Semaine du 28 mars au 3 avril 2018 - Numéro 1218
Mahmoud Al-Arabi : Le self-made-man de l’électronique
  A 84 ans, Mahmoud Al-Arabi continue de gérer le groupe Toshiba Al-Arabi, l’un des pionniers de l’industrie électronique en Egypte. L’homme d’affaires autodidacte prépare actuellement la construction de son nouveau complexe industriel dans le sud du pays.
Mahmoud Al-Arabi
(Photo : Magdi Abdel-Sayed)
Nada El-Hagrassy28-03-2018

« 320 millions de L.E., telle est la somme que le groupe Toshiba Al-Arabi doit payer aux impôts le mois prochain », lance, sans sourciller, Mahmoud Al-Arabi, fondateur du groupe industriel Toshiba Al-Arabi. Et d’ajouter : « Cet argent est le droit de l’Etat; je ne veux à aucun moment violer ce droit ». Sa voix frêle ne contredit en rien l’impres­sion de grandeur que dégage cet octogénaire, qui dirige toujours son groupe d’une main de fer. L’homme d’affaires tient fermement à ce que toutes ses activités respectent les normes officielles et n’aime pas transgresser les règles.

Ainsi, lorsque le groupe Al-Arabi cherche à acheter de nouveaux terrains pour construire une usine ou des entre­pôts, il achète le m2 au prix fixé par l’Etat et n’essaie guère d’obtenir un traitement de faveur. Mahmoud Al-Arabi a hérité ses principes de son père et les a adoptés tout au long de sa vie. Il les a également incul­qués aux deuxième et troisième générations de sa famille, lesquelles ont pris la relève au sein d’un groupe dont le chiffre d’affaires est estimé à plus d’un milliard de L.E. Seul le benjamin a voulu faire une carrière de médecin, alors que tous ses enfants et petits-enfants sont impli­qués dans le business familial. Fidèle à ses racines rurales, ce self-made-man aime son rôle de « parent » envers ses quelque 20 000 employés.

« J’ai pris l’habi­tude de laisser la porte de mon bureau ouverte; mes employés ont le droit d’y entrer à n’importe quel moment, du plus petit au plus grand. Cela m’a permis de réduire au mini­mum les conflits au sein du groupe. Les employés peuvent se concentrer sur leur travail au lieu de se soucier de régler les pro­blèmes. Cela se reflète positivement sur la qualité de nos productions », pré­cise Al-Arabi, en contemplant l’un des trois aqua­riums qui décorent son vaste bureau. Cette approche ne l’empêche toute­fois pas d’imposer une ligne de conduite stricte à ses subalternes. Quiconque ne respecte pas les règles convenues est mis immédiatement à la porte, même s’il s’agit de l’inter­diction — catégorique — de fumer.

« Nous effectuons régulièrement des analyses médicales pour nos employés. Si ces analyses montrent que l’un d’entre eux fume, on lui accorde une durée de trois mois pour arrêter les cigarettes. S’il per­siste, il est immédiatement mis à la porte, sans aucune explication », dit-il fermement. Car fumer est considéré comme un péché par hadj Mahmoud Al-Arabi, né le 15 avril 1932 dans le bourg d’Abou-Reqah, à 6km du village d’Achmoun Ménoufiya, dans le Delta égyptien. Issu d’un milieu modeste, son père cultivait les terrains d’autrui, en échange d’une mensualité dérisoire.

D’ailleurs, étant donné les condi­tions économiques difficiles dans lesquelles il a vécu, Al-Arabi a été obligé de quitter l’école dès la qua­trième primaire. Il a en outre com­mencé à travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses frères dès l’âge de cinq ans. Un jour, il a demandé à son frère aîné, Ali, de lui acheter des ballons et des jouets avec les quelque 30 piastres qu’il avait économisées. Et le petit a vendu toute sa marchan­dise à l’occasion du petit Baïram, réali­sant un gain de 10 piastres. Son capital a atteint alors 40 piastres. Il était content. « J’ai été fasciné par le concept de vendre les articles que j’ai achetés à un prix un peu plus élevé et d’encaisser le gain. Je crois que je suis tombé amoureux du commerce à partir de ce moment-là », raconte-t-il. Il a répété la même expérience pendant les fêtes, durant 4 années consécu­tives. Et à chaque fois, son capital augmentait.

A l’âge de 10 ans, il a jugé que son commerce saisonnier ne comblait plus ses ambitions. Il a donc pris la décision de quitter son village natal pour se rendre au Caire rejoindre ses deux frères aînés et accroître ses gains. De nouveau, c’est son frère Ali qui lui a trouvé un emploi, comme vendeur dans une petite boutique de la rue Oum Al-Goulam, au quartier d’Al-Azhar, précisément derrière la mosquée de l’imam Al-Hussein.

Là-bas, le petit Mahmoud Al-Arabi a appris la plus importante leçon de sa vie. « J’ai appris de Am Rizq, mon patron de l’époque, un principe que j’applique jusqu’à aujourd’hui: vendre beaucoup à des prix raisonnables. On était en temps de guerre et la plupart des habitants des quartiers populaires n’avaient pas la capacité financière d’acheter le simple nécessaire. Grâce à l’application de son prin­cipe, le commerce de Am Rizq était l’un des plus florissants des alen­tours », se souvient le géant du commerce, qui touchait un salaire de 320 piastres par mois à cette époque.

Au bout de sept ans, Al-Arabi a décidé de quitter son patron et de travailler pour un autre, avec un salaire de 4 L.E. par mois. Il y est resté une dizaine d’années jusqu’à ce que son salaire ait atteint 27 L.E., Et il a dû partir pour effectuer son service militaire. Chose étonnante, car normalement, les personnes nées dans les années 1930 étaient exemptes du service militaire. Mais comme Al-Arabi est une personne qui ne fuit jamais de devoir, il est resté pendant trois ans à l’armée, en tant qu’embrigadé. « J’ai appris la discipline à l’armée et c’est ce que je considère comme la clé de ma réussite. Aujourd’hui, j’insiste sur le fait de recruter des gens qui ont effectué leur service militaire », pré­cise-t-il.

A la fin de son service militaire, il avait quand même fait quelques économies, de quoi lui permettre de lancer son propre com­merce et d’acheter une petite échoppe pour vendre des fournitures scolaires : papiers, crayons, cahiers, etc. Or, plus tard, dans les années 1960, le gouvernement a décidé de devenir le seul fournisseur de four­nitures scolaires, qu’il distribuait directement et gratuitement dans les écoles. Ce fut un coup dur pour Mahmoud Al-Arabi qui a perdu une grosse somme suite à ce monopole imposé subitement par l’Etat. Il a décidé de se lancer dans un autre business, allant avec l’air du temps.

A l’époque, les gens s’achetaient de plus en plus de postes de radio, notamment pour écouter le concert mensuel de l’astre de l’Orient Oum Kalsoum. La télévision, quant à elle, constituait la nou­velle invention du mar­ché. « J’ai commencé à revendre des appareils électroménagers que les commerçants arabes ramenaient en Egypte ». Avec la politique d’ou­verture économique sous Sadate, dans les années 1970, tout a changé de fond en comble. A cette époque, les repré­sentants de grandes entreprises occi­dentales visitaient les pays du Moyen-Orient, afin d’étudier leur capacité commerciale, tout en cher­chant à trouver des agents locaux pour leurs marques.

C’est là qu’Al-Arabi a rencontré M. Ando, un représentant japonais qui était venu apprendre la langue arabe à l’Université américaine et faire des études de marché au profit de la société Toshiba. M. Ando était impressionné par la chanson de la publicité qui passait en boucle à la télévision pour vanter les articles électroménagers d’Al-Arabi. Il a cherché l’adresse du magasin nommé Al-Arabi, a fait la connais­sance de son propriétaire Mahmoud Al-Arabi et lui a proposé de devenir l’agent commercial exclusif de la marque Toshiba en Egypte. Il a tout de suite rédigé un rapport dans ce sens à la maison-mère au Japon.

En 1975, Mahmoud Al-Arabi a fait son premier voyage au pays du Soleil Levant pour mieux comprendre les exigences de Toshiba. « J’ai été très impressionné par ce que j’ai vu dans les usines de Toshiba. La discipline, la rigueur, l’avancée technolo­gique ... Bref, tout ce qui a contribué au développement de ce pays pauvre en matière première, mais riche de par son peuple », explique Al-Arabi. Inspiré par cette première visite au Japon, il s’est juré d’introduire cette technologie en Egypte.

Pour lui, il était temps de se trans­former en un industriel, comme ceux qu’il avait découverts au Japon. L’année suivante, pendant sa deuxième visite au Japon, il a pro­posé de fabriquer des ventilateurs Toshiba en Egypte, sous la supervi­sion d’ingénieurs et de techniciens japonais. Ainsi, les Egyptiens pou­vaient apprendre les secrets de la fabrication électronique nipponne, avec 60% de composants japonais et 40% de composants égyptiens. Après de longues discussions, sa proposition a été acceptée et pro­gressivement, les composants des ventilateurs sont devenus entière­ment égyptiens, entre 1976 et 1979. « Un autre concept que nous avons introduit au Moyen-Orient, c’est le service après-vente. Cela a contri­bué à la réputation des produits Al-Arabi, qui sont devenus un sym­bole de bonne qualité », explique le fondateur du géant industriel Toshiba Al-Arabi.

Si ce dernier a montré un talent hors pair dans le domaine du commerce et des affaires, il a en revanche toujours détesté la politique, qu’il juge dange­reuse. Fidèle à son point de vue, il a catégoriquement refusé d’adhérer à l’assemblée du peuple, pour devenir un député parlementaire. Mais au début des années 1980, et sous la pression de l’ancien gouverneur du Caire Youssef Sabri Abou-Taleb, il a dû céder. « J’ai présenté ma candidature pour un seul mandat. Après, je me suis juré de ne jamais répéter cette expérience, quels que soient les profits », raconte Al-Arabi.

Pour cet homme intègre et droit, il était très diffi­cile de prendre part aux manoeuvres « sournoises » du jeu politique. « Je suis un commerçant et un industriel et je veux continuer à servir mon pays en tant que tel ». Hadj Mahmoud Al-Arabi est très clair à cet égard. Il continue à se rendre tous les jours à son bureau pour suivre les travaux de construction du nouveau complexe industriel qu’il est en train de fonder au gouvernorat de Béni-Soueif. C’est sa contribution pour réduire le taux de chômage et servir l’économie égyp­tienne .

Jalons :

1932 : Naissance au gouverno­rat de Ménoufiya, dans le Delta.

1942 : Vendeur dans un petit magasin d’Al-Azhar.

1954 : Service militaire pendant trois ans.

1975 : Agent commercial de la société japonaise Toshiba.

1995 : Président de la Chambre du commerce pendant 12 ans.

2009 : Ordre japonais du Soleil Levant, soit la plus haute décora­tion japonaise, pour son rôle quant à la promotion des rela­tions économiques entre la vallée du Nil et le pays du Soleil Levant.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire