Semaine du 4 au 10 octobre 2017 - Numéro 1194
Les tribulations du cheikh Jackson
  A travers l'histoire d’un jeune imam de mosquée, le réalisateur Amr Salama dresse, dans son nouveau film Sheikh Jackson, le tableau d’une société chaotique, déchirée par le libéralisme et le conservatisme.
Les tribulations du cheikh Jackson
Un adolescent, épris de Michael Jackson, un cheikh en devenir.
Yasser Moheb04-10-2017

Il est si facile de ridiculiser ou d’attaquer férocement le fana­tisme religieux, qu’en arrivant à la projection de Sheikh Jackson, on redoutait un peu la vision de ce film annoncé comme une satire indirecte du fanatisme religieux. Deux heures plus tard, il fallait reconnaître à Amr Salama et à son équipe de travail le mérite d’avoir été bien au-delà des clichés accompagnant souvent cette théma­tique.

Il s’agit d’un jeune cheikh, prédi­cateur égyptien ultraconservateur, qui commence à « manquer de foi », selon ses dires. De vieux souvenirs d’enfance et d’adolescence hantent désormais son esprit, lui rappelant qu’il était un grand fan du chanteur américain, Michael Jackson. A l’an­nonce du décès de ce dernier à la radio, il était complètement boule­versé, à tel point d’imaginer la pop star internationale le suivre partout, y compris dans la mosquée où il est prédicateur. Il assume ses images qui le poursuivent sur le plan per­sonnel, mais ceci le gêne atroce­ment sur le plan spirituel.

Dans ce métrage, Amr Salama apporte quelques pistes de réflexion qui peuvent éventuellement ouvrir le débat sur l’éducation imposée par certains parents à leurs enfants, sur la masculinité de la société, ou sur le choix de Michael Jackson lui-même comme star controversée partout dans le monde arabe, sur­tout islamique. Le scénario du film signé par Amr Salama et Omar Khaled n’explique pas tout, mais laisse plutôt le spectateur suivre la trame, tout en étant guidé parfois par la voix off du principal prota­goniste. La fibre militante du réali­sateur est toujours bel et bien pré­sente, mais beaucoup plus en retrait. Elle n’est plus un manifeste en soi, mais un élément vital du récit que l’on retrouve dans les choix des personnages, leur mode de vie et leurs comportements. Si Salama choisit encore de faire pas­ser un certain nombre de messages, il laisse plus que jamais à la caméra le soin de brosser tous les discours, non sans ironie, mais toujours en profondeur. Les silences, chez lui, secondés par la bande musicale ou pas, sont des modèles de mise en scène. La scénographie, les tech­niques visuelles bien travaillées, les scènes esthétiquement agréables qui reprennent des chansons de Jackson, constituent des points forts de l’oeuvre.

Finesse du fond et de la performance
Aux discours, Salama préfère donc une mise en scène lénifiée, dépouillée de tout ornement, qui ne s’attarde pas trop sur les nom­breuses idées religieuses, mais s’en sert pour décrire le quotidien de cet homme de religion. L’équilibre est fragile, mais intelligemment tenu.

Le cinéaste offre d’ailleurs une galerie de visages marqués par la peur, mais aussi par la sérénité. Les comédiens, tous extraordinaires, s’offrent habilement à la caméra et à leurs personnages. Ahmad Al-Fichawi présente l'un de ses rôles les plus profonds et les plus réussis. Il paraît assez mûr dans sa prestation et incarne à merveille le personnage de l’imam déchiré entre sa raison et ses passions. Ahmad Malek excelle à jouer le même personnage durant son ado­lescence, la période où il était com­plètement épris de Michael Jackson. Les deux jeunes comé­diens ont passé des semaines afin de perdre du poids et d’apprendre à danser le breakdance. Plusieurs niveaux d’expression dramatique et d’interprétation ont permis à Malek de mettre l’accent sur son talent frais. Magued Al-Kidwani surprend et inspire encore et toujours dans le rôle du père violent et du mari infi­dèle. Basma, Amina Khalil, Yasmine Raïs et même la jeune Salma Abou-Deif ont toutes joué leur rôle le plus aisément possible. Puis, il y a Hani Adel, qui mérite une mention spéciale pour le mon­tage et la bande musicale.

Loin du débat qu’il a soulevé sur son choix pour représenter l’Egypte à l’Oscar du Meilleur film étranger, le 4 mars 2018, Sheikh Jackson est sorti les mains vides du palmarès du Festival du film d’Al-Gouna. Il reste quand même parmi les oeuvres importantes dans la filmographie de toute l’équipe de travail. Un film pour un public qui aime se divertir, mais avant tout réfléchir.




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