Semaine du 4 au 10 avril 2018 - Numéro 1219
Bien plus qu’une biographie
  Dans Al-Mawlouda (la baptisée), la cinéaste Nadia Kamel retrace la biographie de sa mère, l’activiste Nayla Kamel (1931-2010). Un riche parcours que la mère raconte à sa fille. Une fresque de la vie politique et sociale de presque un siècle.
Bien plus qu’une biographie
Une séquence du film Salata Baladi, par Nadia Kamel, qui relate le même sujet de sa famille.
Dina Kabil04-04-2018

Le succès d’une biogra­phie repose principale­ment sur deux choses : la personnalité dont on relate l’histoire et l’écriture, ou l’art de raconter. Ce sont les deux éléments qui poussent le lecteur à « dévorer » acharnement les quelques 551 pages de la biogra­phie de Nayla Kamel. Pourtant, il n’est pas question d’une célébri­té, mais d’une personne connue dans les milieux de l’intelligent­sia et le mouvement d’activisme communiste des années 1950. Un « personnage » charmant, ensor­celant, dont il est difficile de ne pas tomber amoureux, d’en être passionné sans même la connaître, comme l’a remarqué l’écrivain Mahmoud Al-Wardani au bout de sa lecture. Quant à la narration, elle est assurée par des enregistrements sonores accordés à sa fille, la cinéaste Nadia Kamel, qui a commencé ce projet en 2001 et l’a poursuivi jusqu’à la mort de la mère. « Maman avait 70 ans et moi la quaran­taine », écrit Nadia dans l’intro­duction de l’épopée de sa mère. « Après sa mort, je me suis trouvée toute seule avec en mission l’écri­ture. Je devrais donc m’inspirer du secret de la nar­ration à partir de sa voix s’infiltrant dans mon être ».

Mais qui est Nayla Kamel? Baptisée Marie Eliae Rosenthal ? C’est dans ce titre, Al-Mawlouda (la baptisée), que résident tout le drame et la probléma­tique de sa personne: être née en Egypte d’un père égyptien juif, militer parmi la gauche égyptienne et payer cher le prix de son militantisme (en prison), sans se rendre compte — que très tardivement — de la réalité de son statut comme « étrangère » et « juive ». « Je ne connais pas d’autres nationalités », disait-elle à l’enquêteur qui voulait la déporter de l’Egypte lors de l’agression tripartite en 1956 (dans le cadre des politiques nationalistes et du panarabisme instauré par Nasser, les juifs d’Egypte furent suspec­tés d’être des sympathisants sionistes, notamment que la plupart de ces juifs avaient des origines euro­péennes).

Nayla Kamel est née au Caire en 1931 d’un père juif égyptien, né lui aussi au Caire en 1909. Sa mère, elle, née dans l’un des villages italiens en 1902, a joint toute seule l’Egypte, et lorsqu’elle avait rencontré le père, ils sont tombés amoureux et ils ont insisté pour se marier malgré l’opposition de leurs familles (à cause des reli­gions différentes). La biographie dépasse le statut personnel de Nayla Kamel, qui est pourtant fondamen­tal, pour être un document historique important du rôle joué par des Egyptiens d’origines européennes au mouvement politique égyptien depuis le début du XXe siècle. Elle y relate ses premières sources d’influence lors de la Seconde Guerre mondiale et la haine du fascisme italien, puis sa découverte précoce, à l’âge de 15 ans, du mouvement communiste à travers les acti­vités du club italien. L’engagement studieux et le tra­vail politique organisé dans la clandestinité, puis la connaissance des détentions politiques à maintes reprises.

Sa connaissance de l’écrivain et opposant, Saad Kamel, la vie politique et culturelle très mouvementée des années 1950, puis leur mariage et leur arrestation un mois plus tard après leur mariage pour passer 5 ans de prison avec travaux forcés. A travers ses différentes stations de sa vie relatées, on reconnaît des aspects de la vie sociopolitique de l’époque, et on fait la connais­sance de près, à travers la famille de son mari, du modèle d’une famille de la classe moyenne, prototype des années 1950-1960, classe qui s’est effondrée au cours des années. Jusqu’à arriver à l’histoire généalo­gique de sa propre famille, le statut de juive qui ne l’a jamais quittée et tous les malentendus qui s’en suivent et desquels elle a beaucoup souffert.

Spontanéité et militantisme

Bien plus qu’une biographie

L’une des dimensions captivantes de la biographie de Nayla Kamel est cette spontanéité qui enrobe toute la narration. Déjà et en premier lieu, on relève le choix de sa fille, l’écrivaine Nadia Kamel, de la langue dia­lectale égyptienne. Elle réussit donc à capter la viva­cité des propos racontés, tel que sa mère les avait confiés, ou du moins donnant cette impression, car sans doute l’écrivaine a réalisé d’énormes travaux d’édition, de mise en ordre ou de choix des moments disparates du récit, entre passé lointain, flash-back et pauses contemplatives pendant lesquelles la maman plonge au fond d’elle-même et révèle à sa fille son analyse et sa lecture actuelle des événements du passé. Documentariste de formation, Nadia Kamel braque sa caméra (ici le magnétophone), sans intervenir, voulant rendre le témoignage de sa mère avec les menus détails, les séquences off-record, les déviations de la mémoire et le ton du sarcasme bon enfant qui la carac­térise en racontant.

L’humour de cette septuagénaire n’était pas une critique légère qui voulait se moquer de toute chose, il n’était pas non plus fait de lourdeur qui tourne tout en dérision. C’est plutôt le regard subtile, de celle dont l’expérience a rendu experte, le regard de la sagesse après des années de pureté révolutionnaire. Elle porte ce regard à la petite « gamine » de 17 ans emprison­née, et essaie d’analyser pourquoi, pendant les années de distribution de bulletins, c’était un militantisme trop renfermé sur sa clandestinité, sa sévérité et son ordre à tel point qu’il ne permettait pas de parler, de discuter, de vivre. « C’était une période excitante, mais il n’y avait pas de propos politiques, culturels ou même humains ». C’est pourquoi son quotidien très animé avec ses camarades femmes de prison, partagé entre sport, musique, ballet et poésie, l’a incitée à dire: « Mon entrée en prison était pour moi une ouver­ture idéologique et un accès sur la vie, et c’est pourquoi je raconte mes souvenirs pendant la pre­mière prison, même les histoires des familles, celles d’amour et de mariage me nourrissaient ».

A l’instar des poupées russes, les histoires de Nayla Kamel se succèdent, les unes enfantent les autres avec une spontanéité et un naturel sans pareil, sans jamais prétendre avoir joué un grand rôle, ni minimiser celui des autres. Elle relate son épanouissement culturel et politique, entre 1951 et 1953, après sa sortie de la pre­mière prison. « Je ne savais pas qu’il y avait une vie culturelle tellement épanouie en Egypte, des poètes, des peintres, des politi­ciens, des musiciens ! ». Puis en 1953, c’était sa seconde arrestation pour avoir adhéré, avec son mari Saad Kamel, au Front national, comprenant des com­munistes, des wafdistes et des Frères musulmans, et qui travaillait solennellement. Ils étaient convaincus qu’il fallait regrouper l’opposition dans une entité plus vaste que le cercle limité des communistes, tandis qu’en même temps, le gouvernement des Officiers libres a sorti un communiqué d’annuler tous les partis politiques. Nayla raconte comment pendant ces jours en prison, les prisonnières communistes avaient suivi de près et avec enthousiasme la vie politique qui se tissait à l’extérieur.

A deux reprises, elles ont écrit une lettre à Gamal Abdel-Nasser. La première lors de la décision d’ache­ter l’armement de la Tchécoslovaquie, décision qui constituait pour Nayla et ses camarades un pas vers l’avant et un moyen de s’éloigner de l’emprise des Etats-Unis. Tandis que la seconde lettre était lors de la guerre tripartite, les prisonnières ont revendiqué de participer, de jouer un rôle patriotique dans cette guerre et de revenir à leur prison juste après. Mais Nasser ne leur a jamais répondu.

Tout le long du livre, elle n’essaie jamais de s’em­bellir, mais souligne les contradictions dans les­quelles elle tombait, s’arrête pour remettre en cause des moments de crise et de combats au sein de la gauche, ou revoit d’un oeil critique les ombres de fermeture d’esprit et de dogmatisme. Elle se moque souvent d’elle-même en soulignant ses propres contradictions. Ainsi, en se présentant au travail jour­nalistique à la revue Hawä (Eve), et à la rencontre de la rédactrice en chef Amina Al-Saïd, elle n’avait d’autre proposition d’articles que de raconter avec les photos les histoires des reines et princesses d’Europe. Avec humour, Nayla s’autocritique: « Sans doute, elle a dit que j’étais complètement folle. J’ai eu ren­dez-vous avec elle parce que, soi-disant, je suis une grande militante, une communiste extravagante qui vient de sortir de prison, et après tout cela, je lui propose de relater les histoires des rois et des prin­cesses ! ».

Les histoires de Nayla Kamel réussissent à la fois à nous faire rire et à fondre en larmes. On ne peut s’em­pêcher de pleurer devant sa description du quotidien lamentable à l’intérieur de la prison, surtout à la scène touchante, lorsque son père est allé lui rendre visite et a trouvé sa fille de 22 ans vêtue de toile dur (uniforme comme celui des chiffonniers). Puis tout de suite, elle nous rend, avec beaucoup de charme, les portraits attrayants de ses camarades-stars en prison comme, entre autres, la diva de la danse Tahiya Karioka, l’ac­trice Zouzou Madi et la militante Aliya Tewfiq.

Al-Mawlouda, de Nadia Kamel, éditions Al-Karma, 2018.




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