins.

En réaction à cette attitude hostile d’Ankara, deux groupements régionaux ont émergé ces dernières années en Méditerranée orientale, impulsés par l’impératif d’assurer une coopération énergétique régionale. Le premier, composé de l’Egypte, Chypre et la Grèce, a vu le jour en 2014. Il comporte une dimension militaire matérialisée par des manoeuvres aéronavales conjointes tenues en Méditerranée depuis 2015. Les dernières en date, baptisées Medusa 7, ont eu lieu en novembre dernier au large de l’île de Crète, en Grèce. Le deuxième groupement, apparu début 2016, comporte la Grèce, Chypre et Israël. Outre une coopération militaire renforcée, les Etats membres soutiennent la construction d’un gazoduc sous-marin (EastMed pipeline) pour transporter les productions israélienne et chypriote vers l’Europe, via la Grèce. Mais le coût élevé du projet, 7,4milliards de dollars, empêche sa concrétisation .




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