Semaine du 30 mai au 5 juin 2018 - Numéro 1227
Washington et Pyongyang se renvoient la balle
  L’incertitude pèse toujours sur la rencontre prévue le 12 juin entre le président américain, Donald Trump, et son homologue nord-coréen, Kim Jong-Un.
Washington et Pyongyang se renvoient la balle
Kim Jong-Un a tenu cette semaine un sommet imprévu avec son homologue sud-coréen pour débattre des moyens de sauver son face-à-face avec Trump. (Photo:AFP)
Maha Al-Cherbini avec agences30-05-2018

Le sommet historique prévu le 12 juin à Singapour entre le président américain, Donald Trump, et son homologue nord-coréen, Kim Jong-Un, est-il en péril ? Après quelques jours de turbulences et d’acrobaties diplomatiques, la réponse à cette question semble toujours difficile à cause de l’attitude ambiguë des deux leaders, qui ont grand intérêt à poursuivre la voie de la détente — entamée il y a trois mois — malgré le récent regain de tension.

Après l’ambiance d’euphorie qui a suivi l’annonce, le 8 mars, d’un face-à-face historique Trump-Kim, le changement de ton de Pyongyang ces derniers jours a poussé le numéro un américain à annuler leur face-àface la semaine dernière. « J’étais très impatient de vous rencontrer. Malheureusement, au regard de l’énorme colère et de l’hostilité affichée dans vos dernières déclarations, je trouve qu’il serait inapproprié, à l’heure actuelle, de tenir cette rencontre », a regretté le président américain, tout en mettant en garde Pyongyang contre tout acte « irresponsable ». En fait, cette impasse diplomatique a été motivée par les propos de John Bolton, conseiller de la sécurité nationale de Donald Trump, qui a suggéré de dénucléariser la Corée du Nord « en suivant le modèle libyen ».

En 2011, Muammar Kadhafi avait abandonné son programme nucléaire avant d’être tué lors d’une insurrection soutenue par Washington. La comparaison de Bolton a enflammé la colère de Pyongyang, qui craint que son désarmement ne soit que la première étape d’une « tentative sinistre » de lui imposer « le destin de la Libye ». Faisant une grave volte-face, le régime nord-coréen était brutalement revenu à sa rhétorique belliqueuse, annulant une rencontre intercoréenne de haut niveau et menaçant d’annuler la rencontre avec Trump.

Paradoxe : alors que l’annulation par Trump de cette rencontre historique devait exacerber la colère nordcoréenne, Kim Jong-Un a affirmé son attachement à ce face-à-face, assurant à Washington avoir démantelé son site d’essais nucléaires de Punggye-ri. Affirmant sa bonne volonté, le leader nord-coréen a tenu un sommet imprévu, samedi 26 mai, avec son homologue sud-coréen afin de débattre des moyens de sauver son face-à-face avec Trump. Une réaction favorablement accueillie par le président américain, qui a qualifié la riposte nord-coréenne de « productive » et « chaleureuse », surprenant la planète en évoquant un possible maintien du sommet.

« Malgré ce climat de doute, les deux présidents ont grand intérêt à tenir ce sommet. Côté Kim, ce sommet comporte plusieurs avantages : atténuer la pression militaire américaine sur son pays, réduire la possibilité de frappes préventives, éviter de nouvelles sanctions internationales, gagner la sympathie de ses alliés chinois et russe et affaiblir le front des Etats-Unis et ses alliés. Ces derniers jours, Kim ne fait que souffler le chaud et le froid, car il a découvert que son pays avait beaucoup perdu économiquement à cause de sa rhétorique guerrière et de ses défis nucléaires ces deux dernières années. Côté Trump, cette rencontre sera une chance idéale pour le président américain de réaliser un succès diplomatique de taille sur la scène internationale, alors que ses échecs en matière de politique étrangère se succèdent, surtout après la grave crise qu’il a provoquée après son retrait du traité nucléaire iranien. Les deux parties ne font qu’accentuer les pressions réciproques pour faire le moins de concessions possible, pour le cas où le sommet serait tenu », explique Dr Mohamad Kachkouch, conseiller au Centre régional des études stratégiques.

Quelles intentions à Pyongyang ?

La question la plus épineuse est, dès lors, de savoir si Kim Jong-Un compte vraiment dénucléariser son pays ou s’il s’agit tout simplement d’une manoeuvre pour s’attirer des bénéfices économiques et politiques à la fois. Alors que les uns estiment que Pyongyang avait choisi de renoncer à l’arme nucléaire pour rebâtir son économie en ruine et obtenir une reconnaissance internationale à l’iranienne, les autres affirment qu’il s’agit d’une tactique de la part d’un régime démuni, isolé et en proie à de lourdes sanctions, afin de s’attirer des acquis économiques. Optant pour cette deuxième analyse, Dr Kachkouch affirme : « Aucun indice concret ne montre que Pyongyang est sincère dans sa volonté de dénucléarisation, car malgré les déclarations prometteuses de Kim sur la fermeture de ses sites d’essais nucléaires, le régime nord-coréen n’a, pour l’heure, rendu public — d’une façon précise — ni les concessions qu’il compte faire, ni un calendrier précis pour arriver à cet objectif ».

Il ne faut pas oublier que dans sa guerre avec Washington, Pyongyang ne manque pas d’alliés. Outre Moscou, Pékin reste le puissant allié de son voisin communiste : toute solution de la crise nord-coréenne doit passer par la Chine. Dans une tentative d’apaiser les tensions, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a effectué un court séjour à Washington la semaine dernière, alors qu’on s’attend les jours à venir à une visite du président chinois, Xi Jinping, en Corée du Nord.

Selon les experts, la balle est désormais dans le camp de la Chine, qui est dans une situation embarrassante : hantée par la perspective d’un effondrement chaotique du régime nord-coréen ou d’un conflit à sa porte, le géant asiatique poursuit son soutien économique à Pyongyang. Il ne peut pas admettre que son voisin communiste possède l’arme nucléaire, mais il ne peut pas non plus le priver de son soutien. Un éventuel effondrement de la Corée du Nord aurait en effet de lourdes conséquences sur la péninsule coréenne et sur la Chine elle-même, notamment une crise humanitaire et un exode massif des Nord-Coréens vers la Chine. Autant de calculs politiques compliqués entre les superpuissances, qui jouent pourtant en faveur de la Corée du Nord et lui donnent le temps de finaliser son arsenal nucléaire, qui s’est largement développé ces dernières années .




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