Semaine du 8 au 14 novembre 2017 - Numéro 1199
L’investissement de la bouse de vache
  Le projet bioénergie, lancé en 2013 par le ministère de l'Environnement dans des villages à Ménoufiya, Charqiya, Fayoum et Assiout, a donné ses fruits. 7 000 fermiers utilisent désormais les déchets pour produire leur énergie. Focus.
L’investissement de la bouse de vache
4 ans suffisent pour obtenir des produits agricoles à 100 % bio. (Photo : Magdi Abdel-Sayed)
Dina Bakr08-11-2017

Dès le coucher du soleil à Kafr Saqr, l’un des villages du gouvernorat d’Al-Charqia, Eid, pay­san, se presse pour ramasser des bouses de vaches afin d’alimenter son unité de transformation de déchets organiques en bioénergie. Il y a 2 ans, il a construit une infras­tructure sous terre, à la manière de fosses septiques pour produire du biogaz. Le surplus de ces matières fécales sert d’engrais organique pour fertiliser son terrain agricole. Eid possède 10 vaches et boeufs. Sur un espace d’environ 4 m2 (entre la mai­son et le terrain agricole), on peut voir deux grands bassins construits en parpaing et ciment. Dans le pre­mier, il jette des bouses de vaches fraîches et ajoute de l’eau en quantité égale. Ces excréments enterrés sous terre vont produire, dans des condi­tions similaires de la digestion humaine, du gaz méthane. Ce gaz est acheminé par des tuyaux à la cuisine pour la cuisson. « Très tôt le matin, je remplis un baril plein d’eau pour laisser le temps au chlore de s’éva­porer, car il pourrait nuire à la décomposition des bactéries conte­nues dans les déjections », explique Eid. Quant au second bassin, il sert à recueillir les résidus organiques obtenus après l’acheminement du gaz dans les tuyaux

Plus la fosse est grande et plus la production de biogaz est importante. Les plus grandes peuvent couvrir les besoins de 5 familles habitant dans une seule maison ou dans des mai­sons voisines. « La production du biogaz se fait selon un dispositif technique appelé biodigesteur. Le gaz part du premier bassin rempli d’eau et de bouses et passe dans un autre après filtrage des résidus. C’est à partir de ce tonneau que sont installés les tuyaux de transmission du gaz vers le fourneau installé dans la cuisine », explique Eid. En fait, deux vaches suffisent pour construire une unité de production de biogaz.

C’est le ministère de l’Environne­ment en 2013 qui a lancé ce projet de production de biogaz en collabora­tion avec des partenaires de la socié­té civile et des universités. L’objectif étant d’encourager les recherches, étendre la production de biogaz dans les zones rurales, garantir sa conti­nuité, et surtout sensibiliser les gens de différentes classes sociales au principe du recyclage.

Selon Ahmad Medhat, directeur exécutif de l’institution de bioéner­gie pour le développement durable, le ministère de l’Environnement a voulu créer un marché intégral pour étendre le système de bioénergie en Egypte.

« L’Etat cherche à diversifier ses sources d’énergie. Vu les besoins croissants en matière de carburants, les réserves en énergie ne pourront plus satisfaire tout le monde, face à une démographie galopante et au coût des forages pétroliers », sou­ligne Medhat. Il cite l’exemple de l’Allemagne, dont 40 % de l’énergie provient du biogaz.

2 000 unités en 2018

En Egypte, il existe 1 300 unités de production de biogaz réparties dans 18 gouvernorats. Ces unités ont per­mis de réduire la consommation en gaz naturel d’environ 53 000 bon­bonnes par an. En plus, l’Etat prévoit de construire 2 000 unités à la fin de 2018. « Si le nombre des unités de production de biogaz atteint 1 mil­lion, l’Etat n’aura plus à subvention­ner le coût de l’énergie qui s’élève à 2 milliards et demi de L.E. », explique Chaïmaa Omar, ingénieure chimiste et directrice de Biomix, une entreprise de construction des unités de production de biogaz, parmi les 25 autres existant en Egypte.

Actuellement, 7 000 personnes profitent de cette énergie propre, parmi elles Amira, mère de 5 enfants, qui s’est débarrassée du calvaire de la bonbonne de gaz. Elle est soula­gée de ne plus avoir à transporter sur sa tête une bonbonne de 35 kg et faire une demi-heure de trajet à pied tous les 15 jours. « La pénurie du gaz est plus importante durant les mois d’hiver, Il m’arrivait de me rendre à plusieurs reprises au dépôt et revenir les mains vides. Je devais parfois acheter la bonbonne de gaz à 75 L.E. au marché noir, au lieu de 40 L.E., son prix au dépôt », confie Amira.

« Les engrais organiques qui ferti­lisent notre terre nous donnent des légumes frais au goût exquis après la cuisson. Et grâce au biogaz, nos marmites ne sont plus souillées par la suie », dit-elle.

Abdel-Fattah, fermier habitué à vendre sa récolte aux détaillants, cherche désormais un distributeur pour introduire sa production dans les réseaux de ventes de produits bio. « Cela fait 4 ans qu’on possède cette unité, c’est-à-dire depuis le début du projet en 2013. Depuis, nous avons réduit graduellement notre consom­mation de légumes achetés sur le marché et cultivés souvent avec des pesticides, jusqu’à arriver à consom­mer 100 % de légumes et fruits bio, grâce aux déchets naturels qui ont fertilisé nos terres. Et les vendre par exemple dans les réseaux de produits bio pourrait augmenter mes revenus, car l’agriculture est notre seul gagne-pain », précise-t-il.

Zéro déchets

L’investissement de la bouse de vache
Pour faire fonctionner une unité de biogaz, il faut entre 2 et 6 m3 de bouse de vache par jour. (Photo : Magdi Abdel-Sayed)

Avoir une alternative innovante et naturelle a encouragé Ahmad Bakkar, propriétaire d’une usine de fabrica­tion de fromages, à se mettre au bio­gaz. Le fuel qui faisait fonctionner sa chaudière à vapeur, nécessaire pour la fabrication des produits laitiers lui coûtait très cher. « Peu importe le coût de l’installation de cette unité, car je pourrais récupérer l’argent de cet investissement, 2 mois après l’uti­lisation de cette bioénergie », com­mente Bakkar. Selon Ahmad Medhat, directeur exécutif de l’Institution de bioénergie et du développement durable, il est nécessaire d’établir un système pour séparer les ordures ménagères des autres déchets, et les citoyens doivent contribuer à pro­duire de l’énergie propre.

Ce genre de projet a permis aux habitants des zones rurales de décou­vrir que la nature leur offre certains avantages et qu’ils possèdent chez eux un trésor. « Auparavant, les bouses de vaches servaient à fabri­quer du fumier. Le surplus était jeté dans les ruisseaux ou sur les bords des routes », précise Chaïmaa.

Ibrahim Heggui, un habitant d’Al-Charqiya à la retraite, a décidé de s’investir totalement dans cette éner­gie. Il a augmenté sa production en bioénergie et s’en sert, non seulement pour la cuisine, mais aussi pour l’éclairage et le chauffage de la mai­son. En plus des bouses de vaches, il récupère les résidus de nourriture et les mous, et en alimente son unité de production. « J’avais besoin de telles idées créatives pour faire des écono­mies après ma retraite, surtout que ma pension est dérisoire. Et je n’au­rai plus à payer des factures exorbi­tantes d’électricité et de gaz », pré­cise-t-il. Aujourd’hui, Ibrahim Heggui compte zéro déchet chez lui.

Les établissements s’y mettent

L’association Sawirès pour le développement environnemental, en coopération avec l’Académie arabe de sciences et de technologie, va inaugurer une unité de biogaz à l’institut Tudor Bilharz pour les maladies du foie. « Cet institut de recherche et de traitement de 350 lits vient de commencer à produire du biogaz avec des résidus d’ali­ments, et ce, pour mieux respecter les normes de l’environnement », souligne Dina Hassaballah, directrice du projet à l’association Sawirès. Cette unité compte produire 2 200 m3 de biogaz par an. L’Union européenne et le gouver­nement allemand ont financé ce projet. En fait, ce n’est pas la première fois que l’institut Tudor utilise de la bioé­nergie. C’est l’un des premiers instituts à produire une énergie renouvelable pour alimenter le réseau électrique par l’énergie solaire, ce qui a contribué à réduire la consommation d’électricité pour la compagnie de distribution d’électricité. C’est pourquoi l’institut reçoit un soutien financier mensuel de la part de cette compagnie pour l’aider à payer les frais de maintenance des plaques solaires.




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