Semaine du 7 au 13 février 2018 - Numéro 1211
Pénurie de médicaments, quelle solution ?
  Avidité des compagnies pharmaceutiques ou mauvaise gestion gouvernementale ? La pénurie de médicaments alimente un vif débat. Des experts appellent à un retour du secteur pharmaceutique public.
Pénurie de médicaments, quelle solution  ?
La récente augmentation des prix porte sur une trentaine de médicaments de maladies chroniques.
May Atta07-02-2018

Les récentes négociations entre le gouvernement et les sociétés pharmaceu­tiques n’ont débouché que sur une nouvelle augmentation des prix des médicaments. Annoncée début janvier, cette hausse est la troi­sième depuis 2016. En même temps, la pénurie de médicaments persiste. Selon l'ordre des Pharmaciens, 800 médicaments font aujourd’hui défaut sur le marché. La récente augmenta­tion des prix porte sur une trentaine de médicaments de maladies chro­niques. La hausse varie entre 10 et 50%. Elle vaà l’encontre des pro­messes du ministre de la Santé, Ahmad Emadeddine, de ne pas aug­menter à nouveau les prix des médi­caments. « Notre politique sera d’augmenter la production pharma­ceutique pour couvrir les besoins du marché », avait déclaré le ministre. Selon Rasha Ziada, direc­trice de l’administration centrale des affaires pharmaceutiques au ministère de la Santé, la hausse des prix était nécessaire pour assurerla continuité de l’industrie pharmaceutique. « Plusieurs entreprises pharmaceu­tiques ont présenté au ministère des documents affirmant qu’elles réali­sent de grandes pertes à cause du maintien des prix de certains médica­ments, surtout ceux des maladies chroniques, alors que les prix des matières premières ont augmenté », justifie Ziada.

La persistance de la pénurie de médicaments et les hausses succes­sives des prix ont relancé le débat sur les causes de la crise et les moyens d’y faire face. Les entreprises phar­maceutiques se plaignent systémati­quement de « pertes colossales » depuis la dévaluation de la livre égyp­tienne en novembre 2016. L’Egypte importe 10% de ses médicaments et 95% des matières premières de l’in­dustrie pharmaceutique locale sont importées. Raison pour laquelle les entreprises pharmaceutiques récla­ment la hausse des prix pour couvrir les frais de production. Au cours des deux dernières années, les prix des médicaments ont donc connu deux augmentations successives: la pre­mière de 20% et la seconde de 50%.

Ces arguments sont loin de convaincre l’ordre des Médecins. Selon ce dernier, le ministère de la Santé aurait cédé aux pressions des compagnies pharmaceutiques qui veulent seulement accroître leur marge de profits. Les compagnies sont accusées d’avoir délibérément créé la pénurie pour augmenter les prix. Au mois de décembre, l’Orga­nisme de contrôle administratif avait prouvé qu’une compagnie pharma­ceutique était derrière la récente pénurie de pénicilline et son proprié­taire a été arrêté.

Avidité et mauvaise gestion

Dans ce conflit d’intérêts, c’est le simple citoyen qui assume les consé­quences. C’est ce qu’affirme Mohie Ebeid, président de l'ordre des Pharmaciens. Selon lui, le véritable problème réside dans l’avidité des compagnies pharmaceutiques et la mauvaise gestion du gouvernement. Il appelle à une stratégie gouverne­mentale claire sur ce dossier. « Lorsque le ministre de la Santé avait décidé la première augmenta­tion des prix, cette augmentation devait porter sur les médicaments des maladies chroniques car leurs composants sont importés. Mais ce qui est étonnant c’est qu’on a laissé les compagnies pharmaceutiques choisir à leur gré les médicaments dont les prix allaient augmenter. Les entreprises ont augmenté les prix des médicaments les plus utilisés et non pas les plus indispensables pour augmenter leurs bénéfices », critique Ebeid. Quant à Hatem Al-Kordi, pharmacien, il trouve que le gouver­nement est en position de force et que cela lui permet de fixer des prix convenables aux médicaments. Une force qu’il tire du fait que le marché égyptien est le plus important au Proche-Orient pour les compagnies pharmaceutiques internationales, selon Al-Kordi. Il explique que cer­taines entreprises internationales ont conclu des accords avec l’Egypte pour réduire l’impact de la dévalua­tion de 2016 comme la compagnie américaine Amgen, qui produit des médicaments pour le cancer, et la compagnie suisse Roche, qui produit de l’insuline selon le pharmacien Hatem Al-Kordi. « Cela témoigne que ces compagnies réalisent de grands bénéfices même après la dévaluation et prouve aussi l’intérêt qu’elles accordent au marché égyp­tien. Des points positifs que le gou­vernement doit exploiter lors de ses négociations avec les compagnies », assure-t-il.

Public contre privé

Selon les experts, l’absence d’une industrie pharmaceutique locale est la principale raison de la crise. D’après Alaa Ghanam, ancien res­ponsable à l’Organisme des assu­rances médicales, l’Egypte importe des médicaments et des matières premières à hauteur de 3 milliards de dollars et réexporte des produits finis à hauteur de 400 millions de dollars seulement. « Dans d’autres pays, la situation est différente. Par exemple, en Jordanie, il n’existe que 17 entre­prises pharmaceutiques, mais elles exportent chaque année 75% de leur production vers 67 pays », ajoute-t-il. Selon lui, c’est le monopole du secteur privé qui est derrière ces crises répétitives. Selon Ghanam, une vingtaine de compagnies privées dominent le marché en Egypte. Parmi elles, des groupes pharmaceu­tiques internationaux comme Glaxo, Novartis, Sanofi et Pfizer, qui gèrent à eux seuls un tiers du marché et s’emparent de 50% des ventes, les autres sont des firmes égyptiennes privées. Alaa Ghanam dément que ces compagnies réalisent des pertes. Il affirme que les entreprises égyp­tiennes enregistrées à la Bourse ont réalisé, au cours de la première moi­tié de l’année 2017, des gains consi­dérables comme Eipico qui a réalisé en 2017 un bénéfice net de 338,2 millions de L.E. contre 234 millions de L.E. en 2016 (chiffres officiels de la Bourse). « Ces compagnies réali­sent donc de grands bénéfices et elles ne cessent de faire pression sur le gouvernement qui n’est pas en situation de négocier puisqu’il ne possède pas d’alternatives », décrypte Ghanam. Il rappelle que la situation était différente en Egypte dans les années 1960 lorsque le régime avait la volonté de construire une industrie pharmaceutique natio­nale. L’ancien président Gamal Abdel-Nasser a fondé en 1960 la Compagnie Al-Nasr pour les pro­duits chimiques et pharmaceutiques pour fournir les médicaments aux classes pauvres et moyennes dans les hôpitaux publics. Aujourd’hui, cette industrie souffre d’un grand déficit .




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