Semaine du 5 au 11 septembre 2018 - Numéro 1240
Barrage de la Renaissance : L’heure de vérité
  Les récentes déclarations du premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, selon lesquelles la construction du barrage souffre de problèmes techniques et financiers, ont provoqué beaucoup de remous. Ce report temporaire ouvre pourtant la voie vers plus de flexibilité dans les négociations.
Barrage de la Renaissance : L’heure de vérité
La construction du barrage est achevée à 66 %.
Aliaa Al-Korachi et Ola Hamdi05-09-2018

Alors que les Ethiopiens se préparaient à célébrer le remplissage du grand réservoir du barrage de la Renaissance, en attendant la saison de la crue du Nil, les roues des machines sont freinées. « Ce projet risque de ne jamais voir le jour », a déclaré, la semaine dernière, à la grande surprise, le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, nouvellement nommé. Il brise le silence en dévoilant dans son discours que la construction du barrage de la Renaissance souffre de problèmes techniques et financiers.

« Nous avons confié ce projet complexe de barrage hydroélectrique à des personnes qui n’ont jamais vu de barrage de leur vie. Il y a un problème technique qui a entravé l’installation de deux turbines pour commencer le processus du remplissage du barrage comme prévu », a ajouté Abiy Ahmed, en pointant du doigt la compagnie éthiopienne gouvernementale METEC, responsable des équipements électromécaniques, qui manque de compétence et d’expertise dans la construction des barrages.

En outre, l’ajournement des travaux a poussé la compagnie italienne de construction Cellini à imposer une pénalité de retard au gouvernement éthiopien évaluée à un milliard de dollars. La situation se complique davantage sur le terrain. Selon l’agence éthiopienne, les ouvriers ont organisé un sit-in de trois jours pour réclamer une augmentation de salaires. Le 26 juillet dernier, ce projet a pris une tournure d’une affaire criminelle. Simegnew Bekele, l’architecte du barrage, a été tué par balle dans sa voiture dans le centre d’Addis-Abeba.

Selon Nader Nour Al-Dine, expert hydraulique égyptien, les déclarations d’Abiy Ahmed sont « objectives et transparentes ». « Abiy Ahmed a avoué à son peuple ce que son précédent n’osait pas dire. Je pense même que c’est la crainte de dévoiler la réalité de l’existence de problèmes techniques graves dans la construction qui a poussé l’ancien premier ministre, Haile Dessalegn, à la démission », ajoute-t-il. Le barrage de la Renaissance a été lancé en avril 2011. Ce barrage, qui devrait avoir une capacité de stockage de 74 milliards de m3 d’eau et de production d’électricité de 5 250 MW, avait une durée de réalisation de cinq ans. Pourtant, après plus de sept ans de travaux, le gouvernement éthiopien a annoncé en mai dernier l’achèvement de 66 % de la phase de construction.

Un projet populiste construit à la hâte

Construire à la hâte, d’une manière non scientifique, tout en faisant la sourde oreille aux sonnettes d’alarme venues de plusieurs parties réclamant la modification de la structure du barrage, est la cause principale de cette situation, comme l’explique Nour Al-Dine : « Le processus de la construction du barrage se trouve aujourd’hui dans un état de défaillance complète ».

« L’ancien régime éthiopien a commandé aux compagnies de le construire en cinq ans seulement, alors que du point de vue technique, la construction d’un barrage d’une telle capacité devrait durer dix ans au moins, et ceci pour imposer un statu quo aux pays en aval du fleuve, et le terminer vite avant le redressement de l’Egypte qui souffrait, à l’époque, d’une instabilité politique et économique après la révolution de 2011 », dit l’expert, avant d’ajouter que « les remarques d’Abiy Ahmed n’étaient pas une surprise pour les experts.

Le rapport publié en 2013 par les experts internationaux sur la faisabilité du barrage a jugé que le volume du réservoir du barrage était injustifié et techniquement inacceptable. L’Egypte a aussi averti que les règles de sécurité faisaient défaut, et qu’Addis-Abeba pourrait réaliser ses ambitions économiques en construisant deux petits barrages qui donneront les mêmes profits, avec un coût beaucoup plus réduit ».

Selon Ayman Abdel-Wahab, spécialiste des affaires africaines au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, « le vrai but de l’ancien régime, en lançant ce projet, n’était pas économique ou social, mais politique, animé par une ambition d’expansion régionale et visant à mobiliser les Ethiopiens autour d’un projet populiste ».

Mais peut-on s’attendre à un gel total de ce projet qui menace profondément la sécurité hydrique de l’Egypte ? « C’est un scénario lointain, et le report n’est que temporaire », explique Abdel-Wahab, puisque l’autre moitié des déclarations d’Abiy Ahmed, ajoute-t-il, indique l’intention de l’Ethiopie de charger d’autres compagnies pour finaliser les travaux de construction. « Personne n’ose, quel que soit son poste dans le régime éthiopien, renoncer à ce projet, qui augmentera la production d’électricité du pays de trois fois, ou le geler après avoir dépensé des milliards de dollars. Le coût politique serait dans ce cas très lourd », dit le spécialiste.

Juste un intervalle ?

Pourtant, « les conditions sont aujourd’hui réunies, avec cette nouvelle donne, et l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed, qui possède un projet ambitieux de réforme, pour plus de flexibilité dans les négociations autour du barrage avec l’Egypte », affirme Abdel-Wahab. « Ce projet de réforme d’Abiy Ahmed, qui subit une opposition interne considérable, vise à changer les rapports de force et à redéfinir les priorités du régime.

La construction du barrage recule dans l’ordre des priorités alors que mettre un terme aux divisions ethniques et réduire à zéro les différends régionaux surgissent sur la surface », ajoute-t-il. Abiy Ahmed a instauré une nouvelle politique de bon voisinage après la consolidation des relations diplomatiques avec l’Erythrée rompues depuis 2000, et la reprise des vols vers la Somalie après une interruption de plus de 40 ans.

Quant à l’Egypte, « Addis-Abeba manifeste une approche positive et une volonté d’éliminer tous les obstacles pour parvenir à un compromis satisfaisant pour toutes les parties », a déclaré le chef de la diplomatie, Sameh Choukri, à la fin d’une visite en Ethiopie, accompagné par le chef des services de renseignement, Abbas Kamel, le 29 août.

Cette entente était aussi sous les projecteurs la semaine dernière. En marge du Forum de coopération Chine-Afrique, tenu les 3 et 4 septembre à Pékin, un tête-à-tête a réuni le président Abdel-Fattah Al-Sissi avec Abiy Ahmed, où les deux responsables ont assuré leur détermination « de parvenir à un accord qui garantirait les droits hydriques de l’Egypte et protégerait en même temps les droits de l’Ethiopie pour réaliser le développement ».

« Ce report temporaire nous donne un intervalle de temps, qui n’est pas vraiment grand, mais l’Egypte doit agir vite pour en profiter au maximum », dit Nour Al-Dine. Pour Ayman Abdel-Wahab, il faut d’abord dépasser les crises de confiance entre les deux pays en « créant un cadre de coopération dont l’axe principal serait le barrage de la Renaissance ».

Et d’ajouter : « Le défi c’est de parvenir à créer un système de liaison entre les barrages dans le bassin oriental du Nil comme une première phase. Il pourrait présenter un modèle applicable pour la gestion hydrique. Il consacrerait, en outre, la conception d’une coopération gagnant-gagnant, et une administration collective qui assurerait la sécurité hydrique de l’Egypte », conclut-il.




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