Semaine du 6 au 12 décembre 2017 - Numéro 1203
Quand glamour et nostalgie deviennent synonymes …
  Van Léo et Armand Arzrouni sont deux photographes arméniens qui appartiennent à l'époque de l'Egypte cosmopolite. Cette ère révolue est ressuscitée à travers deux expositions, l'une à la Cimathèque au centre-ville et l'autre au nouveau campus de l’Université américaine.
Quand glamour et nostalgie deviennent synonymes …
Lamiaa Al-Sadaty06-12-2017

Van Léo et Armand. Qu’est-ce qui pourrait réunir ou séparer ces deux photographes ? Outre leur origine arménienne et le fait d’avoir été anciens élèves de l’Université américaine du Caire, ils ont été témoins d’une Egypte cosmopolite disparue, et d’une époque où la photographie s’imposait comme un art à part entière, malgré sa découverte relativement récente. L’ombre et l’éclairage ont d’ailleurs constitué un dénominateur commun à leurs photographies et y ont tenu un rôle essentiel. Mais, ce qui les a réunis davantage, au-delà de la technique photographique, c’est qu’ils ont instauré un langage visuel émotif, proche de ce que Roland Barthes a appelé « le punctum ». C’est-à-dire cette petite piqûre, ce détail qui creuse dans notre mémoire, dans notre passé remué, dans les choses qui sont importantes pour nous …

Il suffit de franchir le seuil de la Cimathèque au 6e étage de l’immeuble situé juste à côté de la synagogue juive, à la rue Adli, au centre-ville cairote, pour plonger dans le monde de Van Léo, celui des années 1940. On peut y admirer de splendides photos de stars, comme Leïla Taher, Berlanti Abel-Hamid, Faten Hamama, et d'autres. Mais aussi, une compilation de films de format 16 mm exposant, en 30 minutes, des scènes heureuses et mélancoliques d’une Egypte aujourd’hui méconnue. Normal. Les murs ont changé, les visages, les arbres … bref, toute une identité disparue. « C’était où cette grande piste de patins à roulettes ? », s’interroge un jeune homme. « C’était à Guiza », lui répond un autre plus âgé. « Mais non ! Il y en avait une à Héliopolis », fait remarquer une septuagénaire.

Et voilà un immense restaurant qui donne sur un lac, entouré d’arbres sans fin : des hommes et des femmes prennent gaiement des boissons. On arrive à peine à deviner l’endroit : Guézirat Al-Chay (l’île du thé), au Jardin zoologique de Guiza. Une autre scène montre le cortège funéraire du père de Van Léo. Deux chevaux tirent une calèche ornée de fleurs, à l’instar de celle que l’on retrouve dans les contes de fée, traversant les rues du centre-ville cairote. Et ce, outre les vidéos qui reflètent non seulement les images d’endroits disparus, de gens, etc, mais aussi celles qui véhiculent des signifiants sociaux. Ces signifiants, on les retrouve également chez Armand Arzrouni, mais autrement. A la galerie de l’Université américaine, au nouveau campus de Tagamoe, est exposée une trentaine de photos de ce dernier, sous l’intitulé Studio Armand, The Art of Wedding Portraiture, dont la majorité est constituée de photos de mariage, avec quelques portraits captés, ici et là. Photographe de mariage, ce qui est mis si subtilement en valeur ce sont plutôt les regards des couples, à travers leurs différentes expressions.

Et parfois même, ce sont les costumes qui sont au centre de l’intérêt. En effet, Arzrouni a fait ressortir l’authenticité du moment, de manière à faire fusionner les moments passés, les noces en photos et ce que nous vivons aujourd’hui. Des tenues de mariage très féminines, d’autres robes de longueur thé (un peu en dessous des genoux, mais en dessus de la cheville), à la mode dans les années 1960, d’autres qui datent de la fin des années 1970 ou du début des années 1980, plus longues et serrées. Les coiffures aussi ne peuvent pas passer inaperçues. Bref, tout un univers, en noir et blanc, qui nous fait voyager très loin dans le temps, espace et surtout des femmes et des hommes dont on découvre l’histoire que l’on ne connaît pas forcément.

Photographe de la ville et des stars
Né en 1921, à Jihan en Turquie, de parents arméniens, le jeune Léovan Boyadijian s’installa en Egypte en 1924, à Zagazig, dans le Delta, avec ses parents, après avoir fui le génocide turc. Trois ans plus tard, il s’installa au Caire. Cette métropole où il a réussi à se faire un nom et à devenir le fameux Van Léo, photographe de la ville. Inscrit à l’Université américaine du Caire, il la quitte pour offrir ses services au studio Vénus, situé au centre-ville. Or, Artinian, le propriétaire de ce studio, a décidé de lui interdire la chambre noire : il avait pris conscience du talent du jeune apprenti et craignait un futur rival ! Du coup, son père lui a cédé la salle à manger pour le transformer en studio. La baignoire est devenue automatiquement la chambre noire. Les deux frères Léovan et Angelo travaillèrent ensemble à partir de 1941. Six ans après, Angelo a rompu le partenariat avec son frère et quitta pour Paris. Léovan, quant à lui, inaugura un nouveau studio.Ainsi, celui-ci deviendrait la nouvelle destination des intellectuels, des artistes, des aristocrates … Bref, tous ceux qui cherchaient à être immortalisés ! Van Léo est l’un des derniers photographes portraitistes du Caire. Toutefois, il a toujours évité une pratique qui, selon lui, manquait d’inspiration et de vie, à savoir la photographie des dirigeants. Il répétait souvent : « Je ne suis pas un photographe commercial ». Son but n’était pas de représenter la réalité, mais plutôt d’appréhender l’imaginaire, sinon l’illusion.

En 1998, il a fait don de pratiquement tout ce qu’il possédait à l’Université américaine du Caire. Et en 2002, il s’est éteint au Caire, à l’âge de 80 ans. Souvenirs de mariage Né à Lausanne en 1937, Armand Arzrouni a vécu son enfance dans le quartier résidentiel d’Héliopolis. Titulaire d’une licence en chimie de l’Université Américaine du Caire en 1957, il a assisté son père Armenak Arzrouni dans son studio situé au centreville, depuis 1960. Ainsi, il a appris de son père les techniques de l’éclairage et de l’ombre pour donner un effet dramatique à ses photos.Des techniques que le père lui-même avait apprises grâce à son patron suisse Zola, une fois envoyé en Autriche pour un séjour éducatif. Après la mort de son patron, Armenak a commencé à se faire un nom dans les années 1950. Il s’est spécialisé dans les portraits. Des membres de la famille royale, des stars, des danseuses, des résidents étrangers … ont fait partie de sa clientèle. Même après la Révolution de 1952, Armenak Arzrouni n’a pas cessé de rayonner, prenant en photo Nasser et des hommes politiques, jusqu’à sa mort en 1962. Armand, son fils, continue le parcours de son père. Il s’est spécialisé dans les photographies de mariage et a gardé la même signature que son père. Et même si certaines de ses photos sont en couleurs, ce sont toujours celles en noir et blanc qui ont le plus de succès, même après avoir quitté le monde de la photographie et des studios en 2007.

Van Léo Out of the Studio, à la Cimathèque, jusqu’au 10 décembre. Tous les jours, de midi à 18h. 19a, rue Adli, centre-ville. Studio Armand, The Art of Wedding Portraiture, à la galerie de photographies. Le Hall de Abdul Latif Jameel. AUC, nouveau campus. Jusqu’au 20 décembre, du dimanche au jeudi, de 10h à 17h.




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