Semaine du 27 juin au 3 juillet 2018 - Numéro 1231
Le chemin difficile d’Abiy Ahmed
Amani Al-Taweel27-06-2018
 
 

Dans un pays peuplé par des ethnies qui ont évolué indépendamment les unes des autres, un pays auquel fait défaut l’assimilation nationale nécessaire à la stabilité politique, l’attentat manqué contre le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, survenu la semaine dernière, reflète la nature des défis internes auxquels cet homme fait face.

Le discours réformateur d’Abiy Ahmed, qu’il a prononcé devant le parlement le lendemain de sa prise de fonction, annonçait un projet ambitieux de développement économique et de réconciliation politique. Ce discours suppose une volonté politique et une connaissance de la nature des défis auxquels le pays est affronté. En fait, Abiy Ahmed a acquis beaucoup d’expériences grâce à son travail dans les services de sécurité éthiopiens, mais aussi en tant que représentant de l’ethnie musulmane Oromo, la plus importante composante au sein du Front Démocratique Révolutionnaire des Peuples Ethiopiens (FDRPE) au pouvoir.

Abiy Ahmed a mis sa tête dans la gueule du loup en condamnant les pratiques « répréhensibles et illégales » des services de sécurité, notamment l’emprisonnement et la torture des opposants. Des accusations de ce genre ne passent pas sans conséquences dans un pays gouverné par une élite issue des Tigrés, la plus petite minorité démographique. Cette minorité, qui fut obligée de renoncer au poste de premier ministre suite à des manifestations populaires menées par les Oromos et les Amharas et qui ont perduré pendant 3 ans.

Le nouveau premier ministre a entamé son programme de réforme début juin avec 3 décisions :

— L’annulation de l’état d’urgence décrété suite à la démission de l’ex-premier ministre Hailemariam Desalegn. Un geste susceptible de revigorer la mobilisation et les revendications de l’opposition.

— La privatisation de certains secteurs, dont le transport aérien et l’énergie. Une décision qui menace le monopole des forces armées, instauré sous l’ancien premier ministre, Meles Zenawi, sur ces secteurs.

— L’application de l’accord d’Alger, qui a mis fin à 2 ans de guerre avec l’Erythrée en réglant le différend frontalier qui opposait les deux pays. Alors que cet accord ne fait pas l’unanimité au sein de la coalition au pouvoir du fait qu’il risque de bouleverser les dynamiques régionales en Afrique de l’Est.

Naturellement, le rythme d’action du premier ministre a inquiété la machine bureaucratique dominée par les Tigrés et a failli ébranler la coalition au pouvoir. Surtout qu’Abiy Ahmed a parcouru le pays de long en large, allant vers la population et rencontrant les leaders de l’opposition, dont plusieurs ont mis fin à leur exil pour rentrer en Ethiopie. Autant ces actes de bonne volonté ont augmenté la popularité d’Abiy Ahmed, autant les Tigrés y ont vu une menace pour leur pouvoir.

Le nouveau premier ministre est allé plus loin en limogeant le chef d’Etat-major et le directeur des services de renseignements à cause de leur opposition présumée au processus de réconciliation avec l’Erythrée. Une opposition qui ne se limite pas à quelques responsables, mais qui se manifeste au sein même de la coalition au pouvoir.

Parallèlement, Abiy Ahmed a effectué une série de visites, se rendant en Egypte, en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis, ce qui a été perçu à l’intérieur comme une tentative de rapprochement avec des pays islamiques qui, de plus, sont proches du dossier du barrage de la Renaissance. Certains au sein de l’élite au pouvoir craignent que ces pays n’exercent une pression en faveur de l’Egypte dans les négociations concernant ce barrage promu comme un « projet national ».

L’ancien premier ministre, Melis Zenawi, avait profité des relations qu’il a tissées avec plusieurs capitales en se posant comme l’homme de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme, notamment à travers une présence militaire en Somalie, une participation aux forces de maintien de la paix au Soudan et une implication dans la résolution des conflits en Afrique de l’Est. Mais si l’Ethiopie a gagné en poids politique dans les années Zenawi, lequel est crédité pour avoir cristallisé un projet national pour son pays, ce poids devrait encore augmenter avec la stratégie d’Abiy Ahmed, qui entend poursuivre le même chemin. Bien que l’Ethiopie soit un pays enclavé, Ahmed a proposé la création de forces navales éthiopiennes destinées aux eaux de la Somalie, du Soudan et de Djibouti. Apparemment, les pays du voisinage comptent sur Abiy Ahmed pour la formulation d’un système de coopération régionale et l’instauration d’une atmosphère propice à la complémentarité économique.

Le fait que l’activité du nouveau premier ministre éthiopien, à l’intérieur du pays et dans toute la région, a mis en danger les réseaux d’intérêts de l’« Etat profond » qui se tissaient depuis 2 décennies laisse penser que la tentative d’assassinat qui l’a visé est une machination interne par excellence. A défaut de le tuer, il s’agissait de le mettre en garde et de l’amener à ralentir la cadence. Décidément, le chemin d’Abiy Ahmed n’est pas parsemé de fleurs.



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