Semaine du 18 au 24 octobre 2017 - Numéro 1196
Makhlouf : Le sage rebelle
  Avec des caricatures toujours d’actualité, l’artiste Makhlouf se pose comme l'un des principaux représentants de sa génération. Son art, efficace et digeste, ne laisse pas indifférent.
Makhlouf
(Photo:Mohamad Moustapha)
Névine Lameï18-10-2017

Son tempérament très calme cache derrière lui une personne téméraire. Ce qui est fortement clair dans ses caricatures qu’il qualifie de « comédie noire », publiées régulièrement depuis 2008, au quotidien égyptien indépendant Al-Masry Al-Youm. Il s’agit de l’artiste autodidacte, le caricaturiste de presse et bédéiste Makhlouf, 35 ans. Un thermomètre capable de mesurer à travers son art, avec grande sagesse, non sans une douce ironie, les changements culturels et sociaux de l’Egypte.

Très dynamique et prolifique sur la scène artistique, Makhlouf vient de participer, en tant que membre du jury, à la 3e édition du Festival indépendant Cairo Comix qui vient de s’achever à l’Université américaine du Caire. Il s’agit d’une manifestation annuelle retraçant l’évolution de la BD en Egypte, et plus largement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Actuellement, Makhlouf se prépare à lancer en novembre prochain, à l’association Mazg, au centre-ville cairote, une série de rencontres et d’ateliers entre amateurs et artistes professionnels de BD. Une manière de parcourir toutes nouveautés concernant cet art qui, symbole de changement et de liberté d’expression, est capable de repenser le monde.

Né à Guiza, dans le quartier populaire d’Imbaba, Makhouf est issu d’une famille modeste qui n’a rien à voir avec l’art. Dans sa maison, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, le petit Makhlouf attendait impatiemment de voir sur l’écran de la télévision égyptienne l’émission du marionnettiste Rahmi et le doublage en arabe des films d’animation Disney. « Un jour, mon professeur à l’école nous a organisé une visite au théâtre des marionnettes, pour assister à la pièce du fameux poète et caricaturiste Salah Jahine, intitulée Sahsah Lama Yengah (quand Sahsah réussira). Fasciné par ce spectacle éblouissant, j’ai rêvé un jour de créer des marionnettes à l’instar de celles de Jahine. Néanmoins, je ne maîtrisais encore ni la technique ni les moyens pour le faire. J’étais timide lorsque j’étais enfant, je n’osais pas demander l’aide de mes parents. Et eux, ils n’ont pas facilement remarqué mon talent inné pour le dessin et la forte énergie rebelle qui était en moi. Renfermé sur moi-même, je vivais ce monde des marionnettes de Jahine, seul dans mon imagination », déclare Makhlouf, également amateur du personnage de fiction d’Hergé Tintin. « J’admire en Tintin, ce jeune reporter belge à caractère francophone, ses voyages aventureux, porteurs d’espoir et ouverts sur le monde. A l’instar de Tintin, je me suis lancé dans l’aventure de créer à ma manière, sur papier crayon, mon propre monde de marionnettes. Ces marionnettes bougent au quotidien, en interaction avec la société où elles vivent. Il en est de même pour mes caricatures, les meilleurs représentants à exprimer ma libre pensée à l’égard du monde », déclare Makhlouf qui voit en la BD franco-belge, simple, flexible, et hantée par la vie quotidienne, l’école la plus proche de la BD en Egypte.

Rencontrer à l’âge de 12 ans l’artiste portraitiste Saleh Al-Gamal était un premier pas dans le monde du dessin. Al-Gamal, devenu son mentor, ouvre à Makhlouf une nouvelle voie, voire une nouvelle chance. « Habitant également Imbaba, Saleh Al-Gamal était un artiste commercial. il m’a appris l’art du portrait d’une manière académique, celle de comment faire un bon travail dans un court laps de temps », dévoile Makhlouf. « Ma maison parentale à Imbaba, vu qu’elle donnait sur une usine de fabrication de glace, était souvent entourée d’innombrables chariots de glace. Les chariots ornés de dessins populaires et folkloriques (poupée du mouled, Abou-Zeid Al-Hilali, Mickey Mouse ...) attiraient mon attention. Malheureusement, l’artiste populaire pratiquant son art sur les balançoires et manèges des mouleds ou sur les murs des maisons accentuant des scènes de pèlerinage, est tombé dans l’oubli. Aujourd’hui, la technologie a envahi le monde de l’illustration », dénonce Makhlouf. Ce dernier rêve du jour où il fondera en Egypte une école de caricature et de BD. « Je suis très intéressé par la question de la culture de l’enfant et son éthique. D’ailleurs, j’admire en l’illustrateur Mohieddine Al-Labbad le fait qu’il présente à l’enfant des caricatures à support pédagogique riche en informations intéressantes, alors que le système éducatif est en recul », estime Makhlouf. Il pense que le développement de la caricature et de la BD en Egypte est très insuffisant, si l’on tient compte du développement de la société, auquel ces arts devraient être intimement liés. « Même l’Association égyptienne de la caricature souffre de problèmes financiers. C’est ce qui oblige les jeunes caricaturistes et bédéistes talentueux à trouver refuge ailleurs dans des sites d’informations indépendants, à l’exemple de Mada Misr (actuellement suspendu), des livres pour enfants, des Web Comic, des compagnies publicitaires, ou encore des journaux indépendants, à voix plus libre », déclare Makhlouf. Quant à lui, c’est le quotidien indépendant d’opposition Al-Dostour qui a adopté ses caricaturistes, de 2005 à 2008. « Al-Dostour, fondé en 1995, respirait à l’époque la liberté de la presse, dans un temps de mobilité politique qui a ouvert la voie à la révolution du 25 janvier. D’ailleurs, l’écrivain-journaliste Ibrahim Eissa, ancien rédacteur en chef d’Al-Dostour, croyant fort aux jeunes, encourageait la nouvelle génération de caricaturistes. Une génération chanceuse comparée à la génération qui la précède, celle de Gomaa, Amr Sélim, Tag et Toghan qui ne trouvaient pas facilement une place pour accueillir leurs arts. C’est vrai que les médias sociaux présentent un champ ouvert à notre génération de caricaturistes, mais, personnellement, je favorise la caricature de presse, destinée à un large public », affirme Makhlouf. Il a décidé un jour de renoncer complètement à ses études à la faculté de commerce, Université du Caire, pour se consacrer totalement à la caricature.

Aujourd’hui, bien installé sur son bureau au 4e étage du journal Al-Masry Al-Youm, Makhlouf aime vivre dans sa « zone de confort ». Dans son bureau où règne un désordre chaotique, ce cocoon se sent à l’aise et ne connaît pas le stress. « Célibataire, de caractère un peu routinier, j’aime fréquenter les mêmes endroits, entre mon bureau, ma maison et un café au quartier Garden city, où j’habite actuellement. D’ailleurs, je suis passé par une expérience d’amour ratée. Mon amie m’a quitté du fait que je ne suis pas comme elle, une personne qui aime beaucoup se déplacer ou faire des excursions safaris », déclare Makhlouf, avec son tempérament calme et serein. Une sérénité souvent cachée derrière ses caricatures sur papier, jetées pêle-mêle en masse, sur son bureau. Des caricatures qui, au crayon leste, ont la phrase assassine et le mot juste pour décrire la société égyptienne dans laquelle il vit. Voici, sur son bureau, différentes caricatures à différents thèmes : des personnages caricaturaux de différentes classes sociales qui célèbrent la qualification de l’Egypte pour la Coupe du monde de foot. Une caricature sur la hausse des prix. Une troisième qui critique le parlement égyptien ... « Je porte un grand intérêt dans mes caricatures au langage du corps, au mouvement, à l’expression des visages de mes protagonistes, à caractère ironique. L’art de la caricature est un document visuel, observateur témoin de son temps, mêlant les idées d’opposition et l’humour », précise Makhlouf. Et d’ajouter : « Pour dissiper la confusion chez les gens, entre bédéiste et caricaturiste, il faut comprendre la différence entre les deux arts. La caricature est une scène théâtrale, avec un décor, un seul cadre, des personnages limités et un dialogue ou un mot traitant d’une question politique, sociale, ou culturelle. Alors que l’Art comics est proche du cinéma, animé dans un cadre séquentiel et successif qui raconte une histoire. La comédie noire est pour moi la forme exemplaire de l’humour, qui souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l’absurdité du monde. Elle constitue parfois une forme de défense face à ce monde ».

Se moquer dans les limites autorisés constitue pour Makhlouf un nouveau défi. « Je vois que parler ou caricaturer des questions sociétales est beaucoup plus efficace que de critiquer un président ou un régime », lance Makhlouf. Et d’ajouter : « Je penche dans mes caricatures simples pour le dessin cartoon, même s’il s’agit d’une comédie noire qui suscite des interrogations et fait rire le récepteur sur les choses les plus sérieuses. Mes caricatures sont une arme de subversion », explique Makhlouf. Il est en cours d’achever très prochainement son premier livre intitulé Fannan Al-Marhala (artiste de cette prériode), sur les caricaturistes « combattants » des années 1990. « J'aborde dans mon livre, par exemple, l’icône Moustapha Hussein, considéré comme le thermomètre de la caricature égyptienne, et qui a travaillé dans le temps au quotidien Al-Akhbar. La caricature est un art visuel né d’écoles diverses, et donc la diversité des opinions est nécessaire. Il faut briser les tabous, se libérer des stéréotypes caricaturaux et s’opposer à tout pouvoir exigeant. Notre mission, nous les caricaturistes, c’est de surveiller la rue égyptienne sans la déranger, et de contrôler notre rage, pour ne pas être accusés d’être des fauteurs de troubles », déclare Makhlouf, très actif sur son Facebook, avec ses caricatures audaces, parfois même osées, qui lui coûtent un jour le blocage de son compte Facebook. « A force de critiquer les Frères musulmans dans mes caricaturistes, j’ai été accusé d’être un corrupteur. Et quand j’ai défendu les caricaturistes tués de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo qui étaient des partisans fidèles de la cause palestinienne et du Printemps arabe, j’ai été accusé d’infidélité à l’islam. Quelle que soit la religion, l’âme humaine doit être respectée. Je rêve de faire revivre un jour en Egypte la caricature des années 1960, où il n’y avait pas de restrictions à la liberté d’expression. A cette époque, Salah Jahine a publié une série de caricatures intitulée Nadi Al-Orah (le club des nus) et Bahgat Osman véhiculait dans ses caricatures des idées philosophiques très ouvertes », déclare Makhlouf.

En quête inlassable de réforme, Makhlouf se lance en 2011 dans une nouvelle aventure. Il participe avec ses collègues au lancement de la revue indépendante non périodique TokTok. « Vu le déclenchement de la révolution du 25 janvier, TokTok n’a pas eu la chance de poursuivre ses activités. En 2012, nous avons réussi à obtenir de l’Union européenne un soutien de deux ans, qui fait partie d’un projet intitulé Le neuvième art. Actuellement, mes collègues et moi, nous essayons d’attirer de nouveaux jeunes illustrateurs, à TokTok, pour la relancer », conclut Makhlouf.

Jalons :

1982 : Naissance à Imbaba, Guiza.
2003 : Travail à la maison d’édition saoudite Atfalna.
2006 : Caricaturiste de la couverture du quotidien Al-Ahram Al-Eqtessadi.
Janvier 2011 : Correspondance avec Charlie Hebdo, avec des caricatures sur les 18 jours de la révolution du 25 janvier.
2016 : Travail aux journaux libanais Al-Safir et Al-Nahar.
2017 : Membre du jury au Festival Cairo Comix3.




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