Semaine du 1er au 7 août 2018 - Numéro 1236
Syrie : Les nouveaux calculs des Kurdes
  Une délégation des FDS s’est rendue, pour la première fois cette semaine, à Damas pour discuter avec le régime de l’avenir des régions nord sous leur contrôle. Méfiants face à l’allié américain devenu imprévisible, les Kurdes sont plus que jamais disposés à se rapprocher de Damas.
Syrie : Les nouveaux calculs des Kurdes
Les FDS contrôlent 30 % des territoires syriens au nord. (Photo : AFP)
Abir Taleb avec agences01-08-2018

Alors que les forces du président syrien, Bachar Al-Assad, multiplient leurs succès sur le terrain, que les terroristes de Daech sont quasiment vaincus (malgré les attaques suicide contre Souweïda, qui ont fait plus de 200 morts la semaine dernière), l’heure est aujourd’hui aux préparatifs de l’après-guerre, chacun des protagonistes internes et externes tentant de garantir leur part du gâteau. C’est notamment le cas des Kurdes, enjeu majeur de ce conflit. Et c’est dans ce cadre qu’une délégation d’une coalition arabo-kurde soutenue par Washington a tenu, pour la première fois, des discussions à Damas sur l’avenir des régions sous contrôle kurde dans le nord de la Syrie.

La délégation, conduite par la présidente exécutive du Conseil démocratique syrien, Elham Ahmad, s’est donc rendue à Damas pour une série de rencontres avec de hauts responsables politiques et sécuritaires syriens, a précisé vendredi 27 juillet Riad Darrar, co-président du Conseil démocratique syrien. Selon ce dernier, c’est « à l’invitation du gouvernement » que la délégation est partie à Damas. « Nous oeuvrons en faveur d’une solution concernant le nord syrien », a-t-il déclaré, cité par l’AFP.

« Il a été décidé de former des comités pour aller de l’avant dans les négociations, afin de régler tous les problèmes en suspens », a indiqué le Conseil démocratique syrien dans un communiqué. Ces comités se pencheront sur des problématiques d’ordre « économique, militaire, juridique et politique », a précisé Sihanouk Dibo, un conseiller du Parti de l’union démocratique (PYD), une formation représentée au sein du conseil. Leur objectif sera « de mettre en place une feuille de route menant à la décentralisation de la Syrie », a-t-il déclaré à l’AFP.

« Il est encore trop tôt pour parler d’un accord, mais nous y oeuvrons », a poursuivi le responsable, avant de préciser que les négociations seraient « longues et difficiles, car le pouvoir de Damas est très centralisé ». Le régime de Damas, de son côté, n’a pas commenté ces négociations. A la veille des négociations, Elham Ahmed avait déclaré : « Nous avons la conviction qu’il faut ouvrir des canaux de dialogue (...) La Constitution, le processus politique, tout cela ne sera pas résolu sans le régime ». « Le régime ne va pas disparaître », a-t-elle ajouté, une façon de rassurer Damas …

Dans un premier temps, les discussions doivent porter sur l’amélioration des services administratifs et humanitaires fournis par l’Etat dans les régions kurdes. Mais les choses sérieuses ne commenceront que lorsque sera abordée la question de la présence des troupes américaines, que Bachar Al-Assad qualifie de forces d’occupation, alors que les Kurdes les considèrent des alliées. Et surtout lorsque sera abordée la question de la place des Kurdes dans la Syrie de l’après-guerre. Car entre le régime de Damas et les Kurdes, les choses sont bien compliquées, même si ce rapprochement pourrait marquer un tournant décisif. Depuis le début du conflit, en effet, Damas ne cesse de marteler sa détermination à préserver l’intégrité et la souveraineté du territoire syrien.

Fin mai 2018, fort des avancées de son armée, Bachar Al-Assad avait prévenu qu’il pourrait recourir à la force contre les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), afin de reprendre les régions qu’elles contrôlent. « Nous avons d’abord ouvert la voie à des négociations, car la majorité des membres (des FDS) sont des Syriens », avait déclaré le dirigeant syrien, conformément à une conception unitaire et non communautariste de son pays. Et d’ajouter : « Si cela ne marche pas, nous allons libérer nos territoires par la force. Nous n’avons pas d’autre solution ». Peu après, le Conseil démocratique syrien fait savoir qu’il était prêt à engager « des pourparlers sans conditions » avec le gouvernement syrien. Ce conseil, bras politique des FDS, avait ainsi tenu un congrès du 16 au 18 juillet dans la ville de Tabqa, dans le nord du pays. Objectif : commencer à former une plateforme pour négocier avec le régime. En fait, les FDS gèrent environ 30 % du territoire, au nord et nord-est syrien, tandis que le régime a reconquis 60 % des régions du pays, après ses récentes victoires dans la Ghouta orientale et dans le sud de la Syrie, à la frontière jordanienne.

Washington, l’allié dont se méfient les Kurdes

Si les Kurdes se sont tournés vers Damas, c’est certainement parce que ce dernier est largement victorieux sur le terrain, mais aussi, parce qu’ils se méfient des Etats-Unis, allié devenu imprévisible. « Nous nous sommes sentis abandonnés, a déclaré Elham Ahmed, ce que veulent les Etats-Unis n’est pas clair ». En effet, les Kurdes se méfient de la position américaine, les Etats-Unis ayant multiplié ces derniers mois les déclarations contradictoires. Selon certains observateurs, Washington pourrait privilégier ses relations avec la Turquie, l’un de leurs partenaires de l’Otan. Ainsi Washington est-il resté silencieux lorsqu’Ankara a lancé une opération militaire dans la région d’Afrine.

De quoi troubler les FDS. Pour l’heure, il est trop tôt de dire si cette première rencontre officialisée entre le Conseil démocratique syrien, bras politique des FDS, et Damas marquera un tournant dans le conflit syrien et si c’est un véritable prélude d’une coopération à venir entre les Kurdes et le régime. Ce qui est pour le moment clair, c’est que les Kurdes se préparent à un retrait des troupes américaines de Syrie et, surtout, veulent sécuriser leurs arrières et capitaliser sur leurs gains. Quant au régime, sa priorité est que les Américains quittent le sol syrien.

Il y a donc des intérêts communs, mais aussi des intérêts contradictoires. La route pour un véritable compromis politique est encore longue. Un compromis qui dépendra de la flexibilité de chacune des parties, y compris les soutiens internationaux du régime et de l’opposition.




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