Semaine du 13 au 19 décembre 2017 - Numéro 1204
L’intarissable art de raconter
  A l'occasion de l’anniversaire du Nobel égyptien Naguib Mahfouz, les ouvrages déferlent pour trouver des points de vue inédits dans la vie et l’oeuvre de cette figure emblématique de la littérature. Focus sur une étude de l'écrivaine Nagat Ali, qui analyse le narrateur dans l’oeuvre de Mahfouz.
L’intarissable art de raconter
Dina Kabil13-12-2017

L’oeuvre prolifique de Naguib Mahfouz ne cesse de susciter la curiosité et l’appétit des chercheurs et critiques de tout bord. A chaque fois, et tout au long de sa vie (1911-2006), le Nobel échappe au label qu’on lui affiche : « l’écrivain de la classe moyenne », « l’écri­vain socialiste », « l’auteur du roman histo­rique », ou celui du « père du réalisme du roman arabe ». Il porte sans doute toutes ces caractéristiques, mais il réussit pourtant à ne pas se cantonner dans l’une de celles-ci. Il est à jamais le novateur qui dépasse par sa sagesse et sa finesse artistiques toutes les attentes. L’étude de Nagat Ali, qui vient de paraître en septembre dernier, s’attarde justement sur le narrateur dans l’oeuvre de Mahfouz, d’où une manière de dévoiler l’idéologie de ses oeuvres, et d’appro­cher les idées de l’auteur implicite de ses romans.

En analysant les types de narrateurs choisis dans nombre des romans de Mahfouz, l’auteure remet en cause les lieux communs sur l’écriture de cette icône de la littérature arabe. « Bien que l’esprit général des écrits de Naguib Mahfouz lui donne une idée de neutralité apparente, avance Nagat Ali, une étude approfondie de la position du narrateur révèle que cette neutra­lité est présumée ». Car bien que ce narrateur permette au lecteur de reconnaître les différents points de vue sur les événements du roman, il n’est pas neutre jusqu’à la fin.

L’analyse donc des types de narrateurs dans l’oeuvre de Naguib Mahfouz permet de revoir le système de significations auquel elle renvoie sous un jour nou­veau. En appliquant cette typologie, la chercheuse dis­tingue en premier lieu le nar­rateur omniscient, qui pos­sède une connaissance éru­dite, distribue les rôles aux autres personnages, crée les événements et les commente. Comme dans les romans Zoqaq Al-Medaqq (l’allée des soupirs, 1947), Al-Qahira Al-Gadida (la belle du Caire, 1945), Bidaya wa Nihaya (1949), la trilogie Bein Al-Qasreine (l’impasse des deux palais, 1956), Qasr Al-Chouq (le palais du désir) et Al-Sokkariya (le jardin du passé, 1957). En deuxième lieu, le narrateur témoin, la focalisation interne qui figure dans Awlad Haretna (les fils de la Médina, 1959), où l’on assiste à plusieurs narrateurs qui prennent chacun la responsabilité de la narration, afin de restructurer l’histoire. Les voix sont donc multiples et on n’est pas affronté au dilemme de la véracité et du mensonge, mais tout est jeté sur le dos de chaque narrateur. Le troi­sième type est celui du narra­teur absent ou multiple qui se trouve dans Afrah Al-Qobba (1981), Youm Qatl Al-Zaïm (1985), et surtout Miramar (1967) où l’auteur analyse longuement les points de vue du narrateur. « Dans ces romans, Mahfouz cherche à briser l’immunité du narra­teur, à le décentraliser, parce qu’aucun narrateur ne pos­sède seul le pouvoir ou le contrôle du discours, ni la capacité de tout savoir ; mais il existe de multiples narra­teurs qui occupent chacun un espace indépendant de la parole dans le roman ».

Démocratie de l’expression

Le jeu de la narration affirme donc la démo­cratie de l’expression. Dans Miramar, qui est le nom d’une pension à Alexandrie, la chercheuse révèle que tout se passe autour du personnage féminin de Zahra. Une bonne, mais au fond, elle est le centre autour duquel tous les événe­ments se déroulent. Or, l’un des avantages de l’étude du narrateur est qu’elle permet de capter le raisonnement et la construction de l’univers du roman dans son rapport avec le monde. Ainsi, le narrateur revalorise ici le personnage de Zahra comme l’une des marginalisées écra­sées par la société.

Nagat Ali se réfère à la critique Kristina Philip, qui a montré comment la structure dis­persée, en miettes, du roman Al-Maraya (les miroirs) jette son ombre sur les différents élé­ments, tels les personnages, le temps, l’histoire et le narrateur. Elle le lie aux événements de la défaite de 1967 : les valeurs, le modèle et les institutions sont déchirés, le narrateur en revanche est lui aussi troublé et perd son équi­libre dans l’univers du roman.

Le livre de la chercheuse et poétesse Nagat Ali a le privilège de présenter une étude spécia­lisée dans le domaine de la critique littéraire et de l’étude du discours et réussit en même temps à attirer le lecteur ordinaire par les exemples qu’elle donne à l’appui et par une écriture attrayante qui reflète le savoir et la connais­sance approfondie.

Al-Rawi Fi Réwayat Naguib Mahfouz (le narrateur dans les romans de Naguib Mahfouz) de Nagat Ali, aux éditions Al-Hilal, septembre 2017.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire