Semaine du 25 avril au 1er mai 2018 - Numéro 1222
Nikos Anastasiadis : L’Union européenne soutient l’Egypte pour devenir un pôle pétrolier régional
  Dans un entretien accordé à l'Hebdo, le président chypriote, Nikos Anastasiadis, revient sur la coopération entre l’Egypte et Chypre, notamment sur la question du gaz, et évoque l’attitude de son pays par rapport aux agissements turcs en Méditerranée.
Nikos Anastasiadis : L’Union européenne soutient l’Egypte pour devenir un pôle pétrolier régional
Ayman Samir25-04-2018

Al-Ahram Hebdo : Quelles sont les perspectives de coopération entre l’Egypte et Chypre ?

Nikos Anastasiadis : Ces dernières années, nous avons donné un coup d’accéléra­teur à notre coopération, ce qui s’est reflété à la fois au niveau bilatéral et au niveau trilatéral. En fait, nous avons élargi avec succès le cadre juridique de nos relations bilatérales, en concluant des accords importants susceptibles de renforcer notre coopération, et je peux vous affirmer avec plaisir que nous avons commencé à en récolter les fruits dans divers domaines d’intérêt commun tels que l’énergie, l’économie et le commerce, la sécurité et la défense.

Chypre a toujours valorisé l’importance stratégique du partenariat entre l’Egypte et l’Union, et nous continuerons à le faire. En outre, le partenariat trilatéral actuel entre Chypre, l’Egypte et la Grèce sert de modèle pour favoriser le dialogue et la coopération régionale. Nous sommes prêts à élargir et à approfondir ce partenariat, à continuer à travailler en étroite collaboration sur des questions d’intérêt mutuel, bénéfiques pour nos pays et toute la région, et à promouvoir la paix, la stabilité et la prospérité en Méditerranée.

J’en profite pour rappeler que le 30 avril, je serai à Alexandrie pour assister à l’inauguration du programme « Nostos, le retour », une excel­lente initiative égyptienne qui vient renforcer notre travail commun sur les problèmes de la diaspora.

— Comment décrivez-vous votre rela­tion avec le président Sissi ?

— Au cours des dernières années, le prési­dent Sissi et moi avons noué une relation basée sur l’amitié, la confiance et le respect mutuels. Cette amitié nous a aidés à renforcer davantage les relations entre nos pays au niveau bilatéral, mais aussi au niveau trilaté­ral (avec la Grèce). Ce renforcement des relations est illustré par la multiplication des visites bilatérales au plus haut niveau, dont la visite du président Sissi en novembre 2017, la première d’un président égyptien à Chypre depuis l’établissement des relations diploma­tiques entre les deux pays.

Je souhaite continuer à travailler étroitement avec le président Sissi durant son deuxième mandat, afin d’étendre et d’approfondir notre coopération et de réaliser nos objectifs com­muns de prospérité, de paix et de stabilité dans notre région.

— Comment voyez-vous la guerre antiter­roriste menée par l’Egypte ?

— Le terrorisme est un fléau international dont le but est de créer le chaos et l’instabilité et de perturber le fonctionnement normal de l’Etat. Cela ne peut jamais être toléré. A cet égard, la République de Chypre a fermement exprimé son soutien à la République arabe d’Egypte dans sa guerre contre le terrorisme. L’Egypte a, en effet, beaucoup souffert du terrorisme, et nous soutenons ses efforts pour l’éradiquer de son territoire.

— Soutenez-vous l’ambition de l’Egypte de devenir un centre de commerce gazier au sud de la Méditerranée ?

— Récemment, l’UE et l’Egypte ont approu­vé un mémorandum d’entente sur la coopéra­tion énergétique. Le texte sera signé par les deux parties au cours de ce mois d’avril et per­mettra à l’UE et à l’Egypte de développer leur coopération dans le secteur de l’énergie. L’UE soutient les efforts de l’Egypte pour devenir un pôle pétrolier et gazier régional. Un tel dévelop­pement a une importance significative pour assurer et diversifier les sources d’approvision­nement en gaz de l’Europe.

Chypre soutient pleinement le renforcement des relations entre l’UE et l’Egypte. En outre, au niveau bilatéral, nous travaillons en étroite collaboration avec nos homologues égyptiens sur un certain nombre de projets dans les sec­teurs de l’énergie et de l’électricité, ce qui contribuera à la réalisation des objectifs du mémorandum d’entente entre l’UE et l’Egypte.

— Y a-t-il des efforts pour reprendre les négociations sur la réunification après l’échec du dernier cycle de négociations en juillet ?

— Compte tenu des récents agissements de la Turquie dans notre voisinage immédiat, je crois que vous partagez mon évaluation quant à la légitimité de notre position à Crans Montana, en voulant mettre fin au droit d’intervention et aux autres garanties dont bénéficie la Turquie, dont la présence de ses troupes sur le territoire de Chypre réuni­fiée. Malheureusement, en raison de l’intransigeance de la Turquie sur les questions susmentionnées, la Conférence de Crans Montana, organisée à Chypre en juillet 2017, a échoué.

Depuis, j’ai réitéré à maintes reprises mon enga­gement au secrétaire général des Nations-Unies en faveur de la poursuite des négocia­tions sur la base du cadre qu’il avait lui-même établi. Mais mon intention de poursuivre les négocia­tions et les efforts pour la réunification de Chypre ne peut porter ses fruits que si elle est partagée par les autres parties, à savoir la Turquie et la partie chypriote turque. Ce qui est encore plus regrettable, c’est qu’après ma réé­lection, et alors que des discussions étaient en cours avec l’Onu pour reprendre les négocia­tions, la Turquie, adoptant une « diplomatie canonnière », a violé nos droits souverains d’exploration et d’exploitation de nos res­sources naturelles, entravant ainsi notre poli­tique énergétique. Ce que je voudrais souli­gner, c’est que si les actions illégales de la Turquie cessent et si les positions et les demandes inacceptables avancées par la partie chypriote turque sont retirées, je serai prêt à m’engager immédiatement dans un nouveau dialogue et à participer à une nouvelle confé­rence sur Chypre, mais cela demande bien entendu une préparation et un rôle actif de la part des cinq membres permanents du Conseil de sécurité et de l’UE.

— Comment décrivez-vous le blocage par la Turquie du navire de forage travaillant pour le compte du groupe gazier ENI ?

— Les actions illégales et les provocations de la Turquie dans les zones maritimes de la République de Chypre constituent une violation flagrante du droit international, des lois de l’UE, de la Convention des Nations-Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM) et des droits souverains de la République de Chypre.

Cet acte a empêché le groupe gazier italien ENI d’atteindre la zone de forage prévue dans le bloc d’explo­ration numéro 3 dans notre zone économique exclusive. De tels actes portent préju­dice aux intérêts et à la poli­tique de l’Union européenne en matière de sécurité éner­gétique, et sont totalement contraires aux obligations de la Turquie en tant que pays candidat à l’UE.

De plus, les agissements de la Turquie dans nos zones maritimes n’ont rien à voir avec les intérêts des Chypriotes turcs, alors qu’ils ont tout à voir avec la promotion des intérêts de la Turquie en Méditerranée orientale.

Les affirmations de la Turquie, selon les­quelles elle agit pour protéger les intérêts des Chypriotes turcs, sont totalement infondées pour les raisons suivantes. Lors des négocia­tions précédentes sur la question de l’explora­tion et de l’exploitation des ressources natu­relles, il était convenu que les décisions concer­nant les zones maritimes rentrent dans les compétences fédérales de Chypre unifiée. Cela n’a jamais été contesté par la partie chypriote turque.

Autre chose, nous avons soumis à l’approba­tion de la Chambre des représentants un projet de loi pour la création d’un fonds souverain pour la gestion des ressources potentielles d’hy­drocarbures, de manière à sauvegarder les inté­rêts des futures générations de tous les Chypriotes.

— Chypre peut-elle changer ses plans d’exploration de gaz et de pétrole à cause de cette menace turque ?

— Au cours des dernières années, nous avons fait des progrès remarquables dans la réalisation de notre programme d’exploration. Ce pro­gramme consolidera la position de Chypre comme pays producteur et de transit du gaz naturel. Notre objectif est d’explorer et d’ex­ploiter pleinement le potentiel d’hydrocarbures dans notre zone économique exclusive et de mettre en oeuvre notre programme ambitieux d’exploration conformément à la stratégie glo­bale de développement des hydrocarbures de la République.

Actuellement, le ministère de l’Energie et le consortium Aphrodite sont engagés dans des discussions pour établir, le plus tôt possible, le plan de développement et de production du gisement de gaz Aphrodite.

Parallèlement, d’importants progrès sont réa­lisés au niveau des activités d’exploration dans la zone économique exclusive de la République de Chypre. Après le troisième appel d’offres des autorités chypriotes et la décision d’octroyer des permis d’exploration d’hydrocarbures pour les blocs 6, 8 et 10 respectivement à ENI-TOTAL, ENI et ExxonMobil-Qatar Petroleum, nous anticipons avec impatience l’achèvement du programme d’exploration de toutes ces sociétés.

En même temps, personne ne peut contester le fait que les agissements de la Turquie visent à long terme à monopoliser l’approvisionne­ment énergétique de l’UE ou même, comme nous pouvons le conclure des événements récents, à contrôler le transport du gaz naturel de la Méditerranée orientale vers l’Europe. Cela dit, les menaces turques ne nous empê­cheront pas, en tant qu’Etat indépendant et membre à part entière de l’UE, d’exercer nos droits et de poursuivre notre programme comme prévu. J’espère que la Turquie adopte­ra enfin une approche réaliste et une politique conforme au droit international et aux normes, principes et valeurs européens. Cela est dans l’intérêt de tous.

— Etes-vous satisfait du soutien européen sur la question du gaz ?

— Lors du dernier Conseil européen, ainsi que lors du sommet UE-Turquie à Varna, l’UE a fermement condamné les actions illégales de la Turquie et a transmis un message ferme aux dirigeants turcs.

De même, dans les conclusions du Conseil européen de mars 2018, il y a eu une condam­nation sans précédent de l’activité illégale de la Turquie en Méditerranée orientale, qui com­prend bien entendu la zone économique exclu­sive de Chypre. En outre, le Conseil européen a instamment demandé à la Turquie de cesser ses actions et de respecter les droits souve­rains de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles conformément aux lois de l’UE et au droit international. Le Conseil européen a également rappelé l’obligation pour la Turquie de respecter le droit interna­tional et les bonnes relations de voisinage, et de normaliser les relations avec tous les Etats membres de l’UE, y compris la République de Chypre. Enfin, le Conseil européen a affirmé qu’il demeurerait saisi de ces ques­tions. Il s’agit d’une position de principe et d’une position de solidarité qui s’inscrit dans l’intérêt de l’UE.




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