Semaine du 3 au 9 janvier 2018 - Numéro 1206
Nagui Erian : Le chevalier de l’hôtellerie
  Expert en tourisme, Nagui Erian est un autodidacte attaché à sa terre natale, l’Egypte, en dépit de ses déplacements à l'étranger. Histoire d'une réussite.
Nagui Erian
Nagui Erian, expert en tourisme. (Photo : Mohamad Adel)
Névine Lameï03-01-2018

Depuis son très jeune âge, Nagui Erian n’a jamais pensé à quitter l’Egypte dans ses moments les plus difficiles, notamment après la révolution du 25 janvier 2011, qui a énormément « blessé », selon lui, le secteur touristique en Egypte.

Membre de l’assemblée générale de la Fédération égyptienne des chambres de tourisme, et également propriétaire et PDG de la compagnie Nile Exploration, Erian possède des outils ainsi qu’une grande expérience qui lui permettent d’évaluer l’état du tourisme en Egypte. Le développement du secteur touristique est l’un des challenges de ce leader visionnaire.

Né au Caire, au quartier d’Héliopolis, Nagui Erian est un ancien élève du Collège De La Salle à Daher. Il a ensuite suivi des études au Lycée Français d’Héliopolis. « Je ne suis jamais resté derrière un bureau pour étudier. Par contre, je participais aux activités sportives et culturelles de mon école. Personnellement, je vois que l’éducation des Frères dans les écoles religieuses est une éducation très stricte et sérieuse, capable d’écraser la personnalité d’un enfant et d’étouffer son sens de la créativité », déclare Nagui Erian.

Très sportif et sociable, jouant le water-polo au club Heliolido à Héliopolis, le petit Erian aimait constamment faire des amitiés. La réussite, la sociabilité, la coopération, la prise de risque, la persévérance, la résistance au stress ... autant de qualités qui s’ajoutent à la personnalité de Erian qui garde toujours le look d’un aristocrate modeste et élégant. Il se sent à l’aise et trouve la gaieté dans le domaine de l’hôtellerie. Et qui dit hôtellerie, dit un service d’accueil qui exige une sociabilité et des capacités de communication.

« Enfant agité, ma mère m’emprisonnait avec elle dans la cuisine pour me punir, elle ne savait pas que c’était une jouissance pour moi », se souvient Erian le sourire aux lèvres. Ce dernier ne se voyait pas comme un employé derrière un bureau.

« Mon père, un employé au département égyptien du Trésor, voulait me voir médecin ou ingénieur. Pour lui, l’hôtellerie c’est être un serveur ou un cuisinier, et donc un métier rudimentaire. J’ai insisté à continuer mes études en hôtellerie, et mon père m’a renvoyé de la maison. Je suis resté un bon moment chez ma tante, jusqu’à ce que mon père respecte mon choix. Personnellement, mon obstination de faire carrière en hôtellerie est née du fait que de tout temps j’ai conçu l’Egypte comme un pays touristique par excellence. Et comme je suis plurilingue, j’ai voulu servir mon pays à ma manière », déclare Erian qui parle le français, l’anglais, l’italien et l’arabe.

Travailler dur pour faire ses preuves face aux contestations de sa famille était une obsession pour Erian. Parallèlement à ses études à la faculté du tourisme et d’hôtellerie de Hélouan, le jeune universitaire assidu, eut la chance, sur recommandation de ses professeurs, directeurs de grands hôtels en Egypte, de travailler le soir, en tant que stagiaire, aux hôtels Hilton et Shepheard. C’est dans ces deux hôtels de renom au Caire que Erian touche à tout. Il travaille en cuisine puis comme serveur et enfin dans l’entretien ménager. Erian est parti de zéro. Un jour, l’universitaire voyageait avec l’entreprise française Club Méditerranée dans l’un de ses villages de vacances. Admirant son savoir-faire, le Club Med offre à Erian le poste de directeur d’un hôtel en Guadeloupe. Néanmoins, le jeune Erian refuse la tâche. Il préfère se concentrer sur ses études universitaires, couronnées d’un diplôme en tourisme et hôtellerie, en 1971. « Mon rêve était de devenir un jour directeur d’un grand hôtel. Mais pour moi, ce qui importait le plus était de faire carrière dans mon pays natal. C’est ce que j’ai réussi à inculquer à mes trois enfants qui ont suivi des études supérieures de haut niveau à l’étranger. Lorsque ces études ont été couronnées de diplômes en marketing ou en hôtellerie, j’ai obligé mes enfants à revenir en Egypte. Après la révolution du 25 janvier, j’ai eu un tout petit regret. Néanmoins, c’est le sens de la famille qui m’emportait. Actuellement, ce sont mes fils qui dirigent mes affaires en Egypte », explique Erian. Et d’ajouter : « Travaillant avec moi, tout d’abord dans l’hôtellerie, dans notre compagnie Nile Exploration, qui compte six bateaux flottants (croisières : Assouan, Louqsor et Abou-Simbel), mes enfants ont acquis une bonne expérience en hôtellerie. Néanmoins, ce qui les dérange au travail, ce sont les lois étouffantes, la routine, et la difficulté de se procurer des informations, contrairement à l’étranger. Moi, je les aide dans cette affaire, vu mes bons contacts avec les multiples organismes gouvernementaux en Egypte. Je dis toujours à mes fils que c’est l’Egypte qui nous a faits. Il ne faut jamais être ingrat. S’expatrier, c’est vivre constamment le terrible sentiment de cet Autre. Intelligemment, mes fils ont décidé de faire leur propre business. Ils ont ouvert des restaurants 5 étoiles, dans différentes villes, en Egypte. Une manière de compenser le manque de revenus qu’ils ont senti après des années de stagnation touristique », avoue Erian.

Encore jeune, Erian, ce leader-né, capable de motiver les autres, n’a pas tardé lors de son service militaire en 1973 en Egypte à aider son commandant à réorganiser le service culinaire de son armée, en apprenant aux soldats, à travers des cours d’hôtellerie, l’art de servir, à l’instar des hôtels 5 étoiles. « Après la victoire de l’armée égyptienne en octobre 1973, plusieurs fêtes ont été organisées par le chef du cabinet militaire Al-Gamassi dans différents clubs d’officiers. Moi, j’étais responsable de la fonction hospitalière de l’armée », évoque Erian qui a eu également la chance de travailler à la compagnie touristique Happy Tours qui cherchait dans le temps des salariés qui maîtrisent la langue italienne, en tant que représentant de la compagnie et accompagnateur des touristes. « C’est mon maître Raouf Ghali, le propriétaire de Happy Tours, qui m’a proposé le poste de directeur de ses trois croisières sur le Nil », déclare Erian. Avec beaucoup d’expériences et de contacts, Erian décide de chercher en 1981 des partenaires spécialisés dans le tourisme, capables de le soutenir et de former la coque de son premier bateau flottant.

C’est en 1989 que Erian lance sa propre compagnie indépendante d’hôtellerie et de croisières sur le Nil. D’où Nile Exploration qui porte les initiales de son PDG : N. E. Il se forge une place privilégiée dans le domaine du tourisme en Egypte. Nagui Erian devient somptueusement, en 1990, membre de la Fédération égyptienne des chambres de tourisme. « Et comme je suis proche du corps administratif de la fédération, je touche à ses problèmes. Le ministère égyptien du Tourisme est étroitement lié, dans ses prises de décisions, aux autres ministères. Ce qui restreint son indépendance et l’empêche de décider de ses propres lois », explique Erian, qui obtient ses droits sans désobéir à la loi. En août 2017, Nagui Erian est exclu des élections du conseil d’administration de la Fédération égyptienne des chambres de tourisme, en raison d’une clause interdisant à tout candidat de faire partie du conseil d’administration pour plus de deux sessions consécutives. « Peut-être que la fédération veut certaines personnes au sein de son corps administratif, question de politique ! Je suis une personne qui n’abandonne pas ses droits. J’ai engagé un procès et je l’ai gagné, ce qui m'a permis de présenter ma candidature aux prochaines élections de la fédération », déclare Erian.

Emigrer ou quitter son pays, dans ses moments les plus difficiles pour échapper à la corruption, la routine, l’injustice, ou autre, cela n’est pas du caractère de Erian. « Copte égyptien, je n’ai jamais pensé à quitter mon pays natal. Sans l’Egypte, je n’aurais jamais pu arriver à de tels succès », affirme Erian. Rechercher des solutions alternatives, c’est ce qu’il privilégie. Actuellement, Erian prépare la 2e phase de son projet de village touristique : Bianchi, dont sa 1re phase a vu le jour en 2008 sur la Côte-Nord. « Avant 2011, le but du ministère égyptien du Tourisme, qui accueillait environ 13 millions de touristes par an, était d’arriver, en 2017, à 25 milliards de dollars. Malheureusement, l’objectif n’a pas été atteint. Aujourd’hui, le nombre des touristes en Egypte ne dépasse pas 6 millions par an », déclare Erian.

Erian exige un soutien rapide, financier et moral, pour le secteur du tourisme en Egypte. « J’admire les initiatives positives du président Al-Sissi, pour promouvoir son pays et améliorer son image à l’étranger. La dernière visite de Sissi en France était très réussie. J’ai aimé dans son discours très touchant sa phrase sur les droits de l’homme ». Erian déclare franchement depuis 2012 dans les médias que « le tourisme en Egypte ne retrouvera pas son lustre avant 2018 ». « L’Egypte, le seul pays arabe à avoir fait face au Printemps arabe, est exposée à un certain complot politique. Grâce à mes contacts avec des amis tour-opérateurs proches de parlementaires étrangers, j’ai compris qu’il y a des forces qui ne veulent pas pour le moment mettre l’Egypte sur la carte touristique du monde ».

Pour lui, le marketing « be to be » (business to business) est la meilleure solution pour sauver l’Egypte touristiquement. Et ce, en s’adressant directement aux médias étrangers avec un certain professionnalisme, ainsi qu’aux radios et aux journaux locaux. De plus, inviter des personnes célèbres dans le monde à visiter les grands monuments touristiques d’Egypte. « Mais pour le faire, il faut bien dépenser », lance Erian. Ce dernier contribue, depuis des années, à un grand événement touristique et religieux. A savoir Sur les traces de la Sainte Famille, proposé par le ministère égyptien du Tourisme, en lien avec l’Eglise copte orthodoxe. Cet événement vise à placer l’Egypte sur la carte du « pèlerinage du monde ». Malheureusement, ce « produit » touristique qui devait être lancé en janvier 2017, et qui vise à envoyer au monde un message de paix d’une « Egypte solidaire, unie et multiculturelle », n’a pas vu le jour. « Pour être à la hauteur d’un tel événement, il nous fallait un minium de services : premiers secours, hôtels et hôpitaux équipés. Pour moi, rien n’est impossible. Chercher de l’expertise pour parvenir à nos rêves, cela est indispensable », conclut Erian, dans sa maison de luxe, à Zamalek, qui donne sur une belle vue panoramique de l’île de Guézira.

Jalons :

1949 : Naissance au Caire.

1989 : Fondation de Nile Exploration.

1990 : Membre de la Fédération égyptienne des Chambres de tourisme.

2008 : Projet Bianchi.

2015 : Fondation, avec ses fils, d’une série de restaurants en Egypte.




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