Semaine du 8 au 14 novembre 2017 - Numéro 1199
Balfour 100 après : Une célébration de l'injustice
  La célébration du centenaire de la Déclaration Balfour en Grande-Bretagne est une offense au drame que vit le peuple palestinien depuis des décades et une apologie à la colonisation israélienne. Retour sur une date qui a cristallisé l’occupation de la Palestine et dont les conséquences et les ondes de choc perdurent encore.
Une célébration de l
L'invasion israélienne au Liban en 1882.
08-11-2017
Gilbert Achcar
Ecrivain et académicien libanais

La première ministre britannique, Theresa May, a reçu, jeudi 2 novembre, son homologue israélien Benyamin Netanyahu, pour célébrer, avec 150 invités, le centenaire de la tristement célèbre Déclaration Balfour. Elle a ainsi tenu sa promesse d’il y a un an, quand elle avait annoncé aux membres de l’Association des Amis d’Israël de son parti conservateur que la Déclaration Balfour prouvait « le rôle vital que la Grande-Bretagne a joué dans la création d’un foyer national pour le peuple juif », ajoutant que son gouvernement comptait célébrer « avec fierté » le centenaire de cette déclaration. Personnellement, j’appartiens à la génération de la Naksa (rechute), ou plutôt de la deuxième Nakba (catastrophe) — la génération dont l’expérience politique a débuté et a été façonnée par la défaite des armées arabes dans la guerre de Juin 1967. Depuis cette date, je ne crois pas me rappeler une pareille insolence de la part d’un officiel britannique. J’ai fait une recherche, afin de me renseigner sur ce qui s’est passé à Londres à l’occasion du 50e anniversaire de ladite déclaration, et j’ai découvert qu’une célébration avait eu lieu le 5 novembre 1967 dans une salle de théâtre londonienne en présence d’Abba Eban, alors ministre israélien des Affaires étrangères, et de quelques politiciens britanniques amis d’Israël.

Sauf que cette célébration avait été organisée par l’Union sioniste de Grande- Bretagne, non par le gouvernement britannique, lequel n’y était représenté ni par son chef, ni par l’un de ses ministres. Pourquoi donc, un demi-siècle plus tard, l’actuelle chef du gouvernement britannique ose-t-elle ce qu’aucun de ses prédécesseurs au gouvernement n’a osé, heurtant les sentiments des Palestiniens et des Arabes avec une insolence qui frôle le mépris et la provocation ? Est-ce parce que l’image d’Israël aux yeux du monde est devenue celle d’une « démocratie florissante » et d’un « phare de la tolérance », comme l’a dit Theresa May dans son discours susmentionné ? Cette image ne s’est-elle pas plutôt dégradée suite à une série de guerres qualifiées mensongèrement de défensives ? L’Etat sioniste n’a-t-il pas attaqué le Liban en 1982, puis les Palestiniens des territoires occupés lors de la première Intifada, puis lors de l’Intifada d’Al-Aqsa, avant d’attaquer à nouveau le Liban en 2006 ? N’a-t-il pas mené à maintes reprises des frappes contre Gaza et commis contre les habitants de ce territoire des atrocités qui ont suscité l’indignation du monde entier ?

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1re Intifada en 1987.

Israël ne connaît-il pas de dérives vers l’extrême droite depuis 1977, soit dix ans après avoir occupé ce qui restait de la Palestine, avec la victoire du Likoud aux élections législatives, ce parti une fois qualifié de « fasciste » par son rival, le Parti travailliste ? L’actuel gouvernement israélien ne se positionne-t-il pas à droite de tous les précédents gouvernements sionistes ? N’a-t-il pas mérité les foudres des médias et de l’opinion publique en Occident, y compris en Grande-Bretagne ? Tout cela est vrai, mais le problème ne concerne pas l’image d’Israël, mais la nôtre. En 1967, et bien que les pays arabes aient subi la pire des défaites face à l’Etat sioniste, la position arabe était dans un bien meilleur état qu’aujourd’hui. C’est que la réaction populaire à la Naksa a contrebalancé par sa force le poids de la défaite. Les manifestations monstres qui ont gagné les rues de l’Egypte en réponse au discours de démission de Nasser le 9 juin 1967 sont nées d’un élan populaire, qui s’est étendu aux autres pays arabes et dont la manifestation la plus importante fut la naissance de la résistance palestinienne armée, notamment sur la rive est du Jourdain. Je me rappelle, avec une nostalgie digne des temps révolus, cette immense foule de manifestants sillonnant les rues de Beyrouth le 2 novembre 1967 à l’occasion du 50e anniversaire de la Déclaration Balfour.

Des drapeaux palestiniens et des drapeaux rouges flottaient au-dessus des milliers de manifestants, qui scandaient, les uns « Nasser, Nasser », les autres « Tempête, Tempête », en référence à la branche armée du mouvement Fatah. Le Vietnam s’imposait alors comme symbole de la résistance, populaire et révolutionnaire, face à l’impérialisme américain, et comme modèle susceptible de remplacer les régimes arabes vaincus. Nous avions la certitude de pouvoir remodeler la région arabe de sorte à effacer l’affront de la défaite et construire un lendemain meilleur. Une euphorie révolutionnaire qui n’a eu d’égal que celle qui a accompagné le « Printemps arabe » et qui s’est aussitôt dissipée dans un tumulte de guerres barbares. Et voilà que notre région traverse la pire période de faiblesse de son histoire, minée par des frictions intestines et des conflits interétatiques, privée de régimes patriotiques et de mouvements populaires. C’est sans surprise donc que la première ministre britannique nous crache au visage en célébrant la triste promesse faite par son gouvernement il y a un siècle l Gilbert Achcar est professeur en études du développement et en relations internationales à la SOAS, Université de Londres. Il est auteur de : Le Choc des barbaries (2002), traduit en 12 langues, Le Peuple veut (2013) et Symptômes morbides : La rechute du soulèvement arabe (2017).




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