Semaine du 27 juin au 3 juillet 2018 - Numéro 1231
Shosha Kamal : Le bonheur est dans les rêves
  Designer de meubles, Shosha Kamal a reçu entre 2013 et 2017 six prix internationaux, s’affirmant sur le marché international avec ses pièces d’inspiration pharaonique. Elle rêve grand et passe d’un projet à l’autre avec style et finesse.
Shosha Kamal
Dalia Chams27-06-2018

Tout est lumineux et limpide chez elle. Tout est en finesse et en élégance. Une décoration intérieure en noir et blanc réalise l’équilibre entre l’idée, la fonction et l’esthétique. Il s’agit d’amalgamer l’esprit moderne et le style pharaonique, en respectant les règles du confort. Un canapé en cuir blanc. Une banquette inspirée de l’oeil d’Horus, symbole de la victoire du bien sur le mal, mais aussi de l’intégrité et de la santé. Des drageoirs et flacons en verre pour biscuits. Un parterre en marbre luisant, en contraste avec le plafond peint de façon rudimentaire. Une cuisine américaine. Et un fauteuil portant sur le dos une réplique de l’aile dessinée sur la chaise de Toutankhamon. « Le coussin de dossier rembourré manque encore. Egalement, pour les rideaux verre émeraude. Mon mari s’attendait à ce que je sois plus rapide quant à l’exécution de mon design, et rigole souvent en répétant le proverbe arabe qui dit : la porte du menuisier est toujours cassée ! », lance Shosha Kamal, pour s’excuser de son retard.

La designer, qui a bénéficié dès ses débuts en 2013 d’une reconnaissance internationale, aurait bien aimé nous présenter une maison parfaite. Mais pour le moment, elle se contente de nous montrer les croquis et la conception détaillée sur logiciels informatiques. Elle vient de se remarier et de s’installer dans ce nouveau complexe résidentiel il y a six mois. Et donc l’ameublement n’est pas entièrement achevé. « J’adore la couleur blanche qui absorbe toutes sortes de négativité. C’est la neutralité totale, l’équilibrage, que l’on doit avoir dans une maison et qui nous aide à nous débarrasser du tohu-bohu visuel qui nous envahit au quotidien. J’aime aussi le contraste qui écarte toutes sortes de monotonie et l’utilisation de matériaux naturels ».

Et de poursuivre en riant : « Sur le plan personnel, je suis très noir et blanc. Avec plein de paradoxes ! En pratiquant le jeu d’intérieur, qui consiste à deviner la ville qui définit le mieux les traits de caractère d’une personne donnée, mon mari a tendance à me comparer souvent au Caire, une métropole dense, avec pas mal de contradictions, de facettes extrêmes. Tout est à sa place, mais aussi il y a un bordel terrible. Tout à l’heure, j’ai passé mon temps à faire la vaisselle accumulée, pour que tout paraisse dans l’ordre ».

Shosha Kamal est certes confiante et stylée. Et ce, elle le doit à son éducation et à des parents qui ont toujours cru en ses capacités. Lorsqu’en 2011, elle a décidé d’abandonner sa carrière en marketing dans la boîte internationale Unilever, pour se consacrer à un diplôme en design d’immobilier, dans une école d’art et de design à Florence, sa mère l’a amplement soutenue. Pas de tergiversations. Il fallait poursuivre ses rêves, même les plus fous. « Je crois en la force des rêves. Bénis sont ceux qui parviennent à rêver, à vouloir quelque chose ardemment. Ils finiront toujours par l’avoir, tellement ils se sont imaginés en train d’atteindre telle ou telle place ». Pour elle, il faut oser rêver grand. Car les grands rêves entraînent souvent de grandes réalisations. Sinon, la vie sera sans saveur et insignifiante.

Ce goût de la vie, elle l’a peut-être hérité de son père, sans s’en rendre compte. Ce dernier l’encourageait dès l’âge de quatre ans, lorsqu’elle gribouillait à peine quelques dessins colorés sur papier. Il lui a fait suivre des cours libres aux beaux-arts du Caire pendant les vacances d’été, alors que son frère, passionné de musique, faisait du piano. « Mon père était peintre, il tenait des expositions, mais travaillait dans le tourisme. Il avait un hôtel à Hurghada, sur la mer Rouge, et était député au parlement ». D’où son intérêt pour la politique et la gestion.

« Après avoir obtenu un diplôme de fin des études secondaires, IG, en deux ans, j’avais du mal à choisir une spécialisation universitaire, car je m’intéressais à plein de choses : la politique, les organisations internationales, la médecine, les arts … J’ai failli faire des études de sciences politiques à l’Université américaine, puis j’ai opté pour un diplôme de management et business international à l’Université allemande (GUC). Mon projet de fin d’étude portait sur l’Onu et le droit de veto utilisé 11 fois par les Etats-Unis en faveur d’Israël, alors j’ai changé d’avis quant au fait de travailler dans cette organisation internationale et préféré le domaine créatif du marketing. J’étais très satisfaite pendant 2 ans, 2010 et 2011, puis un séjour en Italie a constitué un tournant dans ma vie ».

En découvrant la tour de la designer d’origine iraqienne Zaha Hadid, l’une des pièces maîtresses de réhabilitation de l’ancien site de la Foire internationale de Milan, Shosha Kamal fut secouée par un ancien rêve. De retour en Egypte, elle a démissionné de son poste pour s’inscrire à l’Académie de Florence et recevoir une éducation au design et à la décoration intérieure. « On nous enseignait que les pharaons étaient à l’origine du design dans le monde. Le fait que la dernière pièce conçue dans ce style date d’il y a 4 000 ans m’intriguait beaucoup et j’ai essayé de me pencher sur les raisons. Ces meubles étaient créés pour les rois et les reines et n’étaient pas à la portée de tous ; ils ont été enterrés avec eux. Aujourd’hui, ils sont placés dans les musées, donc moi je cherche à leur redonner vie, en leur ajoutant une touche contemporaine ». Evidemment, les pièces qui lui ont valu six prix internationaux en cinq ans, notamment le canapé ailé (sofa wing) et le fauteuil scarabée étaient d’inspiration purement pharaonique. « Je peux transformer n’importe quel bijou, icône ou motif en meuble. Je commence d’abord par lancer une recherche élaborée sur l’objet qui m’intéresse, visiter les sites et les pages spécialisés, consulter des égyptologues, lire davantage sur sa valeur symbolique et ses connotations. Ensuite, je procède à la création en ajoutant ou en minimalisant ; les lignes deviennent parfois plus abstraites, tout en respectant l’esprit de l’icône ou de l’objet de base ».

Nommée trois fois de suite parmi les meilleures stylistes au Festival de Milan, ayant reçu le prix de l’Encouragement de l’Etat égyptien et celui de l’International Product Design Award Competition à Londres, contre le gourou des sofas Nathan Anthony, elle n’est pas sans faire des jaloux lesquels tentent de réduire l’importance de ses exploits, les limitant à de simples copier-coller de l’ancien. Cependant, Shosha Kamal reste très sûre d’elle, allant contre vents et marées.

Son sobriquet, Shosha, fait le tour du monde et ses produits sont vendus en ligne ou dans les galeries à l’étranger, mais elle n’a pas de showroom en Egypte. « J’ai essayé de suivre les pas des frères égyptiens vivant à Londres qui ont lancé le fashion label Sabry Marouf, créant des accessoires d’inspiration égyptienne. Dès le départ, je ciblais un marché global, donc mon vrai nom, Chaïmaa Kamal Aboul-Kheir, allait être difficile à prononcer, contrairement à mon sobriquet, Shosha, plus facile à retenir », exprime cette femme en toilette fine, dégageant une certaine fraîcheur. Et d’ajouter : « Il y a une vraie soif sur le plan international quant à ces pièces à la fois authentiques et contemporaines. Plusieurs jeunes stylistes égyptiens, dotés de double culture, ont connu un succès énorme, ces derniers temps. Lorsqu’on est en compétition avec le reste du monde, il faut revenir aux sources. Et l’Egypte ressemble à une femme âgée qui a beaucoup de fréquentations. Une ou deux civilisations ne peuvent pas définir à elles seules son identité assez riche : méditerranéenne, arabo-islamique, chrétienne et autres, mais la civilisation pharaonique reste son apanage, c’est exclusivement égyptien. Un héritage qu’aucun autre peuple ne partage ».

La désigner de mobilier imagine parfois avoir vécu en Haute-Egypte, quelque part à proximité du temple de Louqsor, son site préféré. « Je trouve que c’est l’un des endroits où l’on a cherché le plus la vérité, celle de Dieu, quelle que soit l’époque. A l’intérieur du temple, figurent des inscriptions et des dessins romains laissés par des chrétiens. Et puis, quand le temple était enseveli sous le sable, on a construit la mosquée de Sidi Aboul-Haggag qui existe toujours. On peut sentir l’énergie de tous ces gens qui ont passé par là et l’on en est affecté », souligne Kamal qui enseigne des cours libres qu’elle a intitulés Design for Happiness, apprenant aux personnes intéressées « la science des lieux » et l’art de créer des designs, offrant de l’énergie positive au sein d’un espace donné. Pour ce, il faut faire usage des cinq sens, selon elle, c’est-à-dire s’intéresser au toucher des matériaux, à l’odeur ressentie ainsi qu’aux sons et aux couleurs qui influencent nos âmes et nos tempéraments. Elle aime bien la philosophie derrière le design, lui attribuant toute sa profondeur. D’où sa fascination pour la figure emblématique de l’architecture espagnole Antoni Gaudi (1852-1926), représentant du modernisme catalan (art nouveau). En fait, son oeuvre est marquée par ceux qui furent les trois passions de sa vie : la nature, la religion et l’amour de la Catalogne. Shosha Kamal le considère comme un maître à penser, citant à maintes reprises l’un de ses chefs-d’oeuvre la Casa Batllo, exécuté entre 1904 et 1906.

Peut-être, viendra le jour et les designs de Shosha Kamal seront aussi célèbres. Ses meubles vont probablement décorer le palais de la présidence, d’inspiration pharaonique, en construction dans la nouvelle capitale égyptienne. Le président Sissi l’a décorée, durant l’une des récentes conférences sur la jeunesse, et dans un court film tourné pour l’occasion, elle a exprimé son voeu de voir des pièces de style égyptien dans les palais officiels, à la place des fauteuils Louis XV et Louis XVI. Surtout, elle veut reconnecter les Egyptiens avec leur patrimoine, en le rendant plus accessible. « On se sentira plus égyptien, en se frottant tous les jours à des pièces de chez nous, car on définit les meubles comme étant l’extension du corps humain. Rien n’en est plus proche », dit-elle, en faisant galoper ses rêves.

Jalons

1986 : Naissance au Caire, le 11 décembre.

2007 : Diplôme en business international et management, à l’Université allemande.

2012 : Changement de carrière, passage du marketing au design, et obtention d’un diplôme à l’Académie de Florence.

2013 : Fondation de son entreprise de design.

Fin 2013 : Prix de la société British Interior Designers pour la décoration d’une maison à Zamalek.

2016 : Prix de l’International Product Design Award Competition à Londres.

2018 : Lancement, vers septembre prochain, d’une plateforme digitale, à l’instar d’Amazon, pour vendre des luminaires signés par des designers internationaux, dont une part des revenus servira à éclairer des maisons en Afrique.




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