Semaine du 14 au 20 février 2018 - Numéro 1212
Communiquer avant toute chose
  Un séminaire bilingue vient d'être organisé par l'Institut français d'Egypte abordant le thème de la communication dans les établissements bilingues. Un enjeu important, mais aussi complexe, qui peut être un atout dans toutes les sphères de la vie éducative.
Communiquer avant toute chose
Amira Doss14-02-2018

« La communication dans tous ses états ». Tel est le titre du séminaire bilingue 2018 organisé par l’Institut Français d’Egypte (IFE) et ayant lieu au collège du Sacré-Coeur Ghamra, Le Caire. Un thème qui incite à la réflexion. Pourquoi communiquer est utile au sein des établissements scolaires ? Quelles stra­tégies de communication adopter pour valoriser une école bilingue ? Et quelles pratiques inno­vantes pour la communication et l’interaction dans la classe ?

En effet, maîtriser l’art de la communication semble crucial, tout autant dans l’enseignement que dans la direction. D’après soeur Geneviève De Thelin, chef d’établissement du collège du Sacré-Coeur, les échanges d’expériences de ce séminaire prennent place à un moment impor­tant. « Alors que le ministère de l’Education envisage de procéder à des changements d’en­vergure dans les méthodes de l’enseignement, plus que jamais, il importe que nos établisse­ments apparaissent comme des acteurs essen­tiels dans la formation de ces nouvelles généra­tions qui devront faire face à de nombreux défis. Former des jeunes tournés vers l’avenir et ouverts sur les besoins de leur pays et du monde et qui trouvent un stimulant et un appui dans les principes et valeurs qui s’expriment à travers l’enseignement du français et en fran­çais. Et plus que jamais, pour réaliser ces objectifs, il est nécessaire de maîtriser l’art de la communication », assure-t-elle.

Communiquer avant toute chose
Laura Abou-Haïdar (Photo : George Sabry)

Une école où il n’y a pas de communication est une école qui ronronne, une école qui ne vit pas. Et cela s’applique encore plus sur les écoles bilingues. « 39 000 élèves sont inscrits dans ces établissements. Ils contribuent à l’excellence de la francophonie en Egypte. Nous voulons que le français soit un atout particulier dans le monde, non seulement en matière culturelle, mais aussi économique et politique. Pour réaliser cet objectif, communiquer est une nécessité pour pouvoir partager et mettre en commun », explique Mohamed Bouabdallah, conseiller de coopération et d’action culturelle et directeur de l’Institut français d’Egypte.

Ainsi, le développement de la langue va de pair avec les méthodes innovantes de communi­cation et d’interaction. « C’est un thème qui rejoint la stratégie du ministère de l’Education. Chaque élève est une pierre angulaire dans le développement du pays. Former un élève indé­pendant, passionné par la recherche, et l’initier au savoir, par l’intermédiaire de nouveaux outils et pratiques tels que la banque de la connais­sance », relate Nermine Al-Nomany, respon­sable des relations internationales au ministère de l’Education.

De l'innovation
La communication a plusieurs formes, elle est complexe, et exige des pratiques innovantes. « Savoir communiquer, c’est savoir travailler avec les autres, savoir coopérer. Que ce soit au sein de la classe ou à l’extérieur, communiquer sert à amener les élèves à améliorer l’usage de la langue, à utiliser des pédagogies créatives, à valoriser les établissements bilingues, à faciliter le dialogue interculturel au sein de ces établisse­ments et à permettre la résolution de pro­blèmes », révèle Claudia Calvo, attachée de coopération pour le français à l’Institut français d’Egypte. Mais qu’est-ce qui est susceptible d’être innovant ? Les pratiques enseignantes, les dispositifs, les outils ? S’agit-il d’une nouvelle façon d’enseigner ? « Innover c’est faire autre­ment, c’est bousculer l’existant. Innover c’est aussi s’ouvrir à l’autre, à sa langue, à sa culture. Innover ce n’est pas forcément créer du nou­veau. On peut innover sans tablette. Il ne s’agit pas seulement de faire autrement mais surtout de faire mieux », tels sont les éléments-clés de l’in­novation dans un établissement scolaire, selon Laura Abou Haidar, maître de conférences à l’Université de Grenoble, Alpes. D’après elle, l’innovation nous oblige à remettre en cause des habitudes, du confort quotidien, à inventer des outils qui permettent de résoudre des difficultés auxquelles le corps éducatif est confronté.

Communiquer avant toute chose
Yann Bouclet ((Photo : George Sabry)

Dans ce contexte, les enseignants sont appelés à motiver les élèves à utiliser toutes sortes de dispositifs d’innovation. Réseaux sociaux, cap­sules vidéo, pédagogie de projet, classe hors des murs, classes cuisine avec un chef, modèle speed dating qui met les élèves face à face pour échan­ger leurs idées, exemples de modèles différents qui ont été adoptés dans des classes de part et d’autre dans le monde et qui ont pour objectif d’inciter des élèves dans des écoles bilingues à mieux communiquer, notamment en langue étrangère, le français. « Dans ce genre de modèles, il est important de sécuriser les élèves, leur donner confiance et les mettre à l’aise pour s’exprimer et communiquer entre eux, sans craindre les fautes. L’erreur fait partie inté­grante de l’apprentissage. Il faut que les élèves trouvent un intérêt à parler le français, en inté­grant l’apprentissage de cette langue dans la vie quotidienne. Le lycéen doit apprendre l’oral de la classe, mais aussi l’oral de l’extérieur, de la rue », explique Abou Haidar.

Communiquer c’est donc créer des activités ciblant l’interaction d’une manière explicite, l’oral comme vecteur de l’apprentissage, créer une dynamique collective et des projets de groupe de grande ampleur afin de motiver les élèves. Certains projets de ce genre ont eu lieu incitant des élèves dans des écoles bilingues à communiquer. Le projet des jardins scolaires éphémères au Maroc a intégré des élèves, des enseignants de géographie, de sciences (SVT), d’arts plastiques, permettant à l’élève de devenir véritablement acteur. Et ce n’est pas tout. Le dispositif de la classe inversée où chacun s’ex­prime, selon son rythme, ou le modèle Slam appliqué dans les théâtres des écoles.

Au-delà de la parole
D’autres projets innovants ont mis le numé­rique à la disposition des élèves. Une méthode efficace surtout dans les classes où le nombre d’élèves est important. Le projet « le diction­naire de l’élève » en est un exemple. Il permet aux élèves à la fin de l’année d’avoir un produit lexique riche. Une chose est sûre. On ne peut pas ne pas communiquer. Mais le verbal ne semble pas être la seule façon de communiquer. « Tout comportement est communication » et « toute communication est multimodale de manière variable et différente selon les interlocuteurs. Tous les gestes et même le silence sont pédago­giques ». « Les approches dépassant la langue vue comme la seule forme de communication. Elle est en fait une parmi d’autres non moins importantes tels les gestes, le regard, la posture, les hésitations, les rires et les pleurs. Dans une classe, chaque geste a une signification. Du langage articulé, à toutes sortes de manifesta­tions vocales ou sonores, déplacements du pro­fesseur, tout compte. Les élèves nous regardent, observent, scrutent sans pitié, et de la même manière, ils vont nous envoyer des messages, s’observent entre eux et se parlent entre eux », explique Yann Bouclet, chargé de programme, unité expertise et qualité au Centre international d’études pédagogiques.

Mohamed Bouabdallah (Photo : George Sabry)
Mohamed Bouabdallah (Photo : George Sabry)

« La proxémique, la distance, les gestes, tout cela varie selon les cultures. Mais l’important, c’est de savoir profiter du geste pédagogique pour expliciter et renforcer des savoirs et des notions, avec l’intention d’informer. Chaque geste compte. Animer, féliciter, répartir la parole, signaler une erreur ... Même les compor­tements non verbaux inconscients ont leur impact. Ils peuvent traduire une posture autori­taire, rigide, assertive ou relâchée, détendue et intéressée ». Tout le corps de l’enseignant est en permanente communication que les élèves per­çoivent, interprètent positivement ou négative­ment. Et c’est à lui de renouer le contact s’il est perdu. Et c’est par ces gestes et déplacements dans la classe que le maître affirme sa présence.

« Pour lui, maîtriser sa classe c’est avant tout savoir occuper le terrain. La gestion de l’espace, le geste pédagogique est parfois plus important que la parole. On a tendance à trop parler. Le silence pédagogique du prof permet aux élèves de s’exprimer, tout en gardant le contact visuel avec ses élèves, savoir être là sans être là », explique Bouclet. Mais même à l’extérieur de la classe, communiquer reste primordial. Chaque établissement scolaire a besoin de stratégies de communication et d’in­teraction pour le valoriser. Le but c’est mettre le point sur les compétences, valoriser l’image et privilégier la qualité de cet établissement. « Un établissement bilingue a régulièrement besoin de réfléchir sur ses atouts et faiblesses, de produire un contenu à valeur ajoutée qui reflète sa stratégie de développement, ce qui exige de mettre en place un vrai plan de com­munication », relate Véronique Boisseaux-Roux, chargée de programme, marketing et communication au Centre international des études pédagogiques. D’après elle, la commu­nication est une activité sociale permanente. Pour les établissements bilingues, elle sert à définir les objectifs, améliorer la notoriété, renforcer les relations entre le corps ensei­gnant, être un lien avec les parents, éveiller le désir, favoriser la mobilisation. Elle reflète la vision de l’établissement, profitant de toutes sortes de canaux, notamment les réseaux sociaux pour atteindre sa cible, tout en mettant l’accent sur les valeurs de l’apprentissage bilingue.

Mais l’enjeu de la communication reste une affaire complexe. D’après Heidi Zaki, profes­seur-adjoint de littérature française à l’Universi­té du Caire, il ressemble à la rencontre de deux icebergs. Il y aura toujours une partie visible et une autre qui demande plus de compréhension, c’est celle qui comporte tous les préjugés, les stéréotypes à déchiffrer. Ces enjeux de la com­munication interculturelle sont assez communs dans les écoles bilingues. Dans ces établisse­ments, la communication peut favoriser la réci­procité des regards, ne plus voir dans la culture étrangère une menace mais un enrichissement, créer une zone d’intercompréhension, écouter l’autre sans le juger, s’informer sur sa culture, être attentif aux valeurs de décodage, tabous et coutumes, et surtout se mettre à la place de l’autre pour le comprendre.

Le blog de classe, une pratique en movement

Le blog, un terme anglais qui unit les mots Web et log. C’est un site particulier qui invite plusieurs personnes à s’exprimer, émettre des com­mentaires, publier des textes, images, vidéos ou fiches audio. Pour un enseignant, il est important de trouver des moyens de communiquer avec ses élèves, leurs parents, ainsi que les autres membres du corps enseignant. Mais pourquoi le blog ? D’après Marie-Paule Martinez, direc­trice de l’école primaire à l’école internationale Misr Language School, il y a des similitudes entre le blog et d’autres réseaux sociaux tels que Facebook. « Mais la différence est dans la gestion d’informations. Le blog n’est pas un outil marketing. Il permet de créer son propre univers dédié à sa com­munauté, celle de l’école, ou de la classe. Il est facile de l’adapter à des besoins spécifiques. Il permet également d’avoir un contenu qui perdure au fil des années, d’être visible sur tous les moteurs de recherche. Il ressemble à un carnet de bord dans lequel on est franc avec sa communauté ».

Mais ce n’est pas tout. Un blog peut également permettre à l’élève de revoir les acquisitions de la classe, une information qu’on va stoc­ker. Il permet la continuité du travail collaboratif. On peut s’en servir pour améliorer la valeur de l’écrit chez les élèves, maîtriser l’oral grâce aux fiches audio et vidéo, développer leur intérêt pour les réseaux sociaux, c’est un univers de gestion, de restructuration, de pensée.

Bref, il s’agit d’un atout d’apprentissage. « Lorsqu’on rapporte un récit, on fait un message audio, on travaille l’intonation, on produit des textes pour être lu et entendu, on apprend à respecter les règles. Une fois créé, il faut le faire vivre. Produire, alimenter le blog, c’est un espace où l’on apprend ce qui a été fait en classe, l’emploi du temps, des chansons, des rappels, la publication de calendriers, avec une mise en page dynamique et interactive. Cette expérience a permis à de nombreux élèves qui avaient des difficultés de s’exprimer à briser le silence », explique Martinez. Mais c’est aussi une sorte de communication qui permet d’adopter une attitude citoyenne car elle permet à l’élève de connaître ses droits et devoirs.

Un blog pour communiquer est également un lien virtuel avec les parents. « Même avec ceux qu’on ne voit jamais et qui ne fréquentent pas l’école. C’est un outil de connaissance et de reconnaissance qui bouscule l’image du maître détenteur du savoir, car on y apprend qu’il y a d’autres personnes qui peuvent s’en emparer », conclut Martinez.




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