Semaine du 6 au 12 juin 2018 - Numéro 1228
A la recherche de l’enfant intérieur
  Le Petit prince, deuxième ouvrage le plus traduit au monde après la Bible, a été publié en dialectal égyptien. Passionné par cette oeuvre phare, son traducteur Hector Fahmy a ainsi souhaité la rendre accessible au plus grand nombre de lecteurs égyptiens.
A la recherche de l’enfant intérieur
Dina Kabil06-06-2018

Le petit prince, le chef-d’oeuvre de l’auteur français Antoine de Saint-Exupéry, a été traduit en lan­gue arabe à maintes reprises. La nouveauté aujourd’hui, c’est l’initia­tive du traducteur Hector Fahmy de le présenter en dialectal égyptien. Un choix qui lui tient à coeur et qu’il défend a mvec acharnement. Non seulement parce que c’est un dia­lecte ou une langue vivante, « délaissé et snobé » à ses yeux, mais aussi parce qu’il a réussi à trouver un niveau de dialectal qui convient aux adolescents et qui va merveilleusement bien avec l’oeuvre même du Petit prince.

Publié en 1943, le livre d’Antoine de Saint-Exupéry ne s’adresse pas en premier lieu aux enfants, il est devenu le prototype du livre poé­tique qui, sous l’apparence d’un conte pour enfants, est un conte phi­losophique qui invite à réfléchir, à se poser des questions en dehors des sentiers battus et, surtout, qui sti­mule l’imagination du lecteur. Depuis sa sortie, Le Petit prince a été traduit en 300 langues et dia­lectes et vendu à 145 millions d’exemplaires, dont plus de 12 mil­lions en France, et continue à se vendre par 2 millions d’exemplaires par an.

« La question qui m’a toujours préoccupé est de savoir pourquoi les gens en Egypte ne connaissent pas bien Le Petit prince. Pourquoi ne l’ont-ils pas lu? Et pourquoi ce livre n’est-il pas connu, ici, à sa juste valeur ? », dit Hector Fahmy dans l’introduction du livre. Ancien élève du Collège de la Sainte-Famille, précisément chez les Jésuites, le tra­ducteur a, comme de nombreuses autres générations francophones en Egypte qui ont étudié ce conte à l’école, été marqué dans son par­cours et sa formation par ce petit prince, qui ne cesse de s’étonner devant les réponses toutes faites des « grandes personnes ». Fahmy a donc décidé de traduire ce livre dans la langue égyptienne de tous les jours, qu’on appelle tant « dia­lecte », tant « langue », « afin que Le Petit prince soit le premier livre de la littérature française traduit en dialectal égyptien ».

Son initiative est courageuse si l’on prend en compte les attaques subies par les projets qui n’utilisent pas la langue du Coran, c’est-à-dire l’arabe classique, considérée comme la langue officielle. Déjà dans les années 1940, Mostapha Mesharafa avait écrit, puis publié bien après dans les années 1960, un roman entièrement écrit en dialec­tal égyptien, intitulé Qantara Allazi Kafar (une variation en arabe du nom de Caffarelli, le dirigeant de la campagne française en Egypte). Le recours au dialectal dans ce roman, au-delà d’un penchant révolution­naire qui revendique la démocrati­sation du langage, se justifiait par l’intrigue, qui se déroule dans un quartier populaire pauvre du Caire et dont les personnages parlent ce même langage populaire.

Atteindre le plus grand nombre de lecteurs

Une autre tentative a été celle de Louis Awad, qui a écrit, en 1941, Mozakkérat Taleb Béassa (les mémoires d’un étudiant boursier) en dialectal égyptien, ouvrage qui s’est perdu dans le labyrinthe bureaucratique de la censure, pour ne voir le jour qu’en 1965. Ces mémoires constituaient la revendi­cation d’ouvrir l’espace au dialec­tal et de ne pas se contenter de l’arabe classique pour exprimer les questions urgentes de tous les jours. Pourtant, d’aucuns ont consi­déré cet appel de Louis Awad comme une malédiction et sont allés jusqu’à demander au gouver­nement de retirer le prix de l’Etat qui avait été décerné à son auteur. Dans la traduction du Petit prince en dialectal, loin de toute intention provocatrice, Hector Fahmy a aspi­ré à ce que ce livre, par son langage simple, soit compris par tous les Egyptiens, notamment par les ado­lescents, et atteigne le plus grand nombre de lecteurs, « afin qu’ils aient la chance de rêver avec le voyage du petit prince, exactement comme ce qui m’est arrivé. Et je souhaite que ce livre aide tout un chacun à retrouver l’enfant caché au fond de lui-même », écrit le tra­ducteur.

Cette même invitation de retrou­ver l’enfant en soi, on peut la lire dans la dédicace de Saint-Exupéry au début de son livre et adressée à son ami Léon Werth « quand il était petit garçon », parce que « toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants (mais peu d’entre elles s’en souviennent) ». Hector Fahmy, qui vient du monde de la plongée, se passionne aujourd’hui pour son pro­jet de traduction et souhaite s’atta­quer à d’autres classiques de la litté­rature française pour les rendre accessibles aux locuteurs du dialec­tal égyptien.

Al-Amir Al-Soghayar (Le Petit prince) d’An­toine de Saint-Exupéry, traduction de Hector Fahmy, aux éditions des imprime­ries d’Al-Amiriya, 2018.




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