Semaine du 18 au 24 juillet 2018 - Numéro 1234
La réconciliation érythro-éthiopienne
Amani Al-Taweel18-07-2018
 
 

La réconciliation entre l’Ethiopie et l’Erythrée implique des changements importants dans la géopolitique de la Corne de l’Afrique et du Golfe persique. Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, serait en passe de former, avec l’aval de Washington, une nouvelle alliance qui engloberait l’Erythrée et les pays du Golfe. Cette alliance augurerait de nouvelles relations avec Le Caire, différentes de celles qui ont jusqu’ici prévalu. Les prémices de cette alliance sont repérables dans les récentes visites d’Abiy Ahmed à Abu-Dhabi, Riyad et Le Caire, ainsi que dans l’annonce de son acceptation de l’accord d’Alger signé en décembre 2000 pour mettre fin au contentieux frontalier autour de la ville de Badmé qui a coûté la vie à 100000 personnes lors de la guerre de 1998-2000. L’Erythrée a salué cette annonce et a dépêché à Addis-Abeba son ministre des Affaires étrangères et le conseiller spécial du président Issaias Afeworki, à bord d’un vol de la compagnie Emirates, pour étudier la mise en oeuvre de cet accord.

L’ancien premier ministre, Melis Zenawi, issu de la minorité tigréenne, avait profité des relations qu’il a tissées avec plusieurs capitales en se posant comme l’homme de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme, notamment à travers une présence militaire en Somalie, une participation aux forces de maintien de la paix au Soudan, et une implication dans la résolution des conflits en Afrique de l’Est. Mais la nouvelle politique de l’Ethiopie suggérerait que les Etats-Unis ne misent plus sur les Tigrés malgré le projet national que ces derniers ont réalisé dans les années Zenawi. Et ce, à cause de l’incapacité des élites politiques de cette minorité à contenir les protestations populaires qui perdurent depuis trois ans et qui risquent de menacer l’existence même de l’Etat éthiopien. Cette fois, Washington semble vouloir donner la chance aux Oromos qui représentent près de 40% de la population éthiopienne.

Mais si l’Ethiopie a gagné en poids politique dans les années Zenawi, lequel est crédité pour avoir cristallisé un projet national pour son pays, ce poids devrait encore augmenter avec la stratégie d’Abiy Ahmed qui entend repousser plus loin les horizons. Bien que l’Ethiopie soit un pays enclavé, Ahmed a proposé la création de forces navales éthiopiennes destinées aux eaux de la Somalie, du Soudan et de Djibouti. Apparemment, les pays du voisinage comptent sur Abiy Ahmed pour la formulation d’un système de coopération régionale et l’instauration d’une atmosphère propice à la complémentarité économique.

En se réconciliant avec l’Erythrée, le premier ministre éthiopien éloigne le spectre de l’intervention de ce pays voisin dans les affaires intérieures de l’Ethiopie. C’est que l’animosité entre les deux pays a coûté cher à l’Ethiopie en termes de stabilité. Asmara a soutenu des factions de l’opposition éthiopienne et fut également accusée de tentatives subversives contre les intérêts éthiopiens en Somalie par le biais du groupe islamiste Al-Chabab. En outre, la réconciliation avec l’Erythrée garantit à l’Ethiopie d’utiliser des ports maritimes érythréens grâce à ses nouvelles forces navales et d’avoir ainsi sa place dans le renforcement de la sécurité en mer Rouge.

Naturellement, cet apport positif à la sécurité du Golfe ne tardera pas à être récompensé d’un afflux d’investissements et d’aides économiques.

Quant à l’Erythrée, en plus des revenus économiques de l’exploitation de ses ports maritimes, le régime aura beaucoup à gagner sur le plan politique de l’application de l’accord d’Alger et de la récupération de la ville de Badmé.

L’annonce par le secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, d’une levée imminente des sanctions de l’Onu à l’encontre de l’Erythrée, ces sanctions adoptées en 2009 en raison notamment du soutien présumé d’Asmara aux islamistes somaliens Chebab, prépare le terrain à un afflux d’aides économiques et d’investissements étrangers, notamment des pays du Golfe qui cherchent à barrer la route à toute influence iranienne ou turque dans cette région, mais qui ambitionnent aussi, surtout les Emirats arabes unis, à exploiter le littoral érythréen à travers la construction de nouveaux ports.

La question qu’on devrait peut-être se poser est de savoir si cette redistribution de cartes sera dans l’intérêt de l’Egypte en ce qui concerne le barrage de la Renaissance, surtout avec la présence dans l’équation de poids lourds du Golfe. En d’autres termes, jusqu’où l’Ethiopie pourra-t-elle aller dans ses concessions ?.



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