Semaine du 14 au 20 mars 2018 - Numéro 1216
Il n’y a pas d’art féminin
  L'écrivaine-peintre Véronique Tadjo, la styliste Shosha Kamal et la scénariste Inès Lotfi ont été réunies sur le podium de l’Institut français d’Alexandrie lors de la Journée mondiale des droits de la femme, le 8 mars dernier. L'occasion de s'interroger sur la question du genre dans le domaine de l'art.
Il n’y a pas d’art féminin
Trois femmes-artistes évoquant leurs parcours.
Dalia Chams14-03-2018

Pourquoi devrait-on écouter une sympho­nie ou regarder une peinture en fonction du genre de leur créateur? Pour les trois artistes-femmes conviées à la table ronde organisée par l’Institut français d’Egypte à Alexandrie à l’occasion de la Journée mondiale des droits de la femme, la question ne se pose même pas.

L’art féminin n’existe pas, ce serait du pur sexisme; il est rem­placé par l’art de femmes indivi­duelles. A la différence de leur parcours, de leur culture et de leur tempérament, la styliste Shosha Kamal, la scénariste Inès Lotfi et l’écrivaine-peintre fran­co-ivoirienne Véronique Tadjo refusent le terme « d’art fémi­nin ». Pour elles, être artiste signifie plutôt avoir un espoir, un rêve, une passion. Et c’est ce qui fait d’elles, somme toute, des femmes libres qui s’affranchissent des règles et des idées préétablies pour imposer leurs propres succès et critères.

Inès Lotfi, à titre d’exemple, a signé, l’an dernier, le film qui a été projeté en début de soirée à l’audito­rium de l’IFE. Il s’agit de la comédie sociale Bachtéri Raguel (recherche un homme) du réalisateur Mohamad Ali, dont les recettes ont atteint près de 5 millions 50000 L.E. au bout de 7 semaines de projection dans les salles commerciales. Ce petit bout de femme voilée à l’allure traditionnelle a fait un tabac à la sortie de ce film, en osant s’attaquer au sujet des femmes mûres qui veulent devenir mamans sans accorder un grand intérêt au mariage. Et ce, à travers l’histoire de Chams, cadre supérieur, qui, à la suite de plu­sieurs déboires amoureux, décide de faire une petite annonce sur Facebook pour se trouver un mari temporaire, juste le temps de tomber enceinte par insémination artificielle. Une fois son objectif atteint, elle est censée divor­cer et verser une belle somme au mari volontaire.

La scénariste s’est inspirée d’un voeu exprimé par une amie célibataire et a brodé tout autour pour remuer l’eau stagnante. « J’ai voulu choquer, faire rire les gens tout en les incitant à penser. Peu importe les attaques et les invectives personnelles », dit Lotfi avec son calme habituel. Rien ne laisse deviner cependant son parcours atypique. Ayant toujours rêvé de faire carrière de journaliste ou d’écrivaine, elle n’a pas eu le pourcentage qu’il fallait au baccalauréat pour faire des études en communication. Alors, elle a travaillé en tant que comptable pen­dant plusieurs années, a eu son pre­mier bébé et s’est laissée bercer par son rêve, en suivant plusieurs ateliers d’écriture. Ainsi, son premier film a vu le jour et a été produit par une autre femme tout aussi enthousiaste, à savoir Dina Harb, qui a adopté une stratégie de marketing provocatrice pour attirer l’attention.

Sans doute, on peut connaître le regard que porte une femme sur la vie, la beauté, la nature et le modernisme en regardant ses peintures. « Mais de plus en plus, les femmes ont tendance à traiter des sujets autrefois considé­rés comme masculins », souligne la poète, romancière, peintre et illustra­trice Véronique Tadjo. Et d’ajouter : « Récemment, j’ai été parmi les membres du jury d’un concours de nouvelles. On cachait les noms des candi­dats et l’on devinait si c’étaient des hommes ou des femmes selon la nature des sujets. On s’est trompé et l’on a eu de grandes surprises à la fin. Car certains avaient vrai­ment réussi à se mettre dans la peau d’une femme et vice-versa ».

Les couleurs du soleil

Dans ses peintures, Véronique Tadjo s’inspire surtout des couleurs et du soleil ivoiriens. Elle aborde surtout l’Afrique noire dans ses autofictions, préservant sa mémoire, tout comme la sty­liste Shosha Kamal qui puise essentiellement ses designs modernes dans la civilisation pharaonique. « Dans mon premier cours à l’académie du design à Florence, on nous expliquait que les pharaons étaient à l’origine de cet art de par le monde. Pourtant, on ne trou­vait les meubles et les éléments déco­ratifs pharaoniques que dans les musées. Personne n’avait essayé de développer ce style, pourtant extrême­ment riche », indique Kamal, nom­mée trois fois de suite meilleure sty­liste au festival de Milan, entre 2014 et 2016, offrant au monde son canapé ailé (Wing Sofa) et son fauteuil scara­bée. De quoi lui avoir valu le prix d’encouragement de l’Etat, alors qu’elle a reçu son diplôme en 2012 et a fondé son entreprise de design en 2013.

Aujourd’hui, une installation com­mémorative signée Shosha Kamal est en exposition à l’Hôpital des enfants atteints du cancer, pour rendre hom­mage à l’ancien fondateur de la Confédération des Emirats arabes unis, le cheikh Zayed Al Nahyane, également un homme de charité qui a souvent fait des donations au profit des enfants malades. Une cinquan­taine de pigeons en couleurs bougent sous l’effet des rais de lumière et de la musique accompagnante, composée par Omar Khaïrat et Hicham Kharma, dessinant de bout en bout le portrait du cheikh Zayed. L’esthétisme recher­ché de cette installation, son concept nouveau ainsi que les discussions qui vont bon train dans la salle ou, plus tard, durant le dîner dans le jardin de l’IFE, prouvent une fois de plus que les femmes ne sont pas toutes iden­tiques. Elles n’ont pas les mêmes ambitions, les mêmes regards.

La soirée dédiée à la femme à l’IFE se termine par un dîner à la française, ouvert au public, dans le cadre du mois de la gastronomie francophone. On papote tout en dégustant une soupe à l’oignon, suivie d’une blan­quette de veau et d’une pomme purée. Une belle manière d’approcher l’art culinaire et de le lier à tout le reste, comme le dit bien cette citation de Guy de Maupassant inscrite sur l’un des sous-plats: « On est gourmand comme on est artiste, comme on est instruit, comme on est poète. Le goût, mon cher, c’est un organe délicat, perfectible et respectable, comme l’oeil et l’oreille ». D’où l’intérêt des autres dîners thématiques, prévus jusqu’ici: le jeudi 3 mars, cuisine d’Afrique et soirée musicale dansante avec les étudiants de l’Université Senghor, et le jeudi 15, cuisine du Maghreb, précédée par une projection de film .




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