Semaine du 16 au 22 août 2017 - Numéro 1188
Hazem Shebl : Le magicien de l’espace scénique
  Avec plus de 100 pièces de théâtre à son actif, le décorateur et scénographe Hazem Shebl vient d'être nommé vice-président de l’Organisation Internationale des Scénographes, Techniciens et Architectes de Théâtre (OISTAT). Une première pour un Egyptien.
Hazem Shebl
(Photo:Bassam Al-Zoghby)
May Sélim16-08-2017

Sa photo n’est jamais pré­sente sur les affiches de théâtre comme les stars. Son nom est plutôt marqué en tout petit au coin de l’affiche, mais c’est toujours un signe que le spectacle mérite d’être regardé, car sûrement doté d’un décor et d’un éclairage assez riches. Il s’agit de Hazem Shebl, décorateur, designer d’éclairage et scénographe qui vient d’être nommé vice-président de l’Organisation Internationale des Scénographes, Techniciens et Architectes de Théâtre (OISTAT). « Une nomination qui vient couron­ner plus de 14 ans de carrière », lance Shebl, avec fierté. Il se sent comblé par ce nouveau poste et raconte impatiemment le long par­cours qui l’a mené jusqu’ici. « Cette organisation date de 1968. L’Egypte était souvent représentée à ses conférences et expositions quadriennales, à Prague, par l’ar­tiste et professeur de décor Ramzi Moustapha. Ce dernier, commissaire chargé de la sélection des oeuvres, des techniciens et des scénographes égyptiens, m’avait invité, en 2003, à participer à cette quadriennale avec le design de la pièce de théâtre La Tempête. En alternance avec cette quadriennale, se tient la conférence internatio­nale des scénographes et designers, organisée par l’Association inter­nationale le World Stage Design. Toutes ces organisations consti­tuent de bons tuyaux pour le réseautage et la communication, permettant de s’ouvrir sur l’échan­ger », explique Hazem Shebl.

En 2007, la participation égyp­tienne à la quadriennale de Prague était très faible. La situation allait de mal en pis, selon Shebl. « En fait, les responsables du ministère de la Culture n’accor­daient pas un grand intérêt à ce genre de manifestation artis­tique. Personne ne cher­chait à offrir aux jeunes techniciens ou desi­gners de théâtre une chance de découvrir d’autres horizons », déplore-t-il. L’appel à candidature de l’édition 2011 de la quadriennale était en octobre 2010. Shebl, soucieux d’y participer, s’est adressé au ministère de la Culture, réclamant son soutien, afin de for­mer une délégation représentant le pays. « Les responsables du minis­tère ont fait la sourde oreille. Après la révolution de janvier 2011, la situation était critique. En soule­vant la question, avec un ami sur Facebook, le directeur du secteur des relations culturelles étrangères, Hossam Nassar, a proposé de nous aider. Le ministre de la Culture, Emad Abou-Ghazi, m’a également encouragé à continuer à préparer le dossier de la participation égyp­tienne. En juin 2011, j’ai prononcé un discours à la quadriennale, lequel a déclenché un tonnerre d’applaudissements. J’avais l’im­pression d’être un pharaon ressus­cité. C’était juste après la révolu­tion et tout le monde nous regardait avec admiration. Après avoir pré­senté les projets de mes collègues décorateurs, l’Egypte fut admise en tant que membre permanent de l’OISTAT ».

Depuis, Shebl, avec un groupe de jeunes scénographes, représente régulièrement l’Egypte durant cette manifestation de prestige. Et un an plus tard, Shebl fonde, en Egypte, le Centre des scénographes égyp­tiens.

Il aime plutôt être décrit comme « designer ». « Aucun mot ne décrit exactement ce que je fais ! », dit-il, en faisant un clin d’oeil. Et d’ajou­ter : « Franchement l’affaire est trop compli­quée ». Car il s’occupe aussi de l’éclairage et de la mise en fonction de tous les éléments ensemble. Son travail en tant que scénographe fait donc partie inté­grante de la mise en scène. « La scénogra­phie c’est l’art de l’organisation de l’espace scénique. En Egypte, seul Walid Aouni peut être désigné en tant que tel, car il est parmi les rares personnes à s’occuper de tous les détails de sa création : le décor, l’éclairage, le mouvement, les costumes, etc. », précise Shebl, qui vient de signer la décoration de la pièce pour enfants Blanche Neige et les sept nains. « Je vais au théâtre pour jouer avec l’espace », dit-il avec un grand sourire sur les lèvres.

Malgré ses cinquante ans, il a l’esprit d’un enfant. Quand il évoque l’espace scénique sobre et inerte, ses yeux brillent et il ne nie guère son contentement de tra­vailler derrière les rideaux. « Je n’ai jamais voulu devenir ni une star ni un metteur en scène. Je ne peux pas travailler comme eux. C’est très difficile », souligne Shebl. Fils d’un comédien de théâtre et de télévision, le feu Gamal Shebl, Hazem n’a jamais voulu suivre la carrière de son père. « Le théâtre m’était toujours un endroit familier. J’y accompagnais mon père souvent. Et durant les entractes je me promenais dans les coulisses, afin de saluer les amis de mon père. En 1978, au théâtre Baïram Al-Tounsi à Alexandrie, le comédien Choukoukou jouait dans la pièce Zoqaq Al-Maddaq. J’ai remarqué que la star qui faisait rire le public sur les planches pleurait dans les coulisses. Et mon père m’a raconté que Choukoukou venait de perdre sa femme la veille. C’était assez dur pour moi et j’ai compris dès lors que les contraintes du métier sont insupportables. De plus, je ne peux en aucune manière participé ni à de si longues répéti­tions ni à un spectacle qui se donne tous les jours. Je ne suis pas fait pour ce genre de travail », souligne Hazem Shebl, dont la mission s’achève avec la première du spec­tacle.

Enfant, Hazem Shebl était pas­sionné des jeux de construction comme le Meccano ou le Lego. « A l’école secondaire, je m’intéressais surtout à la géométrie sphérique. Je voulais poursuivre des études à la faculté d’ingénierie, mais vu mon faible pourcentage au bac, j’ai été admis à la faculté des lettres. Mais j’étouffais et me posais la question : mais qu’est-ce que je viens faire ici ? ». A l’époque, l’Institut supérieur de théâtre, à l’Académie des arts, annonçait dans les journaux des cours prépa­ratifs pour son examen d’admissi­on. Encouragé par les amis de son père, Shebl a pris un cours sur la décoration. « J’ai choisi la décoration parce que toutes les études étaient relatives à l’espace ».

Shebl captait l’atten­tion par ses créations et ses sketchs. Etudiant en deuxième année, il a signé la décoration de la pièce politique Guerre et paix montée par Al-Sayed Khater. Une pièce présentée à l’Université du Caire et qui abordait le conflit ara­bo-israélien. « C’était ma première expérience professionnelle. Sur les sketchs, j’ai dessiné une carte géo­graphique du monde arabe sous la forme d’un hexagone avec des triangles qui s’ouvraient, formant l’étoile de David, symbole du sio­nisme », raconte-t-il. L’idée était simple, originale et provocatrice. Mais Shebl ne savait pas comment la réaliser et a donc cherché l’aide de ses amis. « Ces derniers ont dressé toute une liste de matériaux à acheter. Je passais mon temps à boire mon jus de fruits, alors qu’ils étaient en chantier en train de don­ner corps à mon design ».

Chaque nouvelle pièce constituait un nouveau défi pour le jeune étu­diant. Une fois ses études achevées, Shebl fut embauché à la télévision officielle, comme décorateur. Une belle expérience pour apprendre et se faire la main, dans la vie pratique. Mais le théâtre a été toujours plus séduisant à ses yeux. « Quels que soient mon âge et mon niveau pro­fessionnel, je suis toujours avide d’apprendre. Je suis tous les ateliers de formation possibles pour évoluer et découvrir de nouveaux maté­riaux ». Ses décors sont souvent assez originaux et éblouissants.

Shebl a poursuivi ses études supérieures à l’institut, tout en tra­vaillant sur le décor d’une mise en scène de Hamada Choucha. A l’époque, l’Institut supérieur de théâtre devait nommer des jeunes créateurs, parmi ses diplômés, afin de participer au Festival d’Avi­gnon. « Notre spectacle était sélec­tionné. Mais toute l’équipe ne savait parler ni français ni anglais. Le voyage devait durer dix jours, et avec des amies syriennes, on a pu se débrouiller. De retour en Egypte, j’ai décidé d’apprendre le français. Ce voyage a constitué un vrai tour­nant dans ma carrière. Car il m’a permis de découvrir d’autres fron­tières sans appréhension ».

Hazem Shebl passa les examens de l’Institut français et réussit à passer le 8e niveau. Le jour du résultat, il se sentait malchanceux. « Le lendemain matin, j’avais une interview pour occuper le poste de directeur technique du théâtre de l’Université américaine du Caire. Je n’avais plus en tête un mot d’an­glais, après avoir passé deux ans à étudier le français. Mais Dieu m’a sauvé la vie. Car l’interview a été faite par un Belge qui a accepté de me parler en français ».

Le poste à l’Université améri­caine a permis à Shebl de découvrir de près les secrets des coulisses et des techniques de la scène et d’en­richir son lexique anglophone en matière de théâtre. De plus en plus, il s’adonnait au design et à la décora­tion, et était souvent sollicité par les diffé­rents metteurs en scène, pour l’originalité de son travail. « Je voulais simplement faire du design », lance-t-il.

Aujourd’hui, il ne cesse de travailler sur des productions du Théâtre de l’Etat, avec des troupes universitaires, ou encore pour les pièces de théâtre produites et diffu­sées par des chaînes satellites. Il enseigne également à l’Université MSA et à l’Université de Aïn-Chams, apprenant à ses étudiants à se jouer, comme lui, de l’espace. Shebl rêve d’avoir la possibilité de tenir, en Egypte, la prochaine édi­tion de la conférence du World Stage Design, en 2021. Il a déjà préparé son dossier de candidature et va bientôt frapper à la porte des organismes nécessaires, pour ce faire. Le pari est lancé .

Jalons

1967 : Naissance au Caire.
1989 : Diplôme de l’Institut supérieur de théâtre.
1992 : Participation au Festival d’Avignon.
1994 -2006 : Travail à l’Université américaine du Caire.
1999 : Rencontre avec sa femme.
2004 : Prix d'Encouragement de l’Etat.
2012 : Fondation du Centre égyptien des scénographes.
2017 : Vice-président de l’OISTAT.




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