Semaine du 21 au 26 juin 2018 - Numéro 1230
Salah Fadl : L’intellectuel doit plaider pour la domination de la raison, de la démocratie et de la liberté
  Salah Fadl, critique littéraire et professeur de littérature comparée à l’Université de Aïn-Chams, est lauréat du prestigieux prix d’Etat Al-Nil 2017-2018 dans le domaine des lettres. Entretien.
Salah Fadl
Rasha Hanafy21-06-2018

Al-ahram hebdo : Le Conseil Suprême de la culture, qui relève du ministère de la Culture, vous a décerné le prestigieux prix d’Etat Al-Nil dans le domaine des lettres. Vous avez derrière vous quasiment un demi-siècle de travail dans le domaine littéraire. Comment voyez-vous la scène culturelle aujourd’hui en Egypte ?

Salah Fadl : Je dois dire que le côté culturel en général ne dépend pas uniquement de la créativité dans le monde des sciences humaines et de la littérature, mais aussi dans le domaine des sciences. La scène culturelle en Egypte est riche, mais je pense que le problème réside dans le côté scientifique. Et ce, car il y a un manque au niveau du capital nécessaire à la construction de structures de recherche scientifique. Il s’agit là d’un obstacle rencontré par la plupart des pays en voie de développement. La créativité et le génie de certains Egyptiens ne suffisent pas. Je pense qu’il est indispensable de promouvoir les bourses à long terme à l’adresse des étudiants, pour qu’ils puissent assimiler les développements dans les domaines scientifiques aussi bien que dans les sciences humaines. Il faut également promouvoir le processus de la traduction. Je peux vous assurer que le volume traduit, à titre d’exemple, de et vers la langue espagnole, est dix fois supérieur à celui traduit de et vers la langue arabe. Les bourses éliminent l’obstacle géographique et la traduction l’obstacle linguistique.

— Parlons des langues, vous étiez professeur de langue arabe et vous avez créé un département consacré à cette langue à l’Université de Mexico City. Où en est-on dans l’enseignement de l’arabe dans les cycles scolaires et universitaires ? Que pensez-vous de la décision de l’arabisation des sciences, prise par le ministère de l’Education ?

— Je pense que le niveau de l’enseignement de la langue arabe dans les lycées et les universités est mauvais, à cause des difficultés des programmes linguistiques et du manque de moyens dans l’enseignement. Ce qui rend très difficile l’apprentissage de la langue. Je dois dire que la langue arabe souffre de la régression des arabophones. Personne n’a réussi à l’implanter dans le monde numérique, à titre d’exemple, comme les autres langues. A mon avis, la décision visant à l’arabisation des sciences n’est pas correcte en ce moment. Et ce, parce que tout d’abord, nous ne sommes plus les créateurs du produit scientifique, comme c’était le cas durant le moyen âge arabe. De plus, pour prendre une telle décision, il faut perfectionner l’apprentissage de la langue maternelle, qui est l’arabe, aussi bien que d’une autre langue étrangère.

— Vous avez occupé le poste de conseiller culturel auprès de l’ambassade d’Egypte en Espagne et vous avez été le directeur de l’Institut égyptien des études islamiques à Madrid de 1980 à 1985. Quel est le rôle joué par un tel institut en Europe ?

— Tout d’abord, les études islamiques ne consistent pas à étudier la religion, mais la civilisation islamique présente autrefois en Andalousie. Ce grand projet, instauré par Taha Hussein, vise à promouvoir la communication entre les deux cultures, européenne et arabe. Mais il souffre aujourd’hui de la négligence ainsi que de l’absence de moyens financiers pour réaliser des recherches culturelles dans les deux sens. La religion ne doit pas être conçue uniquement comme des prescriptions et des rites. Elle est bien plus que cela, soit une civilisation et une culture pour instaurer la paix et éradiquer le terrorisme.

— Selon vous, quel est le rôle de l’intellectuel dans une société ?

— Un intellectuel doit être compétent dans le domaine des sciences humaines ou dans celui des sciences. Avec ses acquis culturels au fil des années, il doit servir la société dans laquelle il vit, dans le domaine du développement scientifique, politique, économique et social. Il doit donc plaider pour la lutte contre la superstition et pour la domination de la raison, de la démocratie, de la liberté, du droit à l’enseignement, au logement et à la justice sociale. Celui qui ne défend pas ces principes n’est pas un intellectuel .

Le lauréat en quelques lignes

Salah Fadl est né en 1938 dans le Delta égyptien. Après sa licence des études arabo-islamiques de l’Université du Caire (faculté Dar Al-Oloum), obtenue en 1962, il a obtenu en 1972 le doctorat en littérature à l’Université Centrale de Madrid, tout en collaborant avec le Conseil de la recherche scientifique espagnole. De retour en Egypte, il a enseigné la littérature et la critique littéraire à la faculté de la langue arabe de l’Université d’Al-Azhar. Il a été professeur visiteur à l’Académie mexicaine des études supérieures. Depuis 1979, il est professeur de littérature comparée à l’Université de Aïn-Chams. Il a collaboré avec plusieurs revues de critique littéraire et a été président de l’Institut égyptien des études islamiques de Madrid de 1980 à 1985. Il a aussi enseigné à Sanaa (Yémen) et à Bahreïn. Il a occupé des postes à haute responsabilité auprès des plus importants instituts culturels égyptiens, dont la Bibliothèque d’Alexandrie et l’Académie de la langue arabe. Fadl s’est vu décerner plusieurs récompenses, dont le prix d’Etat du Mérite pour la littérature en 2000. Il est l’auteur de nombreuses publications et a traduit vers l’arabe plusieurs classiques du théâtre espagnol, comme Calderon de la Barca et Lope de Vega.




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