Semaine du 15 au 21 novembre 2017 - Numéro 1200
Dr Hassan Abou-Taleb : Le plus dur est de combattre l’idéologie même de ce genre de groupe terroriste
  Dr Hassan Abou-Taleb, conseiller au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram au Caire, explique où en est la guerre anti-Daech.
Dr Hassan Abou-Taleb : Le plus dur est de combattre l’idéologie même de ce genre de groupe terrorist
Les forces syriennes lors de la reprise de Boukamal. (Photo : AP)
Maha Salem15-11-2017

Al-ahram hebdo : Malgré les vic­toires de ces derniers mois, Daech a pu reprendre la ville de Boukamal en Syrie. Cela veut-il dire que ce groupe va renaître de ses cendres ?

Hassan Abou-Taleb : Il est vrai que Daech a repris cette ville syrienne après en avoir été chassé, mais ce n’est qu’une manoeuvre, un changement de tactique. Et les régimes qui combattent Daech doivent s’attendre à ce genre de contre-attaque. Boukamal est à la frontière de l’Iraq, c’est l’ultime bastion des djihadistes. Elle est entourée de régions déser­tiques, ce qui fait que les djihadistes s’y sont retirés, puis ont contre-attaqué. C’est une tac­tique connue, et le régime syrien a déjà fait face à ce genre d’offensive quand les combat­tants de Fatah Al-Cham, ex-Front Al-Nosra, ont réinvesti la région du Rif de Damas quelques jours après sa libération, avant qu’elle ne soit de nouveau reprise par le régime. C’est-à-dire que le régime syrien peut reprendre Boukamal en quelques jours, ce qu’il a d’ores et déjà entrepris à faire. Car, il faut noter que les djihadistes sont assiégés, autrement dit, ils ne reçoivent ni aide ni soutien.

— Ce genre de va-et-vient peut-il avoir lieu aussi en Iraq ?

— La situation en Iraq est différente car le gouvernement en Iraq est plus influent et plus puissant qu’en Syrie. Par ailleurs, les forces iraqiennes et leurs alliés sont plus forts que les forces syriennes. Daech n’occupe plus beau­coup de territoires en Iraq, la fin totale de Daech se fera plus rapidement en Iraq qu’en Syrie. Mais il faut savoir que plus les djiha­distes seront étouffés en Iraq et en Syrie, plus ils vont commettre des attaques et des attentats pour se venger.

— On parle beaucoup de la fin de Daech. Ces victoires sur le terrain signifient-elles réellement que ce groupe terroriste est sur le point d’être anéanti ?

Dr Hassan Abou-Taleb : Le plus dur est de combattre l’idéologie même de ce genre de groupe terrorist
Dr Hassan Abou-Taleb

— Il faut distinguer entre trois confrontations essentielles. Premièrement, celle qui se tient sur les territoires qui constituaient concrètement leur « Etat ». Sur ce plan, on peut dire que Daech est mort. Deuxièmement, celle qui com­bat les djihadistes de Daech en tant qu’organi­sation. Cette guerre est sur le point d’en venir à bout. Car, actuellement, ils sont seuls et doivent lutter contre les Américains, les Russes, les Iraniens, les Turcs, le Hezbollah, les Syriens et les Iraqiens. L’organisation ne peut pas faire face à tout cela, Daech sera bientôt complète­ment vaincu. Mais il faut noter que de petites branches vont naître et elles vont essayer de trouver un autre endroit pour s’implanter. On peut prédire que le vide politique et militaire en Libye offrira un climat favorable à leur implan­tation. Ils vont aussi essayer de pénétrer dans les territoires égyptiens. D’où l’importance de trouver une issue à la crise libyenne, de stabili­ser ce pays et d’y installer une armée forte et puissante.

Quant au troisième combat, il concerne le concept même de créer un califat islamique. C’est le combat le plus difficile et le plus cri­tique. Il nécessite un énorme effort conjoint entre différents pays. On doit combattre cette idéologie en soi pour ne pas voir ce genre d’or­ganisations terroristes resurgir. C’est le plus important. Car beaucoup de musulmans croient en le concept de califat islamique.

— En Syrie comme en Iraq, la question du sort des djihadistes inquiète. Qu’en est-il ?

— En fait, Daech a causé une vraie catas­trophe sociologique en Syrie et en Iraq. Le premier ministre iraqien, Haïdar Al-Abadi, a annoncé par exemple qu’il y avait quelque 1 000 femmes qui ont été obligées à se marier ou même vivre avec des djihadistes de Daech. Ces femmes ne savent rien sur Daech et n’ont rien à voir avec cet organisme, elles n’adhèrent pas à son idéologie. Ces femmes sont de vraies victimes car elles ont eu des enfants. Alors, on a quelque 2 500 enfants sans nom, sans père, sans extrait de naissance et sans origine. Ces enfants et ces femmes sont rejetés par la société et sont considérés appartenant à Daech. C’est un exemple parmi d’autres. Il y a aussi les repentis. Comment procéder à leur réinsertion, à leur réhabilitation ? Il faut un énorme travail conjoint des hommes de religion, des sociolo­gues et des psychologues. Et la situation en Syrie est encore plus critique qu’en Iraq.

— Et les djihadistes étrangers ? Vont-ils retourner dans leur pays ?

— Il faut distinguer entre deux types de dji­hadistes. Les premiers, qui sont d’origine arabe ou africaine, sont soumis à de dures investiga­tions de la part des services de sécurité de leurs pays. Les deuxièmes sont les djihadistes d’ori­gine européenne. Ils posent un vrai problème à leurs gouvernements. Pour les Européens, il est plus choquant de voir un citoyen capable d’adopter une telle idéologie. En même temps, les lois de ces pays ne facilitent pas forcément leur jugement. Plusieurs capitales européennes ont déjà mis en place des centres de réhabilita­tion où ils doivent résider avant d’être interro­gés puis jugés.

— Tout compte fait, Daech subira-t-il le même sort qu’Al-Qaëda ?

— Tout d’abord, il y a une grande différence entre ces deux groupes terroristes. Daech a profité du chaos qui a secoué la région, notam­ment suite au Printemps arabe, pour créer son califat avec des territoires qu’il a bel et bien occupés. La stratégie d’Al-Qaëda était tout à fait différente. Il s’agissait de soutenir les mou­vements islamistes pour lutter contre des régimes qu’ils jugent faibles et soumis à l’Oc­cident, notamment aux Etats-Unis. Al-Qaëda voulait affaiblir à la fois les grandes puissances et leurs alliés du tiers-monde. Bien sûr, il n’a réalisé aucun de ces deux buts.




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