Semaine du 28 février au 6 mars 2018 - Numéro 1214
Laïla Neamatalla : La dame au collier d’ambre
  Styliste et créatrice de bijoux, Laïla Neamatalla travaille avec les femmes de l’oasis de Siwa depuis les années 1990, afin de promouvoir leur broderie de par le monde. Une belle aventure. Cependant, l'entrepreneure n'est pas grande fan de l'imprévu.
Laïla Neamatalla
(Photo : Bassam Al-Zoghby)
Dalia Chams28-02-2018

Avec un carré noir cor­beau et une raie qui n’est pas trop mar­quée sur le côté, Laïla Neamatalla recrée une coupe floue, allant de pair avec son élégance naturelle. De temps en temps, elle passe sa main dans ses cheveux pour dégager le visage, repoussant spontanément la mèche longue et frivole qui tombe sur sa joue, lui apportant une touche de liberté.

Il y a 33 ans, elle a trouvé le bijou qui lui convient, et depuis, elle ne s’en est plus jamais séparée. Ainsi, elle porte tous les jours le même collier à base d’ambre, de bois et de corail, et de grosses boucles d’oreille en or, sous forme d’an­neaux. La styliste et créatrice de bijoux sait parfaitement marier les couleurs et les accessoires de manière à sublimer les silhouettes féminines. L’ambre, cette pierre énergisante à la profonde couleur de miel, et les bijoux en or rehaus­sent particulièrement sa tenue et donnent plus d’éclat à son visage brun, au teint chaud. « La palette de couleurs de ma garde-robe est en harmonie avec le collier. Je n’achète pas de vêtement qui ne va pas avec. Et la seule fois que j’ai arrêté de le mettre, pendant un an, en 2007, c’était lorsque j’étais en deuil, à la mort de ma mère. On le prend souvent pour un faux bijou, et cela m’arrange parfaite­ment », dit Neamatalla. Et d’ajouter : « Pour moi, les vêtements sont une base pour mes bijoux, un fonds pour mettre le bijou des­sus. Celui-ci est un ornement, ou il ajoute quelque chose à mon look, ou il est inutile. Il en est de même pour mes créations basées sur la broderie : je crée un vêtement pour mettre la broderie des­sus ; je suis toujours à la recherche d’un fonds ou d’un support. En outre, je n’aime pas que l’esthétique soit liée à la valeur. Une robe est belle car elle est bien coupée ou bien confectionnée, et non pas parce qu’elle est signée par tel ou tel nom ».

Ce petit bout de femme n’aime pas trop le changement, même si elle est une Gémeaux versatile et curieuse. Est-ce une maladie bourgeoise ? Laïla Neamatalla avoue préférer le confort des habi­tudes et explique les raisons de son côté pantouflard de l’exis­tence : « Les femmes en général sont assez protectrices envers leurs familles, leurs enfants … Je ne pense pas qu’une femme expose ses enfants à un danger pour faire une révolution ou une guerre ». Pour elle, la révolution de janvier 2011 était synonyme d’insécurité et de menace. « Je voyais le spectre des Frères musulmans planer sur le pays dès le début », lance-t-elle.

Toute sa routine a été chamboulée, et jusqu’ici, elle est en train d’en subir les conséquences. Son atelier de broderie à Siwa comptait quelque 300 filles avant la révolution, mais après, elle n’a pu en faire travailler que 40 ou encore moins, car les commandes ont chuté. Le tourisme a reçu un coup de grâce, mais aussi elle ne pouvait plus effectuer son voyage à Siwa une fois par mois, comme de coutume pendant dix ans, afin de superviser le travail. « Parfois, les routes étaient fermées pour des raisons sécuritaires. Je me suis mise alors au management à dis­tance. La survie à la révolution est un miracle ! Je suis allée partout dans le monde avec mes valises, pour essayer de vendre nos articles, faits à la main, et j'ai participé à des expositions en Jordanie, au Liban, à Paris et ailleurs. L’artisanat se mourait. Et en Egypte, nous nous sommes rendu compte qu’en l’absence de touristes qui achetaient tout et n’importe quoi, il fallait s’adresser à une autre clientèle, plus aisée, et créer des marchés haut de gamme. Et ce, avec l’aide de jeunes designers, dont quelques-uns ont fait des études à l’étranger».

En fait, Laïla Neamatalla se flatte d’avoir exécuté en Egypte, pour la première fois, de la production haute couture avec les frères Hermès et, surtout, avec la maison italienne Ermano Scervino, fondée en 2000 à Florence. « Toni Scervino était venu dans notre éco-lodge à Siwa pour se recueillir après la dispari­tion de sa mère. Il a alors découvert nos broderies et nous avons travaillé ensemble sur ses collections, entre 2001 et 2008. Ermano était tout le temps avec nous à l’atelier, il m’a beau­coup appris. Mais malheureusement, on a dû arrêter notre coopération à cause de la montée du salafisme religieux dans l’oasis. Les filles ne voulaient plus tout d’un coup travailler en la présence d’un homme, alors que ceci ne posait aucun pro­blème quelques années auparavant. Les salafistes se sont intro­duits à Siwa vers 2005, dans les écoles, les mosquées, etc. Le voile intégral se vendait à la sortie de la prière. Les cheikhs qui prêchaient n’étaient plus les mêmes … ». Bref, plein de change­ments par rapport à l’année 1996, lorsque son frère Mounir Neamatalla, expert en développement, diplômé de la presti­gieuse Columbia University, est venu lancer son projet de déve­loppement dans cette zone relativement vierge, près du temple de l’Oracle d’Amon. Il voulait en faire un prototype applicable aux autres gouvernorats d’Egypte, permettant d’employer les ressources naturelles d’un endroit donné, de préserver l’artisa­nat et la construction traditionnelle, d’encourager les hommes et les femmes à s’engager en société, etc.

Pour attirer ces dernières, il a eu recours à sa soeur Laïla, afin de s’introduire dans les maisons et d’essayer de les convaincre de travailler depuis chez elles, rendant à la broderie siwie toute sa finesse. Laïla avait fait des études en histoire à l’Université du Caire et suivi des cours en égyptologie avec la guide touris­tique Aquila Chérine, ainsi que des cours d’art islamique à l’Université américaine du Caire. Elle avait souvent collaboré avec des artisans pour la création de ses bijoux d’inspiration ancienne, pharaonique, gréco-romaine ou autres, et avait donc l’habitude de nouer une complicité avec les gens pour atteindre le résultat escompté. Marie Assaad, l’une des pionnières du développement social en Egypte, l’a beaucoup aidée dans son approche. Et finalement, elle a persuadé les grands-mères de l’oasis de partager leur savoir-faire en matière de broderie, en apprenant aux jeunes femmes les petits points de Siwa, en voie de disparition. « Ces grands-mères ne parlaient pas l’arabe, plutôt l’amazigh. Les femmes de 35-40 ans me tradui­saient ; elles ne savaient pas du tout broder, et ce n’était pas évident de convaincre des femmes mariées de travailler en dehors de la maison ou de consacrer une partie de la journée aux cours de travail manuel. Il fallait alors payer tout le monde, et les grands-mères et les apprenties. Et pour garantir l’appro­bation des hommes, nous avons doublé leurs honoraires quoti­diens, de façon à ce que la femme gagne le double de son mari », raconte Laïla Neamatalla, se rappelant cette expérience qui a bel et bien porté ses fruits. Car au bout de dix ans, les jeunes femmes, très réticentes au départ, étaient couvertes d’or, avaient leur mot à dire, se trouvaient de meilleurs maris, accueillaient le prince Charles du Royaume-Uni en visite à Siwa et étaient interviewées par la CNN.

« En créant des bijoux, je trai­tais avec des gens riches et des artisans professionnels. Cependant, à Siwa, j’avais affaire à des gens livrés à eux-mêmes, qui n’avaient pas vraiment d’am­bitions, mais des besoins de sur­vie. On finit donc par acquérir une sagesse différente de la vie urbaine, une acceptation de son destin », dit Neamatalla, qui peut passer des heures et des heures à parler du statut des femmes à Siwa, du célibat dont le taux s’élève à 25 % et qui devient trop lourd à supporter une fois la ving­taine dépassée, de la polygamie rarement pratiquée là-bas, avec des exemples à l’appui. L’histoire est parsemée d’anecdotes très humaines, allant des grands-mères presbytes, à qui elle a offert des lunettes de vue de toutes les mesures, à Néama, la fille de leur chauffeur sur place, qui est deve­nue chef d’atelier en très peu de temps.

« Néama m’avait envoyé avec son père des échantillons de son travail, une longue bande divisée en petits carrés, portant chacun des dessins empruntés à la tradi­tion, mais réinterprétés différem­ment. Elle n’était pas mariée et a encouragé les autres filles dans la même situation qu’elle à prendre part à notre projet au lieu d’être des cendrillons malmenées ».

Néama sera suivie par Fayza, et celle-ci engagera d’autres parmi les siennes. La roue de la fortune tournera et Laïla Neamatalla poursuivra ses Créations de Siwa, devenues une marque qui s’est imposée sur le marché, ciblant ceux qui sont à la recherche du luxe. « C’est quoi la définition du luxe ? La belle qualité inaccessible. La chose qui réveille la curiosité des gens et qui les pousse à s’interroger : mais d’où ça vient ? Avec la globalisation, on peut tout avoir avec une carte de crédit et on est de plus en plus à la recherche de l’inaccessible ».

Cette recherche de l’inédit authentique était aussi à la base de Bijoux Nakhla, la maison créée en 1985 par Laïla et son mari Ikram Nakhla, laquelle existe toujours à Guiza, au bord du Nil, avec notamment leur fille Malak qui a pris la relève. « Nous avons 35 collections, soit une par an », souligne Neamatalla, qui a été initiée au monde des pierres précieuses et des bijoux antiques par tante Anna, leur voisine de plus de 90 ans, une princesse arménienne, fille de Nubar pacha, ancien premier ministre d’Egypte et épouse de Naguib pacha Ghali, ancien ministre. Cette dernière concevait des bijoux avec des pièces anciennes en argent, les vendait à la haute bourgeoisie et consa­crait les revenus à des oeuvres de charité.

« J’ai travaillé avec tante Anna pendant 4 ans ; c’est là aussi que j’ai rencontré mon mari. Tous les jeudis, les femmes intéres­sées venaient prendre le thé chez elle, dans l’après-midi, et lui achetaient des bijoux magnifiques. Le lendemain matin, je me rendais avec elle au souk de Khan Al-Khalili, dans sa Rolls Royce des années 1940, avec sa canne à la main. On allait ache­ter des pierres et des pièces antiques certifiées : des ushabtis, de petites poupées coptes qu’elle habillait parfois avec des coraux. Ensuite, le vendredi soir, on donnait les modèles au bijoutier afin de les monter, et on les récupérait le mercredi et ainsi de suite ». Aux côtés de ces grandes dames de la famille Ghali, tante Anna, mais aussi Léa Boutros-Ghali et sa propre mère, Laïla Neamatalla a dû surmonter le cataclysme qui s’est abattu sur sa famille avec la Révolution de 1952 et la nationalisation qui s’en est suivie. La villa de son grand-père, où elle a vécu jusqu’à l’âge de 9 ans, a été confisquée et transformée en siège de l’Union socialiste. Et ils se sont installés dans un appartement de l’immeuble de la famille Boutros-Ghali. « Mon grand-père en est mort (en 1960, ndlr). Il était l’un des leaders du parti des Saadis, une dissidence du Wafd ». Dans la famille de ce fin politicien copte, Aziz Michriqi, figure de proue de la Révolution de 1919, l’argent n’était pas vraiment un sujet de conversation, se souvient Laïla Neamatalla, qui en souffre aujourd’hui dans le monde des affaires. « Mon père était un pédiatre, il avait une clinique pour les pauvres dans le quartier d’Al-Darb Al-Ahmar. Ma mère disait que tant que le coeur bat, on peut aimer. Je n’arrive pas à com­prendre comment les gens compromettent leur éthique pour l’argent. On a grandi avec le principe d’aider quand on peut, comme on peut ». Cela se traduit aujourd’hui par le développe­ment d’une oasis en coopération avec ses habitants, pour faire son bonheur et celui de tout le monde.

Jalons

Juin 1952 : Naissance au Caire.

1973 : Diplôme en histoire à l’Université du Caire.

1983 : Création de la maison de Bijoux Nakhla.

1997 : Début du travail avec les femmes de Siwa.

2001 : Rencontre avec Toni Scervino et collaboration avec cette maison de mode italienne jusqu’en 2007-2008.

2018 : Entrée sur le marché américain avec une collec­tion d’inspiration siwie pour le musée Paul Getty à Los Angeles.




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