Semaine du 6 au 12 septembre 2017 - Numéro 1190
Un lieu-culte
  Le centre-ville continue d'inspirer nombre d'artistes, quels que soient leur genre et leur discipline. Les visages du Caire khédivial, ses cafés et ses rues sont leurs thématiques de prédilection.
Un lieu-culte
Opéra Le balcon. (Photo : Bassam Al-Zoghby)
May Sélim06-09-2017

West Al-Balad (centre-ville) et Cairokee sont deux troupes musicales indépendantes dont l’oeuvre ne peut être séparée de l’ambiance du centre-ville. Car c’est là-bas que les musiciens se sont rencontrés, qu’ils ont décidé de fonder leurs troupes et de donner leurs premiers concerts. West Al-Balad, par exemple, a été créée en 1999 par Hany Adel et Ahmed Omran. Au sein du groupe, toutes les tendances se confondent, comme au centre-ville cairote. On chante aussi les différents genres musicaux : rock, jazz, pop, etc. Et ses premiers concerts ont eu lieu dans les rues et les stations de métro. La troupe a commencé par chanter entre autres : « Nous avons croisé au centre-ville l’intellec­tuel, l’artiste, le fonctionnaire, le créateur et le faux créateur ». Chantant également l’amour, elle ne s’éloigne guère du centre-ville. Le vidéo­clip de la chanson Qarrabili (approche-toi) est entièrement tourné au centre-ville ; on y voyait les musiciens jouer et déambuler dans les rues du Caire khédivial.

Et très prochainement, West Al-Balad sortira son nouvel album, fort attendu. Les membres du groupe sont en train d’y mettre les dernières touches dans un studio, situé lui aussi au centre-ville, précisément à la rue Safiya Zaghloul. Un studio souvent fréquenté par les divers musi­ciens et groupes indépendants.

Cairokee appartient également à cette dernière catégorie qui a décidé de se ranger sous l’éti­quette de la musique alternative, dès la fondation du groupe en 2003 par le chanteur Amir Eid. Celui-ci a forgé son nom, en amalgamant Le Caire au style de chant karaoké. Ses chansons lancent, non sans humour, une critique acerbe aux régimes politiques successifs du pays. Les musiciens favorisent le rock et le hip-hop, pour exprimer à haute voix la rébellion de la jeune génération. En chantant et filmant leurs tubes, ils restent collés au centre-ville et aux scènes du quotidien.

Les deux groupes Cairokee et West Al-Balad ont d’ailleurs collaboré pendant la révolution du 25 janvier 2011, interprétant la chanson Sout Al-Horréya (la voix de la liberté), composée par Amir Eid et Hany Adel. Le vidéoclip a été tourné à la place Tahrir, où les foules de manifestants reprenaient en choeur les couplets et le refrain. La place Tahrir, à cette époque, était un centre d’effervescence regroupant la majorité des troupes libellées Underground.

Certaines d’entre elles, comme Cairokee, ten­tent de préserver cet esprit révolutionnaire, regardant tout ce qui se passe d’un oeil critique. Leur dernier album Noqta Bida (un point blanc) en dit long ; ses 14 chansons viennent de sortir sur Youtube il y a juste quelques jours. Dans les vidéos d’Am Gharib (oncle Gharib) ou encore Naadi Al-Charie Sawa (traverser la rue ensemble), Al-Dinasaur (le dinosaure), etc, les scènes de la vie au centre-ville sont bien pré­sentes. Am Gharib est un vieil habitué des cafés du centre-ville, qui maintient son sourire malgré les douleurs. Sur la page Facebook de la troupe, l’affiche de la chanson Le Dinosaure met en valeur l’immeuble du pâtissier et confiseur Groppi, ainsi que les deux statues de lions du pont Qasr Al-Nil. Le clip est plutôt une anima­tion stop motion, qui enchaîne des scènes et des images du centre-ville cairote, en chaos.

De la nostalgie

Le centre-ville se présente aussi comme un espace de nostalgie pour d’autres artistes. En décembre dernier, le metteur en scène Omar Al-Moataz Bellah et sa troupe Teatro, en coopé­ration avec l’association Mahtat pour les arts contemporains, ont choisi de se produire dans un vieux bâtiment du Caire khédivial, à proximité de la rue de la Bourse. Ils ont donné l’opéra du balcon. Un groupe musical chantait ainsi des airs d’opéra, à partir d’un balcon au premier étage. Les musiciens et interprètes étaient en tenue de maison, mélangeant les hits, en arabe, anglais et français. « Même si on cherche à s’éloigner du centre-ville, pour aller parfois dans les bidon­villes ou dans les quartiers défavorisés, certains projets nous obligent à revenir au coeur de la capitale », évoque Héba Al-Cheikh, l’une des responsables de Mahtat qui vise essentiellement à divulguer les arts dans les milieux défavorisés. Revenir au centre-ville se fait-il pour eux par nostalgie ou par nécessité ? Al-Moataz Bellah y répond : « J’ai voulu m’approcher des gens ordinaires, habitant les anciens quartiers cai­rotes, pour leur offrir un moment de beauté, venant de loin, de l’époque où l’on écoutait encore la musique classique et les airs d’opéra à la radio ou au gramophone qui constituaient des appareils de luxe que possédaient les familles relativement aisées ».

Cette nostalgie du bon vieux temps, on la retrouve aussi dans les peintures de Omar Al-Fayoumi qui peint souvent les cafés du centre-ville et ses habitués. « Je suis né dans le quartier résidentiel de Doqqi. Mais quand j’ai commencé à comprendre ce qui se passe tout autour, je suis tombé amoureux du centre-ville et de ses anciens bâtiments. Leurs histoires et leurs personnages m’attirent. Je me rappelle avoir passé 24 heures d’affilée à déambuler entre les cafés et les rues du centre-ville, afin de mieux les découvrir. J’errais simplement, me contentant de contempler l’espace et les gens », raconte Al-Fayoumi, habitant à proximité de la rue Mohamad Ali, l’ancien foyer des almées et des musiciens.

Avec un grand sourire sur les lèvres, il poursuit ses histoires : « Cette rue a été élargie par un fetewa d’Al-Azhar (homme de main) à l’époque khédiviale, de façon à permettre l’aller-retour de deux chameaux ». Et d’ajouter : « J’ai peint les cafés pour la première fois dans les années 1980. Un légendaire animateur de radio, Chawqi Fahim, venait passer son temps de loisir au café Zahret Al-Bostane. Il était souvent seul, silencieux, la tête appuyée sur sa main. Un jour, on devait célébrer son anniversaire. J’ai taillé un portrait de lui, comme cadeau. Je l’ai peint assis sur le café comme je le voyais tous les jours, mais l’espace était plus éclairé. Après avoir passé un petit séjour à Louqsor, et sous l’effet du soleil, mes peintures de cafés étaient encore plus lumineuses ; les couleurs plus cha­leureuses ».

Sur ses toiles représentant les cafés, l’on identifie facilement l’écrivain Bahaa Taher, l’artiste Adly Rizqallah … Bref, pas mal de visages familiers que l’on croisait au centre-ville dans les années 1980 et 1990. A une phase ultérieure de son travail, il a commencé à accorder à ses personnages, inspirés du centre-ville, une allure d’anges ou de saints. Fayoumi évoquait de la sorte l’état d’une société à l’at­tente d’un sauveur. Les cafés populaires chan­geaient, comme tout le reste. Ils sont munis de divans et de télévisions, pour attirer la clien­tèle. « Les scènes de la rue se sont mêlées, dans mes tableaux, avec des scènes d’intérieur, montrant les décors des vieilles maisons. On ne pouvait plus dire si le café était un espace intime et clos ou un lieu de rencontre en plein air », précise Fayoumi.

Sa récente exposition, à la galerie Misr, à Zamalek, reprenait les portraits de ses amies du centre-ville, qu’il a rapprochés des icônes du Fayoum. « J’aime les portraits, pourquoi donc ne pas peindre mes amies du centre-ville ? J’ai dessiné la chorégraphe Hend Al-Balaouti, la photographe Randa Chaath, la chanteuse Maryam Saleh, etc. », dit-il. Lorsqu’il se sent épuisé par les bruits du centre-ville, le peintre s’enferme chez lui, pendant un jour ou deux, pour se reposer. Mais, de nouveau le centre-ville l’appelle et il y répond toujours avec passion.




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