Semaine du 1er au 7 août 2018 - Numéro 1236
Latifa Fahmy : L’instinct de comédienne
  Ancienne directrice des activités culturelles à l’Institut Français d’Egypte (IFE) et fondatrice du Festival des jeunes créateurs, Latifa Fahmy est une comédienne hors pair. Pour cette fille de photographe, le cinéma et le théâtre sont un amour inné.
Latifa Fahmy
(Photo : Mohamad Abdou)
May Sélim01-08-2018

La belle mère à poigne qui a aidé son fils à venger son honneur dans le feuilleton Foq Mostawa Al-Chobohat (au-delà des soupçons), la maquerelle dans le feuilleton Bel Hagm Al-Aëli (taille familiale), ce sont les rôles de Latifa Fahmy, qui ont marqué les esprits durant deux Ramadans consécutifs. Une vraie découverte pour ceux qui l’ont côtoyée ou croisée pendant de longues années en tant que directrice des activités culturelles au sein de l’Institut Français d’Egypte (IFE). Ayant organisé des manifestations artistiques, notamment théâtrales et cinématographiques, au profit des jeunes, des années durant, la voilà faire preuve d’un grand talent de comédienne.

Sur les planches ou au petit écran, elle n’est plus la même Latifa la gérante francophone. Elle rentre dans la peau des personnages les plus difficiles à incarner, dévoilant un grand potentiel dans l’art du jeu. « J’ai toujours rêvé d’incarner des rôles différents », avoue-t-elle en souriant. Et d’ajouter : « Pendant le tournage du feuilleton Bel Hagm Al-Aëli en 2018, le comédien Yéhia Al-Fakharani, que j’avais rencontré en 200, en organisant la 7e édition du Festival du théâtre des jeunes créateurs à l’IFE, m’a rappelé qu’à l’époque déjà je voulais jouer. Alors, je lui ai répondu : Je suis une femme qui tient toujours ses promesses. Je l’ai fait, dix ans après ».

Chahira, la maquerelle, basée à Marsa Alam (station balnéaire de la mer Rouge), un personnage choquant ? « C’est un personnage qui existe bel et bien en société. Une sorte de business. Il y a des hommes et des femmes d’affaires corrompus partout, non ? J’ai longtemps réfléchi, avant de tourner, comment convaincre le spectateur que cette maquerelle est une femme d’affaires comme pas mal d’autres. Chahira est une femme issue à l’origine d’un milieu populaire. Elle a appris tant de choses sur le tas. C’est une femme intelligente qui a appris l’anglais, etc. Lorsque vous devenez une comédienne, Il n’est pas question d’apprendre par coeur le texte, le dialogue ou le monologue. Mais cela n’a aucune importance si vous ne pouvez pas déchiffrer le caractère du personnage que vous incarnez : son passé, son futur, ses souhaits, etc. », lance-t-elle, sur un ton passionné.

Latifa Fahmy est une vraie professionnelle. Elle joue tous les rôles et cela lui plaît d’aller d’un extrême à l’autre. Dans Foq Mostawa Al-Chobohat, elle fut une mère voilée à caractère dominant. Lorsqu’elle évoque ce dernier personnage, sa façon de parler change, l’intonation de sa voix aussi. « Cette femme est un amour », dit-elle d’un air plus attendri.

Le monde des planches et du cinéma est son amour inné. Car dès son plus jeune âge, elle a fréquenté les studios avec son père, le photographe Gamal Fahmy, qui passait de longues heures à prendre des photos pendant les tournages, afin de documenter le travail artistique. Son oncle paternel n’est que le chef de la photographie Abdel-Aziz Fahmy, lequel a signé les meilleurs films égyptiens. « Souvent j’accompagnais mon père au studio. J’étais contente de prendre des photos avec les stars. Pendant le tournage d’Adieu Bonaparte de Youssef Chahine, j’ai travaillé en tant qu’assistante avec mon père. J’ai alors rencontré Michel Piccoli et d’autres grands comédiens dans les coulisses. Mon nom figure sur le générique parmi l’équipe de travail».

Après la projection du film, on a tenu en France une exposition des photos de son père, captées durant le tournage. Elle en était fière.

Encore au Lycée français, Latifa voulait jouer sur scène. Elle l’a dit à son père et à son oncle qui ont préféré qu’elle ait d’abord un diplôme en poche. « Mon père m’a dit : puisque tu as commencé déjà à étudier la langue française, va jusqu’au bout. En fait, mon père et mon oncle ne me voyaient pas vraiment en comédienne, car ils me trouvaient assez timide ». Très obéissante, elle suit leurs conseils. « J’étais toujours la fille aînée, sage comme une image. Mon père m’encourageait à faire ce que j’aimais et à assumer la responsabilité de mes actes. Il me traitait non pas comme une fille, mais comme un être humain qui doit avoir la chance d’exercer ses droits dans la vie. J’ai dessiné, j’ai fait du ballet, j’écoutais les cassettes de musique classique de mon oncle et j’allais régulièrement au cinéma Crystal à Héliopolis. J’ai même exercé la photographie ».

Après avoir obtenu son diplôme, Latifa Fahmy ne savait pas exactement quoi faire. Le destin a tout arrangé pour elle. Le conseiller culturel à l’ambassade de France en Egypte à l’époque, Bernard Malauzat, organisait un hommage à la danseuse et comédienne Samia Gamal. L’ambassade de France a alors fait appel à son père qui connaissait bien Samia Gamal. Cette dernière devait donc voyager en France et avait besoin d’une interprète et accompagnatrice. Une mission qui tombait à pic. « Durant ce voyage, j’ai rencontré Malauzat ainsi que l’attaché culturel Jean-François Fourcade. On m’a proposé de travailler comme secrétaire à l’ambassade de France au Caire. Mais je n’étais pas faite pour être secrétaire. Je me suis mariée. Cependant, ce fut un mariage raté », raconte-t-elle en souriant. Latifa est sincère et n’a jamais regretté son sort. Au contraire, elle se prête toujours aux aventures et aux nouvelles chances. Deux ans après ce voyage, Latifa Fahmy fut embauchée au Centre culturel français pour travailler dans les services culturels. « Fourcade m’a dit : j’ai besoin de toi dans le secteur culturel. j’étais éprise par mon travail. J’ai appris des Français comment organiser une manifestation, comment préparer un projet, comment mettre un budget … ». Latifa Fahmy exerçait la gestion avec passion et créativité. « Mon bureau était chaotique … mais en fait, j’ai géré tant de choses et tant de manifestations. Je restais jusqu’à 11h du soir à travailler dans mon bureau. J’aimais ce que je faisais ».

C’était là le secret de son succès. En 1994, Latifa Fahmy participe au festival Les Allumés de Nantes en tant que représentante de la coopération culturelle franco-égyptienne. « Pour la première fois, j’étais responsable de 350 artistes égyptiens qui devraient présenter leurs arts en France. C’était une grande expérience. J’ai été honorée par ce festival », lance-t-elle. Et son amour pour la comédie ? Un rêve tombé dans l’oubli ? Pas du tout. Outre son travail de gestion, Latifa suivait des stages de formation pour comédiens à chaque fois que l’occasion se présentait. En Suisse, elle a passé un stage de formation en mime pendant deux mois avec le comédien René Kelle. En Egypte, elle a suivi des cours libres à l’Institut des arts dramatiques. « Une fois, le metteur en scène Abdel-Rahman Arnous m’a demandé d’aller le voir au théâtre Al-Salam, au centre-ville. Il m’a proposé de jouer un rôle dans sa pièce de théâtre Rahma (clémence). Ce fut mon premier rôle sur les planches du théâtre égyptien ».

D’habitude, Latifa Fahmy se contentait de travailler avec ses amis dans de petits rôles comme dans le film d’Asmaa Al-Bakri Concerto Darb Saada, le feuilleton de Khaled Al-Haggar Dawarane Choubra, etc. De petits rôles ici et là qui semblaient combler sa passion jusqu’ici, d’autant plus que ses responsabilités au sein de l’IFE lui permettaient davantage d’assouvir sa passion, étant toujours entourée d’artistes et de jeunes créateurs. Et ce, notamment après avoir lancé, en 2001, le Festival des jeunes créateurs, la Rencontre de l’image, les Nuits du Ramadan, etc.

A travers toutes ces manifestations, elle collaborait avec des jeunes gens et leur proposait des ateliers de formation avec des metteurs en scène et des cinéastes français et égyptiens. « Je profitais de mes contacts avec les comédiens et stars de cinéma pour offrir aux jeunes une véritable expérience et un contact réel avec les professionnels. Cela étant, j’ai fait appel à Nour Al-Chérif, Yéhia Al-Fakharani, Asser Yassine et d’autres comédiens ». En 2013, un petit rôle dans le film Farch Wa Ghata (Rags and Tatters) d’Ahmad Abdallah lui a permis d’attirer l’attention. Le film, projeté au Festival de Montpellier, a fait découvrir l’autre facette de Latifa Fahmy. « J’ai reçu des coups de fil de mes amis français, qui étaient étonnés. Ils me demandaient d’arrêter de travailler à l’institut et de s’adonner entièrement au jeu. Ce film a constitué un tournant pour moi ».

Un an plus tard, sa décision fut prise. Après 25 ans de carrière, Latifa Fahmy quitte l’IFE. « La fête organisée à mon départ fut inoubliable. Une danseuse orientale est venue exprès animer la soirée ». Latia Fahmy ne veut plus faire un bond en arrière. Elle s’est bien lancée dans une nouvelle aventure qui lui permet d’assouvir sa passion jusqu’au bout. « La passion et la volonté sont très importantes dans la vie. Animée par la volonté, vous allez toujours apprendre et acquérir le savoir-faire qu’il vous faut ». Et ce, sans compromis ni concessions. « J’ai le courage, grâce à Dieu, de refuser des rôles, de dire Non », lance-t-elle en toute confiance.

Jalons

1988 : Premier rôle sur les planches et début de son travail à l’IFE.

1994 : Festival Les Allumés de Nantes.

2001 : Lancement du Festival des jeunes créateurs.

2013 : Un petit rôle dans le film Farch Wa Ghata.

2015 : Un premier rôle sur les planches du Théâtre national à travers la pièce Bahlam Ya Masr (je rêve ô l’Egypte).

2016 : Feuilleton Foq Mostawa Al-Chobohat (au-delà des soupçons).

2018 : Feuilleton Bel Hagm Al-Aëli (taille familiale).




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