Semaine du 20 au 26 décembre 2017 - Numéro 1205
Raconter l’Humain
  L’écrivaine et romancière palestinienne Huzama Habayeb a remporté le Prix Naguib Mahfouz pour la littérature 2017. Son roman Mokhmal (velours) est un récit sur la souffrance et l’injustice dans les camps de réfugiés palestiniens.
Raconter l’Humain
Rasha Hanafy20-12-2017

Aujourd’hui, je suis ici pour célébrer avec vous l’histoire comme étant le degré le plus élevé auquel peut aboutir l’acte d’écriture. (…) Nous pouvons savoir comment débute notre histoire, mais, vraisemblablement, nous ne savons pas comment elle se terminera. (…) Pourquoi parle-je de l’histoire ? Parce que je suis une femme sans patrie. J’ai hérité de mon père une histoire incomplète sur une maison que nous avions dans la patrie. Je suis née dans une maison en exil, pleine de nos voix, de nos sens, de nos sourires et de nos larmes, mais qui a été perdue dans la guerre. (…) La seule chose que je ne me permets pas de perdre, c’est l’histoire. Parce que c’est la preuve que j’ai existé … La preuve que j’ai vécu réellement dans ce monde ». C’est avec ces mots que la romancière palesti­nienne Huzama Habayeb a remercié le jury du Prix Naguib Mahfouz pour la littérature d’avoir sélection­né son roman, intitulé Mokhmal (Velours), comme lauréat du prix du meilleur roman arabe en 2017. Lors d’une cérémonie organisée au siège de l’Université américaine du Caire, à la place Tahrir, le 11 décembre, la romancière a reçu la médaille argentée représentant le visage de l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz, ainsi qu’une somme de 1 000 dollars et la traduction de son roman en anglais par l’Université américaine.

Quand l’opprimé devient oppresseur

Raconter l’Humain

Selon le jury, composé de spécia­listes, de professeurs de littérature et de critiques littéraires, « Mokhmal est un nouveau roman palestinien qui ne tourne pas autour de la ques­tion politique, de la résistance et du rêve du retour. Mais c’est un roman qui concerne les Palestiniens qui passent leur vie sans que personne ne fasse attention à eux et sans que leur histoire ne soit écrite ». Le roman a été publié en 2016 aux éditions La Fondation arabe pour les études et l’édition, située à Beyrouth, et la bibliothèque Kol Chayea, à Hifa. Il tourne autour du monde misérable des camps et de ses habitants. L’écrivaine y observe la vie des gens dans le camp Al-Boqea, en Jordanie, l’impact de la vie de camp sur leur comporte­ment et leur personnalité et l’éten­due de leur déformation, qui leur fait imposer l’oppression et la cruauté à leurs proches. Le person­nage principal du roman est Hawa (Eve). « Le roman donne la vraie histoire, l’histoire des émotions, de l’amour et des sentiments. Mokhmal est le roman des femmes arabes, l’histoire des femmes de passion et amoureuses de la vie : Hawa vit des conditions difficiles dans le camp palestinien, symbole de l’oppres­sion et de l’injustice. Elle et les autres femmes ont vécu toutes sortes de souffrances qui leur ont été imposées aussi bien par des hommes que par des femmes. Mais Hawa a pu préserver son esprit, même si elle a été privée de son amour », a déclaré Huzama Habayeb à la presse, en expliquant que son choix du camp de réfugiés palestiniens Al-Boqea, en Jordanie, vient du fait qu’elle y a beaucoup de connais­sances et d’amis. C’est l’un de ces grands camps qui sont devenus des sortes de villes déformées, selon Habayeb. Le roman passe en revue plusieurs générations, en commen­çant par la grand-mère autoritaire, puis le père et la mère, les enfants, et enfin les petits-enfants.

Le prix Naguib Mahfouz est le prix littéraire le plus prestigieux d’Egypte pour la littérature de lan­gue arabe. Décerné par l’Université américaine du Caire, il récompense chaque année le meilleur roman arabe. Le livre récompensé est tra­duit en anglais et publié par les presses de l’Université américaine du Caire. Le prix a été décerné pour la première fois en 1996 et depuis, la cérémonie a lieu chaque année le 11 décembre, date d’anniversaire de Naguib Mahfouz, prix Nobel de lit­térature en 1988.

La lauréate en quelques lignes
Huzama Habayeb, née le 4 juin 1965 au Koweït, d’un père palestinien et d’une mère syrienne, est une romancière, conteuse, chroniqueuse, tra­ductrice et poète palestinienne qui a remporté plusieurs prix littéraires, notamment le Prix Mahmoud Seifeddine Al-Erani et celui du Festival de Jérusalem, pour ses nouvelles. Diplômée de l’Université du Koweït en 1987, en lettres anglaises et en littérature, elle commence à travailler dans le journalisme, l’enseignement et la traduction, avant de démarrer sa car­rière d’écrivain professionnel. Elle est membre de l’Association des écri­vains jordaniens et de la Fédération des écrivains arabes. Après l’invasion iraqienne au Koweït, elle quitte le pays pour la Jordanie. Elle devient alors écrivaine et conteuse de nouvelles. Elle publie son premier roman, inti­tulé Asl Al-Hawa (source de la passion) en 2007. En 2011, son deuxième roman est publié sous le titre de Qabl An Tanam Al-Malika (avant que la reine ne dorme). Ce roman est considéré par les critiques comme une légende romanesque portant sur l’asile palestinien. Son roman Mokhmal est le troisième. Habayeb a aussi publié un recueil de poèmes intitulé Istigdaa (sollicitation) .

Partisan de la Palestine
A l’heure de la colère arabe contre la judaïsation de Jérusalem, cet extrait du discours de Naguib Mahfouz au Nobel met le point sur ses positions favorables à la cause palestinienne.

« Vous vous demandez peut-être comment cet homme venant du tiers-monde peut-il être suffisamment en paix avec son esprit pour écrire des his­toires ? Vous avez parfaitement raison. Je viens d’un monde laborieux qui croule sous le fardeau des dettes dont le remboursement l’expose à la famine ou presque. Certains des habitants de ce monde périssent en Asie des inondations, d’autres périssent en Afrique de la famine. En Afrique du Sud, des millions d’hommes sont rejetés et sont privés de tous les droits humains à l’ère des droits de l’homme, comme s’ils ne comptaient pas parmi les hommes. En Cisjordanie et à Gaza, des gens sont perdus en dépit du fait qu’ils vivent sur leurs propres terres, les terres de leurs pères, de leurs grands-pères et arrière-grands-pères. En échange de leur départ fier et noble — hommes, femmes, jeunes et enfants confondus —, on leur a rompu les os, on les a tués avec des balles, on a détruit leurs maisons et les a torturés dans les prisons et les camps. Autour d’eux vivent 150 millions d’Arabes qui suivent ce qui se passe dans la colère et le chagrin. Une catastrophe menace la région si elle n’est pas sauvée par la sagesse de ceux qui désirent une paix juste et globale. (…) Ne soyez pas spectateurs de nos misères »




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