Semaine du 7 au 13 mars 2018 - Numéro 1215
Peu de changements à l’horizon
  La crise actuelle en Ethiopie est l’expression de tout un héritage, celui d'un système politique gouverné par une minorité à l’exclusion des autres groupes ethniques, et qui se caractérise par la violence et les velléités séparatistes. Analyse.
Peu de changements à l’horizon
Des supporters éthiopiens célébrant la libération de prison de Bekele Gerba, l'un des dirrigeants de l'opposition. (Photo : Reuters)
Dr Ahmad Amal*07-03-2018
Depuis 1991, l’Ethiopie est gouvernée par le Front Démocratique Révolutionnaire des Peuples Ethiopiens (FDRPE, au pouvoir). Celui-ci regroupe quatre partis politiques représentant les Tigrés, les Amharas, les Oromos et les Peuples du sud. Ladite coalition au pouvoir a toujours été dominée par les Tigrés. Ceux-ci ont cru trouver un partenaire docile dans l’Organisation Démocratique du Peuple Oromo (ODPO), un parti beaucoup moins populaire que celui du Front de libération Oromo, connu pour son intransigeance séparatiste. Les Tigrés ont aussi réussi à amadouer les Amharas, démographiquement et politiquement influents. Enfin, pour diluer le poids des Oromos et des Amharas, les Tigrés ont inclus à la coalition un quatrième parti, le Mouvement Démocratique des Peuples du Sud de l’Ethiopie (MDPSE).

Malgré la disproportion démographique de ces groupes ethniques, ils ont obtenu des quotas égaux dans les fonctions publiques, ce qui a haussé la représentation des Tigrés de 6% (leur poids démographique) à 25%. Un pouvoir qui ne risque pas de diminuer étant donné que leur parti, le Front de Libération des Peuples du Tigré (FLPT), a barré la route à toute coalition avec d’autres groupes ethniques comme les Afars ou les Somalis. La mainmise des Tigrés sur la coalition au pouvoir a été évidente dans la nomination de Meles Zenawi, issu du FLPT, comme premier ministre, un poste qu’il a occupé pendant deux décennies. Depuis la mort subite de Zenawi en 2012, les Tigrés ont choisi d’exercer un contrôle indirect sur le pays à travers la nomination de Hailemariam Desalegn, issu des « peuples du Sud », à la tête du gouvernement. Un choix qui s’est avéré lourd de conséquences. En automne 2015, des protestations ont éclaté dans la région d’Oromia, officiellement contre un plan d’urbanisation d’Addis-Abeba qui menace d’empiéter sur le territoire des Oromos. Mais en réalité, ces manifestations étaient avant tout motivées par la détérioration de la situation économique et sociale, ainsi que par la sous-représentation de cette communauté dans les postes-clés sau niveau fédéral.

Pour endiguer ces manifestations, le gouvernement a choisi la manière forte, multipliant les arrestations, coupant les communications et tirant sur les manifestants. En voyant les Amharas se joindre aux manifestations, le gouvernement a décrété l’état d’urgence en octobre 2016. Mais comme les vagues de protestation ne se sont pas arrêtées, le FLPT a décidé de changer de stratégie. Pour se donner le temps de mettre de l’ordre dans ses rangs, le FDRPE a reporté son congrès bisannuel de septembre 2017 à mars 2018. Dès le lendemain de l’annonce de ce report, le FLPT a entamé une série de réunions pour mettre fin aux divisions qui le minaient depuis plusieurs années. En novembre 2017, le FLPT s’est débarrassé de plusieurs membres influents, dont l’ex-président de son comité exécutif, Abay Weldu, et la veuve de l’ex-premier ministre, Azeb Mesfin. Ensuite, le ministre des Télécommunications, Debretsion Gebremichael, a été élu président du FLPT, ainsi que sa députée Fetlework Gebregziabher.

Or, cette année a témoigné d’un changement notable dans les politiques du premier ministre, Hailemariam Desalegn, qui a limogé le chef d’état-major adjoint de l’armée, le général Samora Yunis. Sa qualité de commandant suprême des Forces armées ne pouvait pas justifier cette décision, puisque dans les faits, ce sont les Tigrés qui contrôlent l’armée éthiopienne. Mais Desalegn est allé encore plus loin en décrétant la remise en liberté de milliers d’opposants détenus. Jusqu’alors, Desalegn offrait une couverture politique des arrestations de masse opérées dans les rangs des opposants par les services de sécurité. Le jeudi 15 février dernier, Desalegn a présenté sa démission et l’état d’urgence fut décrété pour six mois.

Un choix révélateur

Aujourd’hui, le choix d’un nouveau premier ministre est le sujet d’actualité par excellence en Ethiopie. Ce choix sera révélateur de la politique que choisiront les Tigrés pour maintenir leur hégémonie politique.

Le Front de libération des peuples du Tigré devra choisir entre l’efficacité et la représentativité. Un premier ministre issu des Tigrés serait efficace dans la mesure où il bénéficierait du soutien de cette ethnie qui monopolise l’économie, l’armée et la police, ce qui lui permettrait d’améliorer les conditions de vie des mécontents (les Oromos et les Amharas) et rétablir le calme dans leurs régions.

Si le FLPT privilégie la représentativité, il pourrait accepter un premier ministre issu d’une autre ethnie, probablement Oromo, tout en lui imposant une série de restrictions pour l’empêcher de contester la mainmise des Tigrés sur l’économie. Or, sans le soutien des Tigrés, un chef de gouvernement Oromo aurait du mal à changer la situation actuelle pour le mieux. Un compromis serait de chercher en dehors des communautés représentées dans la coalition au pouvoir (les Tigrés, les Oromos et les Amharas), mais les échecs du premier ministre démissionnaire, Hailemariam Desalegn, (qui appartient à l’ethnie Wolayta) n’encouragent pas à rééditer l’expérience.

Avec les Tigrés déterminés à préserver leur hégémonie politique, économique et militaire, les chances de changement politique en Ethiopie restent infimes. Le futur premier ministre se trouvera obligé de perpétuer le statu quo.

*Professeur de sciences politiques à l'Institut des recherches et des études africaines, à l'Université du Caire.




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