Semaine du 8 au 14 novembre 2017 - Numéro 1199
Maya Morsi : L’autonomisation de la femme est la voie la plus sûre vers la parité
  Maya Morsi, présidente du Conseil National de la Femme (CNF), a présenté cette semaine au premier ministre la stratégie 2030 relative à l'autonomisation de la femme. Dans l'entretien avec Al-Ahram Hebdo, elle en explique les grandes lignes.
Maya Morsi
Maya Morsi
Nada Al-Hagrassy08-11-2017

Al-Ahram hebdo : En quoi consiste exactement la stratégie 2030 rela­tive à l’autonomisation de la femme ?

Maya Morsi : Il s’agit d’une stratégie ambi­tieuse visant à mieux intégrer la femme dans les domaines économiques, sociaux et politiques dans le but de réaliser les objectifs du dévelop­pement durable. A cet égard, je salue la coopéra­tion de tous les ministères et des instances concernées avec le CNF pour ce qui est de la mise en oeuvre de la stratégie. Nous élaborons des rapports trimestriels sur les progrès réalisés, les défis encore à relever et les meilleurs moyens de les surmonter.

— Que pensez-vous de l'initiative du prési­dent Abdel-Fattah Al-Sissi, qui a déclaré l'année 2017 « année de la femme » ?

— C’est une première en Egypte, en Afrique et même dans le monde entier. Cela reflète sur­tout la volonté politique de soutenir la stratégie de l’autonomisation de la femme et de renforcer son statut sur tous les plans. Conscient de l’im­portance du rôle des femmes, le CNF déploie beaucoup d’efforts pour améliorer leurs condi­tions. Au cours des 18 derniers mois, 2,646 millions de femmes ont participé aux activités du CNF, notamment lors de stages de formation professionnelle et politique, ainsi que de cam­pagnes de sensibilisation.

Quels sont les principaux axes de la stra­tégie 2030 ?

Maya Morsi
Les femmes représentent un tiers de la force du travail du secteur formel.

— La stratégie se fonde sur 4 axes, à savoir l’autonomisation politique, économique et sociale, ainsi que la protection de la femme de toutes sortes d’agressions phy­siques ou verbales. En ce qui concerne l’autonomisation poli­tique, elle vise à augmenter le taux de participation des femmes à la vie politique de 44 % actuel­lement à 50 % en 2030. La notion d’égalité entre tous les citoyens est inhérente au principe de parti­cipation, qui est le fondement de la pratique d’une véritable démo­cratie et le droit à l’exercice de la pleine citoyenneté. C’est dans ce contexte que le CNF oeuvre à pro­mouvoir l’occupation par des femmes de postes-clés au sein des instances gouvernementales et privées, une tâche qui est loin d’être facile. A titre d’exemple, au sein des organes judiciaires, la représentation de la femme reste faible. Elle est de 0,5 %, alors qu’on voudrait atteindre un taux de 25 %.

— Mais n’est-il pas paradoxal que le CNF milite pour l’intégration des femmes à la vie politique, alors qu’il interdit à ses membres d’avoir une affiliation politique ?

— Non. Le CNF est une instance neutre et doit traiter et présenter son aide à toutes les femmes d’Egypte sur un pied d’égalité. Si le CNF a décidé d’interdire à ses membres de faire partie d’un parti politique ou d’un mouvement quel­conque, c’est pour garantir la neutralité de ses plans et objectifs. Si un membre du conseil est en même temps membre d’un parti politique, il sera tiraillé entre son engagement pour ce dernier et son devoir au sein du conseil. Cela va créer un conflit d’intérêt.

Et au niveau de l’autonomisation économique, quel est le plan du conseil pour mieux intégrer les femmes dans le marché du travail ?

— L’augmentation du taux de partici­pation de la femme au marché du travail constitue le volet économique de la stra­tégie. D’après les chiffres officiels, le taux de participation des femmes de 15 à 24 ans au marché du travail est de 22,9 %. Les femmes représentent donc presque un tiers de la force de travail du secteur formel et elles sont déjà fort présentes dans les diverses activités économiques. Or, ce qui nous inquiète, c’est le secteur informel, où le taux des femmes vivant au-dessous du seuil de pauvreté est de 26,3 %. Notre objectif est de diminuer ce taux à 9 % d’ici à l’année 2030. Nos pro­grammes d’autonomisation économique s’adres­sent donc en premier lieu aux femmes les plus pauvres, bien souvent en partenariat avec des organisations locales et de la société civile. Les groupes les plus marginalisés comprennent les femmes issues des milieux ruraux, les employées domes­tiques et les femmes faiblement qualifiées. Nos objectifs consis­tent à leur assurer des revenus plus élevés, un meilleur accès aux ressources et un meilleur contrôle de celles-ci, ainsi qu’une sécurité accrue comprenant la protection contre la violence. Pour ce faire, le conseil organise des cam­pagnes de sensibilisation, comme celle intitulée Frappez à la porte, afin de faire connaître aux femmes les différents projets économiques offerts par les autres organes gouvernementaux, comme les micro-projets proposés par la Banque Centrale. Le conseil organise également des stages de formation pour promouvoir les qualifi­cations professionnelles des femmes. Nous aidons ainsi chacune à choisir le projet le plus convenable à ses besoins et à ses capacités.

— Quelle est l’importance de l’autonomisa­tion économique de la femme ?

— L’investissement dans l’autonomisation économique des femmes est la voie la plus sûre vers la parité, l’éradication de la pauvreté et une croissance économique inclusive. Les femmes apportent une contribution énorme à l’économie, que ce soit au sein des entreprises, dans les exploitations agricoles, comme entrepreneuses ou employées, ou par leur travail non rémunéré à la maison, où elles s’occupent de leur famille. Pourtant, certaines catégories restent touchées de manière disproportionnée par la pauvreté, la discrimination et l’exploitation. La discrimination basée sur le genre condamne sou­vent les femmes à des emplois précaires et mal rémunérés et ne permet qu’à une faible minorité d’entre elles d’atteindre des postes élevés. Elle restreint aussi l’accès des femmes aux terrains et aux emprunts et limite leur parti­cipation à l’élaboration des poli­tiques économiques et sociales. Et enfin, étant donné que les femmes se chargent de l’essentiel des tâches ménagères, il ne leur reste souvent que peu de temps pour exploiter de nouvelles perspectives économiques.

— En ce qui concerne l’axe relatif à la pro­tection de la femme, quels sont les dispositifs mis en place par la stratégie 2030 ?

— En vue de protéger la femme de toute agression physique ou verbale, le CNF veut introduire un certain nombre de modifications dans les lois concernant les femmes. J’aimerais attirer l’attention sur le fait que le principal enjeu du conseil est de préserver les droits de la famille égyptienne tout en tenant compte des droits de la femme et de l’enfant. Les modifica­tions évoquées visent à protéger les droits de la femme et à durcir les peines contre toute forme de pratique portant atteinte à la femme, dont l’excision des filles. Nous élaborons en outre un projet sur la documentation du divorce oral, afin de préserver les droits financiers de la femme. Le conseil se penche aussi sur la modification de la loi régissant la tutelle financière des orphe­lins mineurs. En vertu de la loi en vigueur, c’est le grand-père ou l’oncle paternel des enfants qui l’exerce. Notre modification entend accorder cette tutelle à la mère. En ce qui concerne l’hé­ritage, nous étudions actuellement les disposi­tifs judiciaires nécessaires pour lutter contre une pratique discriminatoire à l’égard des femmes, à savoir la privation de son droit à l’héritage. Il s’agit d’une pratique illégale, mais qui est deve­nue malheureusement très commune dans cer­taines régions, notamment en Haute-Egypte. Lors du mariage en Haute-Egypte, la famille de la mariée donne à cette dernière une somme d’argent en guise de compensation de sa part à l’héritage. Or, cette compensation n’équivaut en aucun cas à la part réelle de l’héritage. Certaines femmes qui ont été privées de leur héritage intentent des procès, mais la lenteur des procé­dures judiciaires les prive de leurs droits pen­dant de longues années. Enfin, concernant la protection des droits des employées domes­tiques, le conseil élabore un projet de loi orga­nisant ce genre de travail informel.

— Le CNF est-il consulté sur les nouvelles lois touchant les intérêts de la femme ?

— Oui. C’est un droit que garantit l’article 214 de la Constitution. Il exige la consultation du conseil sur les lois relatives aux femmes et lui donne le droit de proposer des modi­fications.

— Quel rôle pourra jouer le CNF dans le cadre de la stratégie 2030 pour s’attaquer au mariage pré­coce ?

— Le mariage précoce est l’un des facteurs de la croissance démographique. Le récent recense­ment démographique a révélé que 40 % des filles sont mariées avant l’âge de 18 ans. Un chiffre choquant, qui nécessite de se pencher sur les causes de ce phénomène et les moyens d’y faire face. Le CNF élabore un projet de loi qui incrimine le mariage avant l’âge de 18 ans. Le nouveau texte élaboré donne le droit aux filles forcées à se marier avant l’âge légal d’intenter un procès contre celui qui les a forcées. C’est très important de garantir une protection judi­ciaire aux filles pour combattre ce phénomène.

— Quelles sont les autres causes de la hausse du taux de croissance démogra­phique ?

— La pauvreté et l’analphabétisme jouent un grand rôle dans la hausse du taux de natalité. Les classes moyennes sont plus conscientes du far­deau économique que représentent les enfants pour la famille. C’est pourquoi la plupart des familles appartenant à cette classe se contentent d’avoir deux ou trois enfants au maximum. Le problème se situe au niveau des classes défavo­risées, qui considèrent les enfants comme une source de revenus. C’est surtout le cas dans les zones rurales, et dans le sud en particulier, où les familles voient leurs enfants comme un filet de sécurité.

— Que peut faire le CNF dans la lutte contre les causes de l’explosion démogra­phique ?

— La sensibilisation est un élément-clé pour contrôler la hausse du taux de croissance démographique. J’aimerais rappeler que dans les années 1970, 80 et au début des années 1990, l’USAID distribuait des contraceptifs à des prix dérisoires aux classes défavorisées, afin de contrôler le taux des naissances. Parallèlement, une vaste campagne de sensibilisation avait été lancée et avait commencé à porter ses fruits. Or, la situation a commencé à se dégrader depuis l’arrêt du financement de ce programme en 2009. Aujourd’hui, le conseil envisage de lancer de nouvelles campagnes de sensibilisation, dont une baptisée Ta santé. Elle vise à sensibiliser les jeunes filles mariées à l’importance de ne pas mettre au monde un enfant chaque année, comme le font certaines. La lutte contre l’analphabétisme n’est pas du res­sort du CNF. Je pense que les efforts déployés dans la lutte contre l’analphabé­tisme restent inefficaces. Il faut chercher les défaillances des politiques en la matière et essayer d’y remédier.




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