Semaine du 6 au 12 septembre 2017 - Numéro 1190
Les invétérés du Paris de l’Orient
  Malgré la dégradation, beaucoup de personnes sont fortement attachées au centre-ville. Elles tentent de perpétuer une lointaine mémoire.
Les invétérés du Paris de l’Orient
(Photos : Bassam Al-Zoghby)
Hanaa Al-Mekkawi06-09-2017

Devant l’immeuble numéro 4 rue Zaki, des youyous fusent et vien­nent couvrir les voix des ven­deurs de pièces détachées et les klaxons des voitures. C’est une nouvelle mariée dont on apporte le trousseau afin de le ranger dans son appartement. L’accès à l’im­meuble n’est pas facile, la rue est encombrée de marchandises exposées de part et d’autre de la rue occupant une grande partie des deux trottoirs et de la chaussée où il n’y a d’espace que pour une seule voiture avec difficulté. Les piétons se débrouillent au milieu de tout cela comme ils peuvent.

C’est dans ce chaos que Marianne, son fiancé, leurs parents et leurs amis sont tous présents pour aider à décharger le contenu du trousseau et le déposer dans l’entrée de l’im­meuble. Et tous vont devoir monter à pied, les bras bien chargés, les 4 étages de l’im­meuble, car l’ascenseur est en piteux état. La scène frôle l’insolite. « On ne voit pas de jeunes couples venir habiter dans cet immeuble depuis longtemps. Beaucoup de gens ont déménagé et ceux qui y habitent encore n’ont pas eu d’autres choix », dit Mohamad, vendeur. Construit au début des années 1930, l’immeuble, désormais en piteux état, garde encore les traces de son faste. L’entrée et les marches des escaliers sont recouvertes de marbre italien, et les rampes en fer forgé.

Et c’est le cas de la majorité des vieux bâtiments du centre-ville que la plupart des habitants ont décidé de quitter, laissant aux commerçants la liberté de faire ce qu’ils veulent. « Je ne pouvais me marier dans un apparte­ment en dehors du centre-ville. C’est là où je suis née et c’est là aussi où j’ai toujours habité avec mes parents et mes grands-parents. Mon fiancé n’était pas d’accord, mais comme j’ai beaucoup insisté, il a fini par céder », dit Marianne.

J’y rencontre mes amis

Malgré la dégradation du centre-ville que l’on appelait jadis « le Paris de l’Orient », il y a encore des personnes qui y sont attachées. « Cela me fait mal de voir toute cette détérioration, mais il demeure l’endroit où je veux continuer à vivre. Cet endroit me rappelle Paris où j’ai passé une bonne partie de ma vie, en plus, je me trouve à proximité de toutes les institutions gouvernemen­tales, l’Opéra et les hôtels sur le Nil où je rencontre mes amis », dit Rafiq Salaheddine, architecte. Il vit avec sa femme dans un appartement qu’il a hérité de son père à la rue Chérif.

Dans son immeuble, presque tous les appartements sont fermés ou loués. Et c’est le cas de tous les immeubles du centre-ville. Et tous les immeubles de ce Caire khédivial ont besoin de beau­coup de restauration. « La majorité de ceux qui y possèdent encore des logements pen­sent que l’endroit ne leur appartient plus, ne leur convient plus », dit Hamdi Saber, cour­tier depuis 40 ans. Ce dernier ajoute que les bons courtiers doivent connaître l’histoire de chaque immeuble et chaque propriétaire d’appartement. Ils entretiennent de bonnes relations avec les habitants et leurs proches pour connaître leurs nouvelles. « Il faut être prêt pour conclure une promesse d’achat ou de vente à n’importe quel moment », précise-t-il. Les avocats jouent aussi le rôle de cour­tiers mais de manière indirecte, comme l’af­firme Nagui, qui travaille dans le bureau d’un grand avocat au centre-ville. « Ces hommes de loi possèdent tous les papiers et les informations concernant les apparte­ments du centre-ville, alors il leur est facile de conclure des ventes ou des achats d’ap­partements. Un avocat installé au centre-ville s’adonne d’emblée au business de l’im­mobilier », dit-il. Il paraît que ces derniers peuvent jouer un rôle très influent dans ce domaine comme l’explique Hassan, vendeur de journaux et qui connaît tous les rouages de ce domaine. Ce dernier pointe du doigt un bureau d’avocat dans l’un des immeubles. Il explique que cet homme de loi est l’un parmi tant d’autres qui sont à la recherche d’appar­tements dont les propriétaires ont émigré depuis longtemps sans espoir de retour ou sont décédés et n’ont pas d’héritiers.

Revivre le rêve entre 7h et 10h

C’est au coeur de la place Talaat Harb que Samir, qui travaille dans le domaine de l’import-export, habite depuis les années 1940, tout près du Café Riche où il prend, chaque matin, son café, lit les journaux, ren­contre ses amis puis se rend à pied à son bureau situé à la rue Adli. « Le seul moment où je peux jouir du centre-ville, c’est entre 7h et 10h du matin, car il ressemble à l’endroit que j’ai toujours connu. Passées ces heures, il n’est plus possible de marcher dans la rue, il y a trop de bruit et d’embouteillage et je ne supporte pas cela », dit Samir. Ses enfants n’ont pas pu supporter la vie au coeur de la ville, et après leur mariage, l’un a choisi d’habiter le quartier d’Héliopolis et l’autre la ville du 6 Octobre. Triste de voir le centre-ville, symbole de la culture, de l’art et de l’élégance, se dégrader, Samir tente de rester fidèle à ce qui reste de l’époque en passant, chaque jour, un petit moment au Café Riche.

Un changement remarquable

Un simple regard jeté sur les immeubles qui se dressent le long de la rue Talaat Harb, surnommée jusqu’à l’époque de Nasser rue Soliman pacha, suffit pour remarquer le changement qui s’est opéré au coeur de la capitale. On ne peut plus distinguer les entrées des immeubles à cause des enseignes des magasins et des entreprises qui occupent plusieurs étages et dont les balcons sont ornés de leurs affiches. Le matin, une horde de fonctionnaires occupe les bâtiments et l’après-midi, c’est la cohue dans rues, car les gens viennent faire leur shopping au centre-ville. La majorité sont issus de la classe moyenne cherchant de bonnes occasions introuvables dans les grands centres com­merciaux. Durant les fêtes et lors des vacances estivales, le centre-ville sert de sortie préférée, voire « chic » pour ceux qui habitent dans les quartiers populaires. Hamdi, courtier, déclare que la composition démo­graphique a beaucoup changé au fil du temps suite à l’exode rural. Les provinciaux ont envahi la capitale, surtout le centre-ville. « Ce phénomène a commencé dans les années 1960 après la nationalisation et le départ d’Egypte de la majorité des étrangers. La plupart d’entre eux habitaient le centre-ville, certains ont vendu ou laissé leurs appartements à des Egyptiens. Actuellement, le dernier mot revient aux portiers, devenus courtiers, et aux avocats », explique Safieddine, fonc­tionnaire à la retraite et qui habite la rue Qasr Al-Nil. Ce dernier quitte son appartement et passe les jours de fête et les week-ends chez sa soeur à Héliopolis.

La nature des habitants du centre-ville a ainsi changé au fil des ans. Les anciens les appellent les nouveaux habitants. Ce sont les propriétaires de magasins et d’entreprises qui préfèrent habiter à proximité de leur travail. Beaucoup de provinciaux possèdent aussi des appartements qu’ils utilisent lorsqu’ils sont au Caire. Il y a encore des étrangers, mais d’autres nationalités que l’on ne trouvait pas autrefois. Les Syriens, les Libyens, les Soudanais et les Yéménites sont présents en grand nombre. Et si on passe par Abdine, on peut remarquer que le nombre de Soudanais est bien important dans ce quartier surnommé la zone des Soudanais, comme le dit Réfaat, garçon de café. Mary, réceptionniste dans un hôtel qui occupe tout un étage dans un bâtiment dans la rue Zaki, affirme que toute sa clientèle est composée des pro­vinciaux et des Arabes de divers pays. Pour elle, le centre-ville « restera tou­jours l’endroit attrayant, inspirant tou­jours un sentiment de nostalgie aussi bien pour les anciennes que pour les nouvelles générations ».




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