Semaine du 24 au 30 janvier 2018 - Numéro 1209
Pyongyang souffle le chaud et le froid
  En jouant la carte de l'apaisement avec sa voisine du Sud, pour la première fois depuis deux ans, le régime nord-coréen cherche à réduire les pressions internationales qui pèsent sur lui.
Pyongyang souffle le chaud et le froid
Pour la première fois depuis deux ans, les délégations nord et sud-coréennes se sont rencontrées à Panmurjon.
Maha Al-Cherbini avec agences24-01-2018

Après avoir soulevé les grandes puis­sances contre elle, à cause de ses essais nucléaires et ses déclarations va-t-en-guerre, la Corée du Nord a enfin décidé de changer de tactique, en tendant la main à sa voisine du Sud. Un changement de ton qui vise sans doute à diviser les Occidentaux. Depuis une semaine, Pyongyang multiplie les messages positifs à l’égard de sa voisine du Sud, acceptant d’engager des discussions avec elle pour la première fois depuis deux ans. Une détente qui intervient à l’approche des Jeux Olympiques (JO) d’hiver qui se dérouleront en Corée du Sud à partir du 9 février prochain, et où les deux Corées ont décidé de défiler ensemble, pour la première fois, derrière un drapeau com­mun lors de la cérémonie d’ouverture. Pyongyang a envoyé, dimanche, une délégation à Séoul pour inspecter les sites et préparer les manifestations culturelles prévues lors des JO. Il s’agissait de la première visite au Sud en quatre ans de responsables nord-coréens. Ces évolu­tions sont le signe d’un dégel entre les deux Corées sur le plan politique. Pour la première fois depuis 2015, Pyongyang et Séoul ont dis­cuté de la réunification des familles coréennes séparées, de la reprise des négociations sur la prévention des incidents militaires et de la remise en service du téléphone rouge interco­réen. Cependant, la question du désarmement nucléaire de la péninsule coréenne n’a pas été abordée lors des pourparlers, les représentants nord-coréens refusant catégoriquement d’évo­quer ce dossier épineux.

La question qui se pose à présent est la sui­vante : ce calme apparent est-il le signe d’une véritable détente entre les deux frères ennemis ? Selon Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, ces initiatives de rapprochement de la part de Pyongyang sont une « manoeuvre » qui vise, d’une part, à casser l’unité des grandes puissances et, d’autre part, à gagner du temps pour améliorer son arsenal nucléaire. « Kim Jong-Un a beaucoup perdu depuis deux ans, en adoptant un ton guerrier qui lui a valu plusieurs sanctions onusiennes. Même ses deux alliées — la Russie et la Chine — ont été obligées de voter les sanctions contre son pays à cause de ses essais nucléaires et balis­tiques incessants et sa rhétorique guerrière. En soufflant le chaud et le froid, le leader nord-coréen a réussi à réduire les pressions sur son pays, gagner une fois de plus la sympathie de Pékin et Moscou et affaiblir le front des Etats-Unis et ses alliés. Pourtant, aucune initiative concrète concernant la dénucléarisation de la Corée du Nord ne se profile à l’horizon pour l’heure. Une fois les JO finis, Pyongyang pour­suivra de plus belle ses essais nucléaires et balistiques. Pour Kim Jong-Un, le nucléaire est une affaire existentielle qui lui permet non seu­lement de se protéger contre toute agression américaine, mais aussi de faire du chantage à l’Occident pour réaliser des gains écono­miques », explique l’expert.

Preuve que Pyongyang n’a aucune intention de renoncer à ses ambitions nucléaires : Kim Jong-Un a annoncé vendredi son intention d’or­ganiser un vaste défilé militaire, le 8 février prochain, à la veille de sa participation aux JO, pour célébrer la naissance de son armée il y a 70 ans. Environ 12 000 soldats, accompagnés de pièces d’artillerie et d’armements divers, partici­peront à cette parade. « Avec cette démonstration de force, Kim Jong-Un montre ses muscles aux Etats-Unis et leurs alliés. Une façon de souffler le chaud et le froid », explique Dr Mourad.

Le soutien précieux de Moscou et de Pékin
La Corée du Nord a réussi donc à briser l’unité des superpuissances, en gagnant de nouveau le soutien de ses deux alliés : la Russie et la Chine, qui ont affirmé, vendredi, s’opposer à toute nouvelle sanction du Conseil de sécurité contre Pyongyang. « Toutes les parties doivent unir leurs efforts afin de faire perdurer l’actuelle détente qui n’a pas été obtenue facilement et de créer les conditions nécessaires à la reprise des pourparlers de paix », s’est enthousiasmé le président chinois, Xi Jinping. Alors que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a largement soutenu ce début de dégel, appe­lant l’Administration Trump à encourager ces « évolutions positives » et à stopper le lan­gage des sanctions contre Pyongyang. Un appel qui a déchaîné la colère de l’Adminis­tration Trump, le chef de la diplomatie améri­caine accusant Moscou de contourner les sanctions internationales en fournissant du carburant à la Corée du Nord. Rejetant ces accusations, M. Lavrov a appelé, samedi, Washington à étayer, avec des preuves, ces accusations. « L’Administration Trump concentre sa guerre verbale contre Moscou — et non contre Pékin, principal allié de Pyongyang — à cause de l’enquête sur les soupçons de collusion entre l’équipe de la campagne électorale du président républicain et le Kremlin. Il s’agit d’une manoeuvre de la part de Trump pour se disculper de cette accusation qui pourrait ébranler son pou­voir », explique Hicham Mourad.

De peur que le front uni des superpuissances ne se fissure, le numéro un américain a décidé de maintenir la ligne dure qu’il avait adoptée face à Pyongyang depuis son arrivée au pou­voir, il y a un an. Haussant le ton, l’armée américaine a affirmé cette semaine se préparer « très sérieusement » à une possible guerre avec la Corée du Nord. Accentuant la pression, Donald Trump a tenu la semaine dernière un sommet à Vancouver, regroupant les alliés de Washington contre la Corée du Nord, dont le Japon, la France, le Canada et la Grande-Bretagne. Or, cette réunion, qui visait à impo­ser des sanctions unilatérales à Pyongyang au-delà de celles du Conseil de sécurité, s’est ter­minée sans « résultats concrets », à cause de l’absence de la Russie et de la Chine. « Ce sommet n’a ni légitimité ni représentativité », a fustigé Lu Kang, porte-parole de la diplomatie chinoise, alors que le chef de la diplomatie russe a critiqué les Américains et leurs alliés qui veulent « imposer leurs vues » sans « reconnaître la réalité d’un monde multipo­laire ». Selon Dr Mourad, l’absence de la Chine et de la Russie à Vancouver est une preuve indéniable de la réussite du stratagème nord-coréen. « Sans la participation de la Chine, la crise nord-coréenne ne sera jamais résolue », affirme l’expert.

Le chef de la diplomatie américaine a promis que son pays ne va jamais laisser la Corée du Nord « diviser le front uni » de la communauté internationale. Mettant en garde contre toute division des Occidentaux, le ministre japonais des Affaires étrangères, Taro Kono, a renchéri pour sa part : « Certains affirment qu’il faut récompenser la Corée du Nord pour sa parti­cipation au dialogue intercoréen, mais il s’agit d’une vision naïve : la Corée du Nord veut juste gagner du temps pour poursuivre ses programmes nucléaire et balistique ».

Reste une question : Kim Jong-Un va-t-il renoncer à sa rhétorique guerrière et pour­suivre sa nouvelle tactique de dégel, ou bien fera-t-il volte-face rapidement en effectuant de nouveaux essais nucléaires ? Seuls les jours à venir apporteront la réponse à cette question .




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