Semaine du 10 au 16 janvier 2018 - Numéro 1207
Iran, le malaise
  D'est en ouest en passant par la capitale Téhéran, les manifestations contre la cherté de vie se poursuivent depuis deux semaines en Iran. Une contestation populaire qui place le régime face au plus grand défi depuis la Révolution islamique.
Iran, le malaise
En Iran, les manifestants protestent contre la vie chère. (Photo : AFP)
Aliaa Al-Korachi10-01-2018

Alors que l’Iran prévoyait de grandes cérémonies, dans un an, pour célébrer le 40e anniversaire de la victoire de la Révolution islamique, qui a renversé le dernier chah, le 16 janvier 1979, le pays est secoué par de multiples protestations depuis près de deux semaines. C’est depuis la ville de Machhad, la deuxième ville d’Iran après Téhéran, que la première étincelle des protestations a éclaté le 28 décembre, pour s’étendre rapidement dans une soixantaine de villes différentes, à travers tout le pays. Il s’agit là du plus important mouvement de contestation depuis 2009, lorsque les Iraniens s’étaient opposés à la réélection du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (voir page 3). Dans un air de révolution, les manifestants sont descendus en masse dans les rues, portant presque les mêmes slogans, contre la cherté de vie, le chômage et contre les injustices des politiques du gouvernement du président Hassan Rohani. Les slogans se sont radicalisés très vite pour aller attaquer même, pour la première fois, le symbole du régime des mollahs, un tabou jusqu’à lors, en scandant « A bas la dictature », « Mort à Khamenei ». En réaction, le régime, accusant « les ennemis de la République islamique » de s’unir pour alimenter les troubles, a coupé Internet pour empêcher de nouvelles manifestations et durci la répression. Bilan : au total 22 morts, et presque un millier de personnes ont été arrêtées. Selon Mohammed Mohsen Abo El-Nour, spécialiste des affaires iraniennes, ces protestations reflètent « une faiblesse structurelle » du régime islamique iranien, qui affronte aujourd’hui l’un de ses plus grands défis depuis sa création, provenant de l’intérieur : c’est « le défi du changement ».

Avis partagé par Mohamed Abbas, rédacteur en chef de la revue Sélections iraniennes, qui pense que ces protestations, partant des provinces et non pas de la capitale, indiquent que la grogne populaire est venue cette fois-ci d’une manière spontanée d’en bas, par les classes populaires qui représentent la base sociale du régime. « Traditionnellement, les protestations en Iran commencent toujours de Téhéran, le centre de la gravité politique du pays, et sont dirigées par la classe moyenne supérieure, qui est considérée comme le principal moteur de toutes les transformations politiques par lesquelles passait l’Iran depuis plusieurs dizaines d’années », dit Abbas. Avant d’ajouter : « Partant de Machhad, les manifestations commencent progressivement à s’étendre horizontalement et verticalement ». Sur le plan horizontal, comme explique le spécialiste, la contestation populaire est passée de Machhad à d’autres villes et provinces telles que Kermanshah, Ahwaz, Bandar Abbas, le Kurdistan, Kharramabad, Najafabad, Hamdan, Ispahan et Tabriz, avant d’atteindre la capitale Téhéran. Au niveau vertical, les revendications sont passées par de simples manifestations contre la détérioration des conditions de vie pour prendre une tournure plus « révolutionnaire » en réclamant la chute du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. A Qom, épicentre de la Révolution islamique en 1979, des slogans flottaient en faveur de la monarchie et notamment en faveur de Reza Chah Pahlavi, qui dirigea le pays entre 1925 et 1941. « Si le conflit en 2009 était entre les réformateurs et les conservateurs, aujourd’hui, le face-à-face oppose le peuple au système », estime Abo El- Nour.

Les espoirs déçus de l’accord sur le nucléaire

En fait, la grogne populaire qui pousse aujourd’hui des milliers d’Iraniens à descendre dans les rues est avant tout motivée par « un malaise socioéconomique qui ne date pas d’hier », explique Sameh Rashed, spécialiste des affaires régionales à Al-Ahram. « Les protestations actuelles sont l’extension de plusieurs manifestations quasi permanentes mais interrompues depuis deux à trois ans et incitées par des difficultés économiques ». Le dernier en date remonte à mai dernier, comme raconte Rashed, « lorsque des citoyens ont manifesté devant la Banque Centrale à Téhéran, pour protester contre la perte de leur argent à la suite de la crise de la faillite de 12 banques ». De même, ce malaise a été exacerbé par la déception de beaucoup d’Iraniens qui espéraient une amélioration de leur niveau de vie après la signature, en 2015, de l’accord sur le nucléaire entre l’Iran et l’Occident. Or, dans les faits, l’accord n’a pas porté les fruits espérés. L’inflation avoisine les 10 % et le chômage atteint 12,5 %, dont 80 % se trouve parmi les diplômés universitaires. C’est précisément le « plan d’austérité » présenté par le président Hassan Rohani au parlement le 19 décembre dernier qui « a mis le feu aux poudres », explique Abo El-Nour.

Ce plan prévoyait de réduire l’aide sociale aux retraités et d’augmenter le prix de l’essence et des biens de première nécessité, notamment des oeufs, à tel point que cette contestation est déjà surnommée « la révolution des oeufs ». « Les aventures militaires et très coûteuses du régime à l’étranger » font aussi partie des causes de l’éclatement de ces protestations, indique Abbas. « Lâche la Syrie, l’Iran est par ici », « Ni Gaza, ni Liban ! Je ne donne ma vie qu’à l’Iran », des slogans qui s’opposent à la politique étrangère interventionniste dans la région de l’Iran, basée sur l’exportation de l’idéologie du régime islamique ; et ce, au détriment des affaires internes. « Cette agitation intérieure de l’Iran représente un défi imprévu à l’influence croissante de Téhéran au Moyen-Orient qui est actuellement plus forte que jamais, notamment au Liban, au Yémen, en Syrie et en Iraq », explique Rashed. C’est pourquoi ce dernier pense qu’il est difficile de prévoir un changement radical et immédiat dans la politique étrangère de l’Iran, « mais il est probable que Téhéran réduise un peu de ses dépenses pour renforcer son influence et ses alliances régionales ».

Les scénarios possibles

Avec ces causes tant politiques qu’économiques s’impose la question de savoir si ces manifestations vont se transformer en un véritable mouvement de contestation à même d’affaiblir le régime, ou si elles vont s’estomper.

Selon Abbas, la portée de ces protestations reste jusqu’à présent « incertaine ». Pour le spécialiste, il est encore tôt de parler d’une révolution. « Le caractère spontané des manifestations et l’absence de direction qui orchestre le mouvement ont un double effet. D’un côté, cela rend plus difficile aux autorités de les contrôler, il n’y a pas une formation donnée ou un leader donné à arrêter par exemple. C’est un mouvement du peuple qui peut ressurgir à tout moment. De l’autre, justement parce que c’est un mouvement spontané, il ne risque pas de se transformer en révolution ou de prendre une plus grande ampleur », explique Abbas. « Cela dit, ajoute Abbas, la crise n’est pas résolue et les manifestations peuvent reprendre, même si le régime réussit à les contenir, puisque les causes sont toujours là ». Pour Abo El-Nour, en revanche, l’Iran est dans une phase pré-révolutionnaire. « Ces protestations portent un caractère purement révolutionnaire et ceci à cause de deux facteurs : l’élargissement progressif de l’étendue géographique des manifestations et le plafond des revendications qui ne cesse de s’élever un jour après l’autre ». Toutefois, face à cet événement qui est sans précédent depuis la création de la République islamique il y a 39 ans, Abo El-Nour estime que tous « les scénarios restent ouverts ». Plus généralement, les analystes s’accordent sur trois principaux scénarios possibles. Le premier, comme l’estime Abo El-Nour, c’est que le régime réussisse à réprimer dans le sang les manifestations, comme il l’avait fait il y a 8 ans. Le deuxième scénario, selon le spécialiste, est que l’Iran opte pour un recul tactique face à la tempête ; et ce, en sacrifiant le gouvernement ou même le président, afin de préserver les fondements mêmes de la République islamique. Le troisième, « le plus improbable » selon Amal Hamada, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire, c’est la chute du régime du « guide » et du « wélayet al-faqih », « car ceci est surtout lié à la doctrine chiite elle-même, des alliances avec les grands hommes d’affaires traditionnels et une base sociale par millions. Le plus facile est le départ du gouvernement » (voir entretien). Quoi qu’il en soit, conclut Abbas, une chose est sûre, « c’est que l’Iran d’après les protestations ne sera plus jamais comme celui d’avant ».


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