Semaine du 2 au 8 mai 2018 - Numéro 1223
Mahfouz, comme si c’était hier
  Une nouvelle édition d'Al-Montami (l’engagé), première étude critique de l’oeuvre de Naguib Mahfouz, vient de sortir pour le 20e anniversaire de la mort de son auteur, Ghali Shukri. Un volume riche en analyse littéraire, politique et sociale et qui n’a rien perdu de sa fraîcheur.
Mahfouz, comme si c’était hier
Chérif Albert02-05-2018

Premier critique à décou­vrir et à présenter au public l’oeuvre de Naguib Mahfouz, Ghali Shukri a toujours vu dans la littérature une « vision globale, qui naît de l’envi­ronnement et de l’histoire et se déve­loppe au sein d’une société et d’une culture ». Et c’est bien dans ce cadre qu’il nous offre une vue panoramique des romans et recueils de nouvelles de Mahfouz écrits entre 1940 et 1960.

Al-Montami (l’engagé) a été édité pour la première fois en 1964, alors que son auteur, Ghali Shukri, n’avait que 29 ans. Il en est aujourd’hui à sa 6e édition, récemment sortie chez l’Organisme général des Palais de la culture.

Mahfouz racontait lui-même qu’à ses débuts, tout comme ses contem­porains, il s’était donné pour mission d’expérimenter les nouvelles formes littéraires et courants intellectuels et de les adapter à la réalité égyptienne. Un fait sur lequel insiste son critique. Or, pour ce dernier, Mahfouz, tant assimilé aux grands noms de l’école réaliste et surnommé le Balzac du roman égyptien, n’avait pour ambi­tion ni de dépeindre sa société ni d’en être l’historien. Il avait avant tout un projet intellectuel, inséparable de son art littéraire. Ce projet a pour mot-clé « l’engagement », à savoir la lutte de l’être humain pour satisfaire ses besoins essentiels: le pain, la liberté et la dignité.

Dans son approche comparative, Shukri note que l’individualisme est né en réaction au fascisme et au nazisme, comme dernier ressort pour protéger la liberté individuelle, ce qui a produit dans la littérature occiden­tale des héros détachés du monde. Il n’en a pas été de même dans notre région: les Arabes se trouvaient devant la responsabilité énorme de se débarrasser de l’occupant et de fran­chir le fossé qui les sépare du monde civilisé. Leur liberté, ils ne pouvaient pas la retrouver dans le détachement à l’occidentale, mais plutôt dans « l’en­gagement ». Et c’est à travers les vicissitudes politico-littéraires des héros mahfouziens que Ghali Shukri nous accompagne dans la découverte de ce thème.

Vivant dans un monde dépourvu de liberté et à mille lieux de la civilisa­tion, ces héros déploient les symp­tômes de la crise dans leur quête de la liberté. Le héros de Naguib Mahfouz, nous rappelle Shukri, est déchiré entre sa réalité sociale et ses idéaux politiques de justice et de progrès, tiraillé entre une gauche disloquée et une droite fasciste menée par les Frères musulmans. Le manque de démocratie l’isole du peuple et lui barre le chemin de l’organisation politique. Le critique voit dans ce déchirement toute une épopée, mais à la différence de toute autre épopée, celle-ci se solde par un échec tra­gique. Les romans de Mahfouz auront donc été « l’acte de naissance du héros tragique du roman égyptien au niveau littéraire… et la documenta­tion de la crise de la liberté de toute une génération, aux niveaux intellec­tuel, social et politique ».

Héros de la petite bourgeoisie

Mahfouz, comme si c’était hier
Dessin de Ghali Shukri par Nagi.

Le livre n’omet pas de traiter la place de la religion dans l’oeuvre de Mahfouz, tout en traçant les frontières entre les contextes occidental et local. « Si les Européens s’arment du marxisme, lequel est un produit euro­péen, face au christianisme, lequel est un produit importé, le révolutionnaire oriental se trouve, lui, aux antipodes : il importe la science et la théorie européennes pour faire face à une civilisation religieuse depuis des mil­lénaires », constate Shukri, qui entre­prend dans son ouvrage des va-et-vient incessants entre la littérature de Mahfouz et les courants littéraires alors en vogue en Occident. Dans cette entreprise comparatiste, des notions comme le destin, l’absurde, le matérialisme, etc. trouvent un sens dans les romans de Mahfouz différent de celui que l’on trouve dans ceux de Dostoïevski, Sartre, Camus, Joyce, Wolf, Kafka ou autres.

Shukri, lui-même marxiste, estime que Mahfouz a observé la crise de la société égyptienne avec l’oeil d’un homme de gauche, ce qui explique son choix de la petite bourgeoisie pour sa trame romanesque épique. « Cette catégorie sociale, connue pour son mélange citadin et villa­geois, pour sa position fragile entre espoir de promotion et peur de régression économique et sociale et comme étant la matrice qui a produit l’extrême droite comme l’extrême gauche », écrit le critique.

Les héros issus de la petite bour­geoisie sont à l’image des intellec­tuels bourgeois qui se positionnent dans une zone médiane entre « l’en­gagement total pour la révolution » et « la droite réactionnaire». Selon Shukri, ces intellectuels, auxquels n’échappe pas le romancier en ques­tion, sans jamais renier leur classe sociale, n’ont pas hésité à défendre le progrès social et les intérêts du peuple dans leurs écrits, et seulement dans leurs écrits, sans aucun engagement politique réel.

Les romans étudiés couvrent la période entre les révolutions de 1919 et la défaite de 1967, des décennies jalonnées d’espoirs et de désillusions, de victoires et de révolutions ratées : de La Belle du Caire (1945) et la Trilogie (1956-57), en passant par Les Fils de la médina (1959) et Le Voleur et les chiens (1961), et jusqu’aux Dérives sur le Nil (1966) et Miramar (1967), une quinzaine de romans dis­séqués à la loupe de ce grand nom de la critique littéraire, disparu il y a tout juste vingt ans .

Al-Montami (l’engagé), de Ghali Shukri, aux éditions de l’Organisme des Palais de la Culture, 2018.




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