Semaine du 12 au 18 septembre 2018 - Numéro 1241
En Libye, une crise en engendre une autre
  Les différends entre la France et l’Italie au sujet du dossier libyen ont éclaté au grand jour suite aux récents développements à Tripoli. Paris insiste sur la tenue d’élections à la date prévue du 10 décembre 2018. Rome craint qu’un scrutin dans les conditions actuelles n’accentue les clivages et n’aggrave la crise migratoire.
En Libye, une crise en engendre une autre
La crise des migrants est l’une des raisons essentielles pour lesquelles l’Europe s’intéresse à la Libye. (Photo:AFP)
Abir Taleb12-09-2018

D’un soulèvement populaire contre le régime de l’ex-président libyen, Mouammar Khadafi, déclenché le 17 février 2011, on est passé à une guerre des milices dans un pays où les armes ont pullulé au fur et à mesure, puis à un chaos généralisé dans un Etat sans Etat où toutes les tentatives régionales et internationales de lancer un processus politique peinent toujours à aboutir. Mais la question ne s’arrête pas là. Une crise en engendre une autre.

Dans une Libye en délitement, toute sorte de commerce douteux foisonne, y compris celui des êtres humains : tous les ingrédients étaient là pour que la Libye devienne une terre propice pour les migrants clandestins. Sa proximité de l’Europe, notamment des côtes italiennes, en a fait le point de départ essentiel des clandestins. Et a fait de l’Italie la porte d’entrée essentielle vers « l’eldorado européen ».

Ainsi, le chaos libyen a favorisé la crise migratoire. Si l’Europe a réussi, dans une certaine mesure, à contrer le flux migratoire en provenance de la route des Balkans, notamment à travers des accords avec la Turquie, le succès est moins retentissant pour ce qui est de celui en provenance des côtes libyennes. L’Europe s’est donc vu invitée malgré elle à la crise libyenne, d’autant plus que parallèlement à la question migratoire, la menace terroriste — et pas des moindres — est bel et bien là.

Or, tous les Européens ne sont pas sur la même longueur d’onde : les crises libyennes et migratoires ont donné lieu à de sérieux malentendus entre la France et l’Italie, deux partenaires-clés sur la question libyenne. Le différend entre les deux pays a récemment éclaté au grand jour. « Demandez à Paris », a dit le 3 septembre le ministre italien de l’Intérieur d’extrême droite, Matteo Salvini, en répondant aux journalistes qui le questionnaient pour savoir si la Libye était un pays assez sûr pour y renvoyer les migrants, ce qu’il a auparavant annoncé vouloir faire.

Auparavant, sans citer explicitement la France, le ministre italien déclarait : « Ma crainte, c’est que quelqu’un, pour des motifs économiques nationaux, mette en péril la stabilité de toute l’Afrique du Nord et par conséquent de l’Europe. Je pense à quelqu’un qui est allé faire la guerre alors qu’il ne devait pas le faire. A quelqu’un qui fixe des dates pour les élections sans prévenir les alliés, l’Onu et les Libyens ». Il faisait notamment référence à l’échéance fixée par la France pour des élections le 10 décembre prochain.

La manne pétrolière et la reconstruction en toile de fond

Mais la France se défend et insiste à faire respecter le calendrier prévu. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’Onu consacrée à la Libye, tenue mercredi 5 septembre, l’ambassadeur de la France à l’Onu, François Delattre, a déclaré que son pays estimait « essentiel d’organiser des élections dans le calendrier agréé » — en vertu de l’accord de Paris conclu au terme d’une conférence sur la Libye organisée dans la capitale française le 29 mai dernier —, à savoir « des élections présidentielles et législatives le 10 décembre » qui permettront de sortir du chaos. François Delattre a dénoncé ceux qui voudraient « retarder les échéances au prétexte que la situation ne le permettrait pas ». « L’ennemi de la Libye et des Libyens c’est le statu quo » qui profite à « l’économie de prédation », « aux trafiquants » et à « la criminalité organisée », a-t-il fait valoir.

En fait, si pour Rome, la France s’est trop impliquée en Libye, il serait temps que l’Italie, elle, y reprenne un rôle. « L’Italie doit rester protagoniste du processus de stabilisation en Méditerranée », a tweeté mardi 4 septembre Matteo Salvini. « Je suis personnellement disponible pour courir quelques risques et y retourner bientôt ».

Ce sont donc deux puissances qui se font face. Soutenant des parties différentes, elles sont de facto rivales. Elles ont aussi des visions opposées : les Français veulent à tout prix faire respecter l’accord qu’ils ont eux-mêmes initié en mai dernier. Pour Rome en revanche, mieux vaut une trêve d’abord, des élections ensuite. Sceptique, Rome craint que des élections dans la situation actuelle se perpétuent dans la crise — car une partie des forces pourrait ne pas reconnaître les résultats — ce qui provoquerait une nouvelle étape de confrontation et entraînerait une nouvelle vague migratoire.

Ensuite et surtout, les deux pays sont attirés par la manne pétrolière … Paris s’est défendu de toute visée personnelle dans cette ancienne colonie italienne, dont les ressources pétrolières attisent les convoitises, tout comme sa reconstruction, qui sera tôt ou tard à l’ordre du jour. L’Italie, elle, défend chèrement sa zone d’influence, et compte accueillir en novembre prochain une conférence internationale sur la Libye. Une façon de reprendre la main …

Pendant ce temps, le reste de la communauté internationale semble ne plus se trouver de place, malgré les tentatives répétées de l’émissaire de l’Onu pour la Libye, Ghassan Salamé, de trouver une issue. Intervenant par liaison vidéo, lors de la dernière réunion du Conseil de sécurité, il a suggéré un plan B autre l’échéance du 10 décembre : « Il y a d’autres moyens pour parvenir à une transition politique pacifique et nous allons les soutenir sans hésitation et même avec enthousiasme ». Salamé a aussi souligné l’importance de sortir du statu quo « intenable ». Intenable, la situation l’est avant tout pour la population, qui attend que le miracle se produise, et qui vit cette terrible descente aux enfers pour un pays qui, avant l’intervention occidentale de 2011, possédait le deuxième PIB par habitant le plus élevé de son continent après l’Afrique du Sud.



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