Semaine du 5 au 11 septembre 2018 - Numéro 1240
A Kafr Al-Cheikh, Berket Ghalioune donne de l’espoir
  Lancé par les forces armées, le projet piscicole de Berket Ghalioune est unique au Moyen-Orient et en Afrique. Son objectif ? Augmenter la production piscicole de 75 % en Egypte, et créer des emplois pour les jeunes. Tournée.
A Kafr Al-Cheikh, Berket Ghalioune donne de l’espoir
Berket Ghalioune est une ferme piscicole unique en son genre en Egypte, au Moyen-Orient et en Afrique. (Photo : Mohamad Abdou)
Manar Attiya05-09-2018

Il est 7h. Une vingtaine de camions et de camionnettes frigorifiques sont garés pare-chocs contre pare-chocs en face d’un immense portail en fer forgé, au-dessus duquel une pancarte indique le nom du lieu : Projet de pisciculture de Berket Ghalioune. Ces véhicules attendent d’être chargés de différents genres de poissons : Tilapia (bolti), daurade (morgane) et faux merlan (macarona), anguilles et d’autres poissons que l’on trouve en eau douce comme le loup de mer, le mérou, le turbot, le rouget, la perche du Nil, le maquereau, la sole, etc.

A Kafr Al-Cheikh, Berket Ghalioune donne de l’espoir
La production annuelle de poissons va augmenter de 1,5 million de tonnes. (Photo : Mohamad Abdou)

A 3h30, ils étaient près de 500 pêcheurs à jeter leurs filets de pêche. A 6h30, ils les ont ressortis. Les uns pêchaient en mer, les autres en eau douce. Les petits poissons, appelés hamoucha, sont immédiatement rejetés à l’eau. Des centaines de kilos de poissons frais sont déposées dans des caisses en plastique de couleur bleue. Quelques pêcheurs sont chargés de mettre le poisson dans des caisses selon les espèces, d’autres sont responsables de l’entreposage de la glace, afin de conserver le poisson frais.

Mais c’est l’ambiance positive qui règne à Berket Ghalioune, tout près de Borg Rachid, à l’endroit où le Nil se jette en mer, qui retient l’attention. Le nom du projet est très significatif : « Berka » qui signifie lac en arabe, et « Ghalioune » est un type de bateau de pêche, utilisé dans la région de Métobass au gouvernorat de Kafr Al-Cheikh.

A Kafr Al-Cheikh, Berket Ghalioune donne de l’espoir
Une 2e et 3e phases seront inaugurées très prochainement. (Photo : Mohamad Abdou)

Berket Ghalioune est l’une des plus grandes fermes d’élevage de poissons (en eau douce et en pleine mer) en Egypte, au Moyen-Orient et en Afrique. Ce projet national a vu le jour en novembre 2017. Il est situé à 250 kilomètres du Caire sur la route côtière au nord du gouvernorat de Kafr Al-Cheikh, et plus précisément, à Métobass. Construite sur un terrain appartenant à l’Etat, la ferme s’étend sur une superficie de 4 100 feddans (1re phase). Elle a été créée par les forces armées en collaboration avec une société chinoise suite à un accord conclu entre les deux parties et conformément aux normes de l’Union européenne. Son coût s’élève à 1,7 milliard de L.E.

Cette ferme piscicole est tellement spacieuse qu’il faut une matinée entière pour en faire le tour. « Pour la première phase, on a construit 453 bassins, d’un feddan chacun et produisant 3 000 tonnes de poissons marins par cycle, 83 bassins d’eau douce de 5 feddans chacun et dont la capacité productive est de 1 600 tonnes de poissons par cycle. Et 634 bassins d’élevage de crevettes dont la capacité de production atteint les 2 000 tonnes par cycle. L’objectif étant d’augmenter la production piscicole de 75 % en Egypte. La production était estimée à 1,5 million de tonnes en 2016.Grâce à ce projet, elle pourrait atteindre les 2,75 millions de tonnes », précise avec fierté Hamdi Badine, président du conseil d’administration de la Compagnie nationale de la richesse piscicole en ajoutant que ce projet va réduire l’écart entre l’offre et la demande.

Am Gouda, responsable du bassin numéro 5 du lac numéro 8, dit : « Je nourris mes enfants (en allusion à ses poissons) trois fois par jour : A 7h, vers 15h et à 18h. La nourriture (une seule alfa) se compose de petites espèces de poissons que l’on mélange à de la farine de soja, de maïs, de l’huile de poissons et des déchets de riz moulus. La plupart des espèces de poissons d’élevage sont nourries d’aliments riches en protéines, et donc de petits poissons. Pour les grandes espèces, le taux de protéine doit atteindre les 40 %, tandis que pour les petites espèces, il peut dépasser les 60 % », note Am Gouda, pour qui la pêche est une passion. Am Gouda exerce le métier de pêcheur depuis 30 ans. Il raconte qu’il pratiquait la pêche en pleine mer et au même endroit, avant l’implantation de cette ferme.

Lutter contre le chômage

A Kafr Al-Cheikh, Berket Ghalioune donne de l’espoir
(Photo : Mohamad Abdou)

En fait, l’objectif de ce projet est de mettre fin à l’immigration illégale en créant des emplois pour les jeunes à Kafr Al-Cheikh et dans les régions voisines, et surtout faire baisser le taux de chômage. Des causes qui incitent les jeunes à quitter le pays.

L’idée du projet Berket Ghalioune est venue des pisciculteurs et des chercheurs en aquaculture après le naufrage d’un bateau qui transportait des jeunes au large de la ville de Rachid en septembre 2016. Sur les 450 personnes se trouvant à bord, seules 163 personnes ont été secourues, les autres sont toujours portées disparues. La surcharge et le mauvais temps étaient les causes probables du naufrage de ce bateau. « Le plus dur était de ressortir les corps de l’eau. Nous avions même repêché des enfants morts par noyade. Je n’oublierai jamais leurs visages », raconte Essam, l’un des pêcheurs qui travaillent, aujourd’hui, à Berket Ghalioune. Et ce naufrage n’est pas le seul, car les habitants ont souvent entendu parler de bateaux engloutis dans l’eau au cours de ces 30 dernières années.

Des jeunes, en majorité des Egyptiens, mais aussi, des Syriens, des Soudanais, des Somaliens, des Ethiopiens et des Erythréens traversent la Méditerranée pour se rendre dans les pays européens. « Chaque semaine, des bateaux repêchaient des centaines de corps de jeunes migrants noyés. Nous savons que ce commerce est tenu par une mafia très présente ici, à Rachid et sur la côte ouest », témoigne Al-Sayed Nasr, gouverneur de Kafr Al-Cheikh.

Aujourd’hui, cette ferme piscicole s’est transformée en un secteur industriel prospère qui pourrait mettre fin à l’immigration clandestine.

« J’ai tenté à plusieurs reprises de traverser la Méditerranée en clandestin pour aller travailler comme pêcheur, ailleurs, et gagner un salaire en dollars. En 2014, quelques années après la révolution, j’ai réussi à atteindre la Grèce », confie Mohamad Saïd, un pêcheur de 40 ans, qui habite Al-Guézira Al-Khadra, dépendant de Kafr Al-Cheikh. Il raconte avoir passé 18 ans à l’étranger. « J’ai fait le tour du monde : Chine, Japon, Australie, Canada. Mais, j’ai surtout travaillé en Grèce et dans les pays du Golfe. Cela m’a permis d’acquérir de l’expérience et d’apprendre à parler plusieurs langues étrangères », dit-il. Une fois marié, Mohamad Saïd a choisi de rester auprès de sa famille et de travailler dans cette ferme piscicole.

Des pêcheurs professionnels

A Kafr Al-Cheikh, Berket Ghalioune donne de l’espoir
(Photo : Mohamad Abdou)

Ce projet fait travailler environ 5 000 personnes : ingénieurs piscicoles, vétérinaires, ouvriers et pêcheurs, etc. Ici, 80 % des employés ont exercé le métier de pêcheur et sont des professionnels. La majorité d’entre eux habitent Kafr Al-Cheikh. « Avant le lancement de ce projet, personne parmi nous n’avait de salaire fixe. Si on ne pêchait pas, on ne vendait pas et donc, pas d’argent. A présent, je gagne un salaire mensuel », dit avec soulagement Hamdi, pêcheur de 22 ans et dont le salaire atteint les 1 500 L.E.

D’un autre côté, l’Etat envisage de construire plusieurs industries à haute capacité de création d’emplois. C’est la raison pour laquelle Berket Ghalioune regroupe plusieurs usines.

Ce projet comprend donc un Centre de recherche et de développement qui s’étend sur une superficie de 700 m2, une usine de fabrication de nourriture de poissons marins sur une superficie de 1 500 m2 avec une capacité de production de 120 000 tonnes par an, une usine d’aliments de crevettes sur une superficie de 570 m2 avec une capacité de production annuelle de 60 000 tonnes, et une usine de mousse sur une superficie de 1 200 m2 pour fabriquer des conteneurs isothermes de mousse polyéthylène pour poissons et crevettes. En outre, il y a une usine de fabrication de glace dont la superficie est de 450 m2 d’une capacité de production de 40 tonnes de glace pilée par jour, et 20 tonnes de blocs de glace pour conserver les poissons et les crevettes frais. Et bien entendu, il y a aussi une usine de traitement du poisson où les ouvriers préparent, coupent et congèlent diverses sortes de poissons.

Dans l’usine de transformation du poisson, les ouvriers effectuent différentes tâches : Mohamad et Mamdouh sont chargés d’étaler les filets de soles congelés. Ils doivent rester debout tout le temps. Pour étaler le poisson, les travailleurs doivent répéter constamment les mêmes gestes. Vient ensuite l’emballage. Adel est chargé de remplir les boîtes en carton, d’un kilogramme de filets de soles beurrés et enduits de panure. Vient ensuite la troisième étape, celle de l’empaquetage des boîtes qui a besoin de deux ouvriers et d’une scelleuse pour fermer les cartons. Chaque ouvrier traite environ 3 000 boîtes. Et pour effectuer cette tâche, l’ouvrier doit tourner constamment son corps à gauche pour saisir une boîte, puis, à droite pour insérer la boîte dans un sac en cellophane, et enfin appuyer sur le bouton de commande pour faire fonctionner la scelleuse. Rouler, emballer et empaqueter constituent les tâches de la chaîne des filets. Ensuite vient l’étape de l’emballage qui consiste à glisser les filets dans un sac en cellophane que l’on ouvre en dirigeant un jet d’air dans sa direction.

A Kafr Al-Cheikh, Berket Ghalioune donne de l’espoir
Le projet colossal a réduit le phénomène de l’immigration illégale et le chômage à Kafr Al-Cheikh. (Photo : Mohamad Abdou)

Ces différentes besognes sont un peu épuisantes pour les ouvriers et provoquent parfois des douleurs lombaires.

Aujourd’hui, les ouvriers et les pêcheurs sont heureux de travailler et de toucher un salaire fixe au lieu de rester sans rien faire. « C’est grâce à ce travail qu’on parvient à nourrir nos enfants et subvenir à leurs besoins », concluent les uns et les autres, en mentionnant que leurs frères, amis et voisins, auront l’opportunité de trouver un travail lorsque les 2e et 3e phases seront inaugurées très prochainement.




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