Semaine du 12 au 18 septembre 2018 - Numéro 1241
Ziad Aql : La Libye vit un état de désintégration qui peut entraîner de larges affrontements dans la période à venir
Ola Hamdi12-09-2018
 
  Dr Ziad Aql, expert des affaires libyennes au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, explique l’imbroglio libyen, les changements dans le paysage politique et les perspectives de la tenue des elections

Al-ahram hebdo : L’Onu a annoncé un accord de cessezle- feu entre les milices armées le 4 septembre dans la capitale libyenne Tripoli. Pensez-vous que cette trêve réussisse à mettre fin aux affrontements entre ces milices ou que les combats puissent reprendre à tout moment ?

Ziad Aql : Je ne pense pas que la situation se calme, et ce, à cause de l’effondrement des alliances militaires à l’ouest et l’absence d’entité militaire capable de contrôler cette vaste zone géographique, contrairement à la situation à l’est, maîtrisé par l’armée nationale libyenne. Pire encore, les Nations-Unies ont perdu de leur influence à Tripoli comme dans l’intérieur de la Libye en général. De plus, la crédibilité de la Convention de Paris est mise en doute par l’ouest libyen.

— Quels sont donc à votre avis les scénarios possibles ?

— La scène est sûrement loin d’être stable. Je pense que la trêve peut tout à fait être bientôt violée, et que la Libye entrera dans une série d’affrontements militaires dans la période à venir. Des affrontements qui peuvent mener à la formation d’une entité militaire qui impose son influence sur cette zone, puisqu’il n’en existe aucune à l’ouest de la Libye capable d’imposer sa domination. Par ailleurs, la force militaire la plus puissante de Misrata ne possède aucune alliance. Il n’y a donc aucun consensus qui pourrait entraîner l’émergence d’une entité militaire telle que Fajr Libya. Fayez Al-Sarraj tente, par le biais du conseil présidentiel, d’attirer un certain nombre de milices pour lui donner une légitimité et former un bras militaire. C’est un état de désintégration qui peut entraîner de larges affrontements dans la période à venir. Des affrontements qui peuvent durer longtemps.

— Cela rend l’organisation des élections plus qu’hypothétique ...

— Bien évidemment. Les affrontements peuvent empêcher la tenue des élections, du référendum sur la Constitution, et même l’exécution de la feuille de route de l’Onu qui comprend plusieurs propositions visant à aboutir à une résolution finale de la crise libyenne.

— Le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’est libyen, a réaffirmé qu’il se préparait à prendre le contrôle de Tripoli. Comment voyez-vous cette déclaration ?

— Ce n’est pas la première fois que Khalifa Haftar exprime sa volonté d’avancer vers Tripoli. Mais c’est la première fois qu’il le fait avec une telle insistance, surtout qu’il possède une capacité militaire incontestée. La libération de Tripoli est un objectif primordial pour lui. Haftar croit que libérer Tripoli de l’emprise des milices et prendre le contrôle de la capitale est l’une des missions de l’armée, et ce, en l’absence de toute force militaire légitime.

— Comment évaluez-vous l’influence des milices à Tripoli ?

— Un réseau d’intérêts avait été créé ces dernières années. Chaque milice exerce une activité qui lui réalise ses intérêts. Elle contrôle une zone, y impose une sorte de redevance sur les habitants, exerce un trafic d’êtres humains et d’armes ou protège des groupes radicaux. Toucher à ces intérêts n’est pas chose facile.

— Est-il possible, dans ces conditions, d’intégrer ces milices dans l’armée libyenne ?

— Vu l’absence d’institution capable d’élaborer une stratégie globale qui pense à l’avenir politique en Libye, l’intégration des milices dans l’armée sera difficile. Il est préférable qu’elles soient intégrées dans l’Etat libyen. Pour ce faire, une stratégie doit être mise en place pour faire la distinction entre les anciens militaires qui ont rejoint les milices et ceux qui ont commencé à porter l’arme après la révolution. On peut les intégrer dans un appareil de sécurité ou à la police des frontières. De même, les milices peuvent être intégrées de plusieurs manières au sein de l’armée ou dans d’autres institutions du pays, mais, malheureusement, cette stratégie est totalement inexistante. Et même si cette stratégie est mise en place, les milices ne disparaîtront que graduellement de la scène libyenne après de longs combats et des affrontements militaires.

— Qu’en est-il du rôle de la communauté internationale ?

— Il est certain que la communauté internationale n’aura pas recours à l’intervention militaire. Elle ne le veut pas, et la situation en Libye ne le permet pas. La communauté internationale intervient, d’une part, par le biais des Nations-Unies, et d’autre part par le biais de parties externes qui possèdent des intérêts en Libye. A titre d’exemple, l’Italie travaille et coopère avec certaines parties à l’ouest libyen, où l’influence italienne est très forte, alors que l’Egypte et les Emirats, qui ont une grande influence dans l’est libyen, coopèrent avec d’autres parties. De même, la France traite avec d’autres parties dans le sud en fonction de ses intérêts au Niger. La Russie et les Etats-Unis, quant à eux, attendent de vendre des armes à la Libye dans la phase de reconstruction de l’armée libyenne. La communauté internationale intervient déjà, et ces interventions n’ont pas encore de direction claire .



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