Semaine du 16 au 22 mai 2018 - Numéro 1225
Nour Abdel-Majeed : Elle a pris la plume pour défendre les femmes
  D’origine saoudienne et née en Egypte, l’écrivaine Nour Abdel-Majeed a fait de la sienne la cause des femmes du monde arabe. Elle leur donne une voix à travers ses écrits, tout en montrant leur audace et leur détermination.
Nour Abdel-Majeed
(Photo : Mohamad Maher)
Rania Hassanein16-05-2018

Douce et très à l’aise, l’écrivaine Nour Abdel-Majeed dégage une familiarité qui ressemble à ses écrits. On a l’impression de la connaître depuis une éternité. Ses oeuvres littéraires font tomber les barrières, laissant deviner entre les lignes une manière de raisonner que l’auteure a acquise au fil des années.

Le fait de vivre entre deux mondes — une société très conservatrice dans son pays d’origine, l’Arabie saoudite, et une autre, nettement plus ouverte en Egypte, sa terre de prédilection — a façonné ses idées. Son père et sa mère, saoudiens, sont venus s’installer au Caire il y a longtemps. Du coup, Nour et ses frères y sont nés et y ont grandi. Nour a fait une partie de ses études au collège Saint-Joseph, avant de retourner en Arabie saoudite pour y parachever son éducation. Puis, de retour en Egypte, elle s’est mariée avec un Egyptien, le père de ses trois enfants.

« J’ai toujours eu un penchant pour la lecture, que j’ai hérité de ma mère. Cette dernière m’a initiée aux romans de Mohamad Abdel-Halim Abdallah et de Naguib Mahfouz, entre autres. Cependant, elle m’interdisait de lire les romans — jugés audacieux — d’Ihsane Abdel-Qoddous », se rappelle l’écrivaine. Occupée par les obligations du mariage, elle n’a commencé sa carrière que tardivement, une fois que son benjamin a eu 4 ans. « Je me suis posé la question : mais qu’est-ce que je suis en train de faire de ma vie ? Qui suis-je ? Où est partie ma passion pour l’écriture ? N’étais-je pas très active, en tant que journaliste, dans les revues estudiantines à l’université ? ». Sa rencontre avec la rédactrice en chef du magazine égyptien Mada (horizon), assez proche de son domicile, a constitué un tournant dans sa vie. Plus encore, elle l’a sauvée d’une dépression nerveuse. « J’ai adoré l’esprit de la revue, les diverses étapes de la rédaction et de la maquette, mais malheureusement, cela n’a pas duré longtemps. J’ai été responsable de l’édition de la revue pendant deux ans ainsi que d’une autre revue qui dépend du groupe de presse saoudien Rotana. Mais j’ai eu un désaccord avec mes supérieurs et j’ai décidé de partir, retournant de nouveau à ma solitude », raconte Nour sans amertume.

Pourtant, à l’époque, elle a beaucoup regretté de ne plus signer des articles par-ci par-là. « J’ai appris plus tard que parfois, des circonstances que l’on juge malheureuses sur le coup peuvent nous promettre un bel avenir ». La vie nous réserve souvent plein de surprises. A partir de là, Nour Abdel-Majeed prend tout un autre chemin, celui de la fiction et de l’écriture romanesque. Un chemin long et parsemé d’embûches. Elle a commencé par compiler ses articles pour éditer un livre, à ses propres frais. Ensuite, en 2006, elle a publié un recueil de nouvelles intitulé Wa Adate Cendrella Hafiyat Al-Qadamaïne (Cendrillon est de retour, les pieds nus), préfacé par le poète de renom Farouq Goweida. Toutefois, l’oeuvre est restée sans grand écho.

Sans être en proie à la déprime, Nour s’est accrochée à son rêve. Elle a été entourée de gens qui l’ont beaucoup aidée. Préoccupée par la condition des femmes, les discriminations dont elles souffrent et les pressions qu’elles ont à subir partout dans le monde arabe, elle en fait sa priorité. D’où plus de dix romans à succès, signés durant les dernières années. Un style fluide à la portée de tous et une trame simple lui ont permis de toucher un vaste lectorat. Fascinée par les livres de l’écrivain brésilien Paolo Coelho, elle a voulu lui emprunter sa tendance philosophique et spirituelle, notamment en évoquant les rêves et les grands moments de faiblesse et de doute, qui donnent un sens à la vie.

Son premier roman, Al-Hermane Al-Kébir (la grande privation), a été publié en 2008 aux éditions Al-Dar Al-Arabia pour les sciences grâce à l’aide d’Achraf Bakr, directeur d’une maison d’édition saoudienne, qui a présenté Nour à un ami à lui au Caire. « Je lui ai fourni un nombre d’exemplaires qu’il a vendus en Arabie saoudite, de quoi couvrir une partie des frais d’édition. C’était un signe du bon Dieu que j’étais sur la bonne route ». L’auteure devait donc poursuivre sa légende personnelle, comme dirait Coelho.

Son deuxième roman, Nessä Wa Laken (des femmes, mais …), est sorti également en Egypte, en 2009, à la même maison d’édition. Cependant, il a été uniquement distribué en Arabie saoudite. « Je n’étais donc pas du tout connue en Egypte, un peu plus en Arabie saoudite, ce qui m’ennuyait beaucoup. N’importe quel écrivain souhaite ressentir l’impact de son travail sur un public proche. Les lecteurs égyptiens comptent beaucoup à mes yeux ». Ce n’est qu’à son troisième roman, Raghm Al-Foraq (malgré la séparation), publié et distribué en Egypte en 2010, que l’écrivaine a connu la notoriété.

Audacieuse, elle se lance avec chaque livre dans une nouvelle aventure, toujours pour défendre la cause féminine. Par conséquent, elle est farouchement critiquée en Arabie saoudite. Son roman Orido Ragolane (recherche un homme) a été interdit dans la monarchie pétrolière pendant un certain temps, rien que pour son titre, que l’on a jugé osé. « Il a fini par être autorisé, une fois que des personnes haut placées dans le milieu culturel l’ont lu et approuvé », indique l’écrivaine. Ce livre a d’ailleurs bien marqué les lecteurs. Par exemple, une femme de la ville de Dammam, en Arabie saoudite, s’est insurgée contre son propre mari après avoir lu le roman. Elle a demandé le divorce, car il l’accusait constamment de ne donner naissance qu’à des filles. « J’ai été choquée, tout d’abord, par cet incident. Puis, j’ai réalisé que j’avais aidé cette dame à se libérer de la férule de son mari », déclare Nour.

Nour Abdel-Majeed elle-même est d’une nature assez rebelle. Elle n’a ainsi pas voulu rester avec son mari rien que pour avoir le statut social de femme mariée. Elle a retrouvé sa liberté, une fois que ça n’allait plus. « Ainsi, j’ai préservé le respect que j’éprouvais envers mon ex-mari, le père de mes trois enfants. On s’entend bien et c’est dans l’intérêt de nos fils », assure-t-elle, fière d’avoir élevé trois jeunes hommes à l’avenir prometteur.

L’idée de rivalité et d’égalité entre homme et femme marque indéniablement ses écrits. C’est ce qui a attiré l’intérêt des producteurs de drames télévisés. Deux de ses ouvrages ont été adaptés en feuilletons et ont connu un énorme succès : Orido Ragolane (recherche un homme) et Ana Chahira, Ana Al-Khaën (je suis Chahira … Je suis le traître). Celui-ci, ouvrage à deux tomes, vient d’ailleurs d’être diffusé sur la chaîne satellite CBC. « L’homme et la femme doivent être sur le même pied d’égalité. Pourquoi Dieu a-t-il ordonné la même peine de lapidation jusqu’à la mort dans le cas de l’adultère, commis par l’un comme par l’autre ? Or, les sociétés arabes conservatrices pardonnent l’adultère à l’homme, mais jamais à la femme », déclare l’écrivaine, pour élucider le sujet de son roman.

L’adaptation d’oeuvres en feuilletons assure à ces dernières une plus grande diffusion. Cependant, elle constitue aussi un désavantage, car Nour n’est pas responsable des changements effectués par le metteur en scène ou le scénariste. « Je ne suis responsable que de mes oeuvres telles que je les ai écrites », affirme-t-elle, en ajoutant qu’elle a donc décidé d’entreprendre elle-même l’écriture du scénario pour mieux faire parvenir son message. Ce qui lui a valu certaines critiques. « J’ai été accusée de vouloir faire acte de présence dans mon oeuvre à travers le rôle de l’écrivaine-psychologue à qui se confient les personnages principaux dans Ana Chahira … Ana Al-Khaën », explique-t-elle.

Nour Abdel-Majeed répète qu’écrire est une mission, un but en soi. Elle se sent beaucoup mieux en travaillant son texte. « Ce ne sont alors plus de simples mots, mais des bribes de mon esprit », conclut-elle.

Jalons :

16 juin 1969 : Naissance au Caire.

1990 : Diplôme de la faculté de lettres de l’Université Oum Al-Kora, en Arabie saoudite.

2004 : Editrice de la revue littéraire égyptienne Mada et rédactrice en chef adjointe de la revue Rotana.

2006 : Publication de son recueil de nouvelles Wa Adate Cendrella Hafiya Al-Qadamaïne (Cendrillon est de retour, les pieds nus).

2008 : Sortie de son premier roman Al-Hermane Al-Kébir (la grande privation), éditions Al-Dar Al-Arabia pour les sciences.

2011 : Parution de son roman Orido Ragolane (recherche un homme), éditions Dar Al-Saqi, adapté en feuilleton en 2015.

2018 : Projection du feuilleton Ana Chahira … Ana Al-Khaën sur CBC.




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