Semaine du 6 au 12 septembre 2017 - Numéro 1190
Omar Nagati : Il nous faut de la diplomatie urbaine
  L’architecte Omar Nagati est l’une des figures incontournables du centre-ville et du laboratoire d’études urbaines, Cluster Cairo. Il nous laisse visiter la librairie spécialisée de sa fondation et nous fait redécouvrir le Downtown avec ses yeux d’expert.
Omar Nagati
Omar Nagati. (Photo : Bassam Al-Zoghby)
Dalia Chams06-09-2017

Durant une conversation avec l’architecte Omar Nagati, nous survolons les terrasses du centreville, ainsi que ses passages, ses cinémas, ses bars et ses studios de photographie. On passe ainsi par le roof de l’hôtel Carlton, fondé par une société suisse en 1935, par le bar en plein air du Lotus, installé sur la terrasse d’une pension classique qui date des années 1950, par les passages de Kodak, Philips et Tewfiqiya ...

On va du centre à la périphérie, et vice-versa, pour en souligner les aspects de l’informalité ou analyser l’hétérogénéité sociale d’un point à l’autre. « L’informalité ne se limite pas à la périphérie ou à la ceinture de quartiers champignons encerclant la ville. Les communautés les plus luxueuses ont besoin de services fournis par des chauffeurs, des portiers, des voituriers … Ces derniers ont besoin à leur tour de boire un thé par exemple, donc, on installera un petit café de fortune, dans le coin, un logement avec les moyens du bord, pour habiter non loin de son lieu de travail et ainsi de suite. D’où les divers aspects de l’informalité et les grappes d’agglomérations sans nom, que l’on peut détecter autour des compounds entourés de hauts murs, à la périphérie de la métropole, comme en plein centre-ville, avec les magasins qui débordent sur le trottoir ou les marchands ambulants et les voituriers du marché Tewfiqiya », indique Nagati, qui a étudié et enseigné à l’Université de British Columbia, à Vancouver, et à l’Université de Californie, à Berkeley, et dont les études supérieures ont porté sur l’usage informel de l’espace public. « Les gens s’organisent différemment dans ces cas. L’espace est régi à travers des règles alternatives, établies par un réseau complexe de différents acteurs locaux, allant de bas en haut ; nous essayons donc d’en déchiffrer les codes », explique-t-il. « Les passages du centre-ville, par exemple, constituent un lieu idéal pour examiner l’interférence du public et du privé, dans un même espace. Ils nous permettent de redécouvrir la ville de l’intérieur vers l’extérieur. On s’introduit ainsi dans la ville par la cuisine, et non pas par le salon où l’on reçoit d’habitude les visiteurs », ajoute l’architecte pour expliciter son point de vue, mais aussi la démarche de Cluster Cairo, le laboratoire d’études urbaines qu’il a fondé en 2011, avec sept autres chercheurs et architectes, adoptant tous une même approche pluridisciplinaire.

Mutations

Le laboratoire a d’ailleurs commencé ses activités, quelque six mois après la révolution du 25 janvier, par une documentation sur les changements urbanistiques qu’a subis Le Caire, en période postrévolutionnaire, notamment en l’absence de toute surveillance sécuritaire. De plus, il a inventorié l’ensemble des initiatives culturelles qui ont émergé durant la même époque, lorsque tout le monde avait l’impression de se réapproprier la ville, chacun suivant son champ d’action et ses compétences.

Il nous faut de la diplomatie urbaine
Des locaux lumineux, ouverts sur le reste du Caire. (Photo : Bassam Al-Zoghby)

Dans cet esprit, ont été lancées aussi d’autres initiatives urbaines, à l’instar de la plateforme Megawra et la revue Cairo Observer. « On s’entretenait régulièrement, dans un premier temps, avec ceux-ci et tous les autres, présents sur le terrain, chacun selon ses points d’intérêt. On collaborait, sans avoir de partenariat officiel. Aujourd’hui, c’est différent. Les rencontres se font de plus en plus rares. Nous ne sommes plus à la phase des transformations révolutionnaires, mais plutôt à celle de la réforme et du changement progressif. Il faut donc aller, de bout en bout, suivant des tactiques intelligentes pour réaliser de petits succès. C’est notre modus operandi, à l’heure actuelle », dit Nagati, ajoutant : « Il y avait une raison politique et urbaine, justifiant le lancement de ces initiatives. La révolution était aussi d’ordre urbain, les gens s’insurgeaient contre l’injustice urbanistique et les politiques de marginalisation adoptées par le gouvernement, lesquelles ont mis à l’écart les deux tiers des habitants du Caire, appartenant au secteur informel. L’Etat a abandonné son rôle ; il y a eu beaucoup de pression sous l’effet du néolibéralisme, et d’un coup, l’explosion. Les manifestants se sont déchaînés d’abord, dans les rues de la capitale et sur les places, ensuite ce fut l’insurrection générale ».

Nostalgie de la belle époque

Ces jours lointains, passés en liesse à la place Tahrir, évoquent chez les uns une nostalgie aussi vive que celle hantant d’autres lorsqu’il est question d’aborder « la belle époque » du Caire khédivial. Dans les deux cas, l’idéalisation et la généralisation sont de mise. Par exemple, on a tendance à glorifier le bon vieux temps et l’âge libéral d’avant 1952, alors que le centre-ville cairote, à l’époque, était très stratifié, voire interdit à certaines couches de la société. De même, on accorde à la place Tahrir une haute valeur symbolique, alors qu’en réalité celle de Talaat Harb est beaucoup plus centrale pour le Dowtown.

« Tahrir a un poids historique, étant bordé de plusieurs organes politiques importants. En quelque sorte les leviers de l’Etat. Mais ce n’est pas le plus important sur les plans urbain et géographique. On penche souvent vers la romantisation du Caire khédivial, alors que je préfère l’appeler le centre-ville, pour insister sur son côté pluriel, à l’opposé du caractère exclusif du Caire khédivial », fait remarquer Omar Nagati, pour qui les artistes peuvent jouer le rôle de catalyseurs, afin de développer le centre-ville de manière plus sensible, à même d’inclure tout le monde. D’où la collaboration étroite qui se fait entre Cluster Cairo, les artistes indépendants et les propriétaires d’Art House comme Zawya ou Cimathèque. « L’art respire la diversité. Il nécessite d’aller à la rencontre des gens pour créer. L’artiste est un activiste, de par sa nature. Il fait appel au changement. Donc ce n’est pas par hasard qu’ils étaient en premier, à la place Tahrir, durant les 18 jours de la révolution et qu’ils étaient à l’origine de la redécouverte du centre-ville vers le début des années 2000, avec l’émergence des troupes dites indépendantes et de l’art alternatif. Et ce, après les trois décennies de négligence et de régression qu’a connues le centreville, depuis l’ouverture économique sous Sadate ».

Artistes-catalyseurs

Pour l’architecte, c’est grâce à eux que le centre-ville est redevenu un lieu à la mode. Et c’est souvent avec eux qu’il travaille, afin de réaménager certains espaces, comme les passages, pour accueillir des expositions de livres ou d’art visuel, des performances, des marchés hebdomadaires, etc. En même temps, Cluster Cairo envisage de transformer les terrasses des maisons en des pôles d’attraction économiques. L’idéal serait de travailler sur un immeuble type, donc réaménager le passage en bas du bâtiment ancien ainsi que sa terrasse, sans porter atteinte à la vie quotidienne de ses habitants. Cela peut sans doute s’intégrer au sein du plan de réhabilitation actuel, appliqué par le gouvernement, mais aussi par certaines entreprises privées. « L’essentiel est de ne pas susciter d’antagonisme, d’aboutir à un consensus ou à un terrain commun, avec les habitants, les municipalités ou autres parties gouvernementales, avec le secteur privé, etc. qui doivent tous se sentir concernés par notre projet. C’est ce qu’on appelle de la diplomatie urbaine. Par exemple, en travaillant sur les passages de Kodak et Philips, en s’entretenant avec les habitants, il y avait des idées et des appréhensions contradictoires : certains ne voulaient pas placer des bancs publics devant leurs échoppes pour que les amoureux ne s’y installent pas, d’autres réclamaient d’avoir une sorte de parasol pour faire la prière à l’ombre. C’était à notre équipe de designers de trouver une solution et de négocier : vous me laissez faire ceci, en échange de cela », raconte Nagati, toujours à la recherche d’un point d’intersection entre les divers protagonistes, afin de rendre son centre-ville à la portée de la main. Un centre-ville qu’il ne cesse de cartographier, de réinventer et de faire découvrir aux autres, à travers des visites thématiques guidées, des conférences ou des publications.

Prochain rendez-vous autour du Caire :

Semaine franco-égyptienne de la ville durable, du 25 au 30 novembre 2017, qui s’ouvre sur un colloque de trois jours (IFE-UN-Habitat-Cluster, 25-27 nov), puis l’AFD organise une journée d’études sur les quartiers précaires (28 nov), suivie d’une journée Forum des mobilités (29 nov). Ensuite, le Service économique de l’ambassade de France, en partenariat avec Al-Ahram Hebdo et le Club ville durable, organise un Forum des entreprises.




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