Semaine du 3 au 9 octobre 2018 - Numéro 1244
Soliman Shafik : Le défenseur des plus faibles
  Intellectuel engagé tant par son travail au service de la société civile que par ses écrits, Soliman Shafik travaille depuis plus de 15 ans avec les pères jésuites. Sa mission : voir au-delà des différences et donner la parole aux sans-voix.
Soliman Shafik
(Photo:Mohamad Adel)
Névine Lameï03-10-2018

Ses disciples l’appellent Al-Rayes (le chef). Le chercheur, journaliste et penseur copte Soliman Shafik, dont les pensées modérées et les écrits ont pour thèmes principaux l’être humain et ses droits, notamment ceux des minorités, que ce soit en matière de religion, d’ethnie, de nationalité ou de croyance, touche à tout : au social, à la politique, à l’éducation, à la religion, et autres. Conseiller culturel de l’association scientifique et culturelle Al-Nahda des Jésuites, au Caire, depuis 2001, et directeur adjoint du Centre culturel jésuite d’Alexandrie depuis 2005, Soliman Shafik a pris des engagements multiples au service de la société civile. Il se déplace partout pour le service missionnaire, de formation et d’éducation qui suit l’enseignement jésuite, avec pour priorité l’instruction de la jeunesse.

Actuellement, ce qui le préoccupe le plus, ce sont les incidents d’ordre confessionnel, en particulier les incidents survenus à Minya. Né à Minya, au sud du Caire, en 1953, Soliman Shafik est un fils fidèle à sa ville natale. « Région élue par le célèbre pharaon Akhenaton. Minya est cette belle ville aux multiples facettes. Sa corniche rappelle celle d’Alexandrie, ses cafés ceux de la ville de Beyrouth. Le nouveau Minya, avec son architecture, rappelle le quartier huppé d’Héliopolis. Et sa campagne ! C’est la belle Kaboul, au printemps », s’émerveille Shafik.

Stylo en main, Shafik ne cesse d’écrire, d’une manière régulière, sur l’histoire de Minya pour de multiples journaux égyptiens privés depuis 1978, à savoir Al- Youm Al-Sabie, Rose Al-Youssef, Al-Ahali, Watani, ainsi que sur sa page Facebook très active, pour Misr Al-Madaniya, un magazine égyptien à tendance libérale, et pour des sites Internet, dont Al- Aqbat Mottahédoun (les coptes unis). Shafik a également contribué à l’agence de presse palestinienne Wafa et aux journaux libanais Al- Nidaa et Al-Maaraka Lessan Hal Al-Samédine en 1982.

Travailler sur les groupes minoritaires, clarifier les choses, énoncer le problème, souffler des solutions et des idées, tel est, pour Shafik, le chemin du salut. « Malgré une loi promulguée en 2016 pour faciliter la construction, la restauration ou la régularisation d’églises, je me demande comment les extrémistes islamistes se donnent le droit d’attaquer des coptes, de piller des maisons servant de lieux de prière et de brûler certaines propriétés. Pour moi, appliquer la loi contre tout criminel constitue la solution parfaite. La liberté de culte est garantie par la Constitution », déclare Shafik, dont l’un des articles le plus émotionnel sur Minya est celui publié le 20 novembre 2017 dans Al-Youm Al- Sabie, sous le titre « Minya, berceau du monothéisme, de l’illumination et de l’extrémiste ». Pour Shafik, la question qui intrigue les gens et suscite leurs interrogations est : « Pourquoi Minya est-elle toujours visée ?! ».

« Minya, qu’on appelle, nous les Minyawiya, Arous Al-Saïd (la poupée de la Haute-Egypte), connaît la plus forte concentration de chrétiens aisés du Moyen-Orient. Les richesses de ces derniers atteignent plus de 35 % de celle des Minyawiya et il y a environ 620 églises. Minya comporte les plus grandes organisations de la société civile, de grandes universités, les meilleures institutions internationales, les plus grands mouvements communistes, le parti politique Al-Wafd et des organismes gauchistes qui ont fait naître des leaders révolutionnaires. Comment donc, avec toute cette richesse, Minya ne soit pas convoitée ? », déclare Shafik, qui, avec ses idées démocrates, appartient au parti politique égyptien de gauche Al-Tagamoe. Avec ses tendances communistes marxistes, réclamant le droit des minoritaires, des victimes et des opprimés, Shafik possède comme outil révolutionnaire la logique de la controverse et de la dialectique. Soliman Shafik est contre l’exagération de définir sa ville natale comme un « émirat terroriste ». « Minya a été témoin de combats sanglants, depuis Akhenaton, la persécution romaine des chrétiens, jusqu’à la naissance des Frères musulmans, en 1928, avec comme premier lieu de rassemblement pour eux, Minya », énonce Shafik. Ce dernier a d’ailleurs enregistré, dans son livre Al-Aqbat Yomaressoun Al- Sawra (les coptes pratiquent la révolution), publié en 2014, les 320 coptes tués par les Frères musulmans entre 1970 et 2011. « Si les coptes de Minya ne sont pas sortis dans les rues de leur ville lors de la révolution du 25 janvier, ils ont en revanche participé aux manifestations massives contre le pouvoir de Morsi le 30 juin. Les coptes de Minya ont récupéré leur force le 30 juin », assure Shafik. A l’âge de 7 ans, le petit Soliman assistait aux concerts donnés par des groupes musicaux européens à la place Montazet Farouq. « Minya vivait dans une ambiance mi-européenne, avec ses bars, ses cafés, ses discothèques, ses salles de cinémas et théâtres », souligne Shafik, fils du village de Nazlet Ebeid, à l’est de Minya. Le père de Soliman était employé de la compagnie européenne Al-Nil Lel Harir Wal Aqtan, nationalisée au temps de Nasser. « Trouver le repos, contempler la nature, rentrer en communion avec le Créateur, penser, imaginer et créer — tout cela était possible au village de Nazlet Ebeid, alors que pour passer du bon temps et s’ouvrir à l’autre, on se rendait plutôt à Minya », se souvient Shafik. Même après avoir quitté le village pour aller à l’école copte, puis l’école Abnaa Al-Sawra, l’écolier Soliman n’a jamais oublié son village natal, bordé par le Nil, la mosquée Béni Mohamad Sultan, le monastère de la Vierge Marie et, de l’autre côté, par le désert pharaonique. « De tout temps, j’ai eu peur de mourir loin de mon village natal, de Minya. A l’étranger, dans les nombreux pays d’Europe que j’ai visités, je me sentais expatrié », déclare Shafik, qui a vécu 17 ans à l’étranger depuis 1978.

En 1985, Shafik a fait des études en science des minorités à l’Institut Al-Istechraq (l’orientalisme) de l’Université Moscou et, en 1986, des études en psychologie du cinéma à l’Institut du cinéma de Moscou. La même année, il a obtenu un magistère en psychologie de la faculté de communication de masse de l’Université de Moscou, sur le thème Le Personnage central dans les romans arabes d’avant-garde. « Je fais partie de cette génération des fils de Minya âgés entre 55 et 80 ans qui ont étudié à l’étranger et que la culture occidentale a beaucoup influencés », souligne Shafik. S’il a quitté sa terre natale en 1971 pour aller étudier à Moscou, c’est parce qu’il a été expulsé de la faculté des lettres du département d’histoire de l’Université du Caire quelques mois après le début de ses études. Et ce, suite à sa participation au mouvement estudiantin qui réclamait la guerre contre Israël au temps de Sadate. Shafik est mis en prison. A Minya, en ces temps-là, il était aussi membre de l’Organisme communiste des jeunes de gauche Al-Talaë (les avant-gardistes). « La majorité des fils des gens aisés de Minya ont adopté le courant communiste. Nous avons ressenti l’injustice et l’oppression des pachas, tombées sur nos ancêtres, les pauvres paysans », déclare Shafik.

Justice sociale, droit et dignité humaine l’emportent en tout temps et à tout moment. Shafik a rejoint la gauche, puis la Théologie de la libération, qui est un courant de pensée théologique chrétienne venu d’Amérique Latine et qui vise à rendre dignité et espoir aux pauvres et aux exclus. « Mon maître en matière de Théologie de la libération est le père jésuite William Sidhom, PDG de l’association Al- Nahda. Une association qui a pour objectif de repenser la société et l’avenir de l’Egypte, de créer un Etat démocratique et des structures capables de s’opposer aux extrémismes religieux, à l’injustice, à la violence, à la haine et aux guerres », déclare Shafik.

D’ailleurs, les sujets qu’aborde Shafik dans ses innombrables livres traitent des chiites, des Kurdes, des coptes, des tribus au sud du Soudan, des minorités libanaises de la guerre civile de 1975 à 1990, de la société civile en Syrie, de la cause palestinienne, de Jérusalem et de l’Eglise égyptienne, des prisonniers égyptiens pendant les guerres de 1956 et 1967 et du conflit arabo-israélien, pour ne citer que quelques exemples. « Mes écrits plaident la cause du plus faible, des plus nécessiteux et des minoritaires. Je respecte la pensée islamique, mais je suis un adversaire des Frères musulmans, des salafistes et des djihadistes.

Je révère le christianisme, mais je m’infléchis davantage devant la Théologie de la libération et la pensée d’Anba Macarius, l’évêque copte orthodoxe de Minya, un vrai exemple de renouvellement du discours religieux contre l’injustice et l’humiliation de la dignité humaine », déclare Shafik, qui a fait, en 1986, des études en Feqh (doctrine) et de charia (loi islamique) à Boukhara, Moscou, suivi d’études en théologie chrétienne au Brésil, en 1989. Son livre phare est Nahw Lahot Tahrir Masri Arabi Islami Massihi (vers une théologie de libération égyptienne, arabe, islamique, chrétienne), publié en 2004. Pour Al-Rayes, évoluer avec un pays, c’est aussi travailler du côté de l’éducation et de l’enseignement.

De 1995 à 2000, Shafik s’est investi auprès du magazine Al- Alam Bein Aydina (le monde est entre nos mains), qu’il a aussi fondé en travaillant avec des enfants du secrétariat général des écoles catholiques en Egypte. « J’enseigne ce que j’ai appris des pères jésuites tout au long de mon service avec eux. Les pères jésuites sont pour moi comme une pierre précieuse qui rayonne pour tout le monde, quelle que soit la religion, la nationalité, le sexe ou les croyances. Pour moi, tout homme est au service de toute l’humanité », conclut Shafik.

Jalons

1953 : Naissance à Minya.
1992-1996 : Fondation du magazine La Société civile, avec le centre Ibn Khaldoun.
1996 : Membre du Comité de la supervision des élections, au sud du Soudan et en Palestine.
1996 : Membre du jury égyptien de supervision des accords d’Oslo.
2010 à présent : Ecrivain journaliste au journal Al-Youm Al-Sabie.


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