Semaine du 9 au 15 août 2017 - Numéro 1187
Entre faits et fiction
  Dans son nouveau numéro, la revue annuelle Alif revisite le rapport entre littérature et journalisme. Elle explore les limites de l’écriture basée sur la fiction et celle basée sur les faits.
Entre faits et fiction
Dina Kabil09-08-2017

Sacrifier les pages litté­raires au détriment des sujets sensationnels ou politiques est la devise aujourd’hui, dans la presse égyp­tienne aussi bien qu’arabe. C’est à ce rapport-litige entre la littérature et le journalisme que la revue Alif, publiée par les presses de l’Université améri­caine du Caire, consacre son nouveau numéro 37. 22 études, en anglais et en arabe, tentent de faire face aux idées reçues et aux préjugés qui sous-estiment un texte littéraire parce qu’il est écrit d’une manière journalis­tique, « mécanique » ou « documen­taire », ou qui reprochent à une rubrique culturelle de recourir à la fiction, ou d’utiliser une rhétorique littéraire éloignée du lecteur « ordi­naire ».

Fondé il y a presque 40 ans, Alif a pour second titre Journal de poé­tiques comparées, ce périodique annuel haut de gamme est édité par Férial Ghazoul, chef du département de littérature comparée à l’AUC. Celle-ci a instauré une tradition qui consiste à convoquer un invité-édi­teur qui conceptualise et coordonne les sujets de chaque numéro. Pour le thème de la littérature et du journa­lisme, c’est Hala Halim, professeure à l’Université de New York, qui était l’invitée. Dans son introduction de ce numéro, Hala Halim touche au maître mot qui rassemble les deux mondes de la littérature et du journalisme aujourd’hui : l’errance dans la ville. Ce concept instauré par le grand flâ­neur, philosophe et critique Walter Benjamin, au XXe siècle, résume l’idée de l’errance libre dans les lieux pour capter les découvertes.

Or, parmi les intersections entre littérature et journalisme, Hala Halim souligne deux grands axes autour desquels tournent les études de la revue, en adoptant une approche interdisciplinaire. Le premier revient sur les tribunes journalistiques remar­quables qui ont consacré un espace important à la littérature comme Abou-Nadara Zarqa, Al-Adab, Galerie 68, Al-Fikr, Akhbar Al-Adab ou Al-Hilal. Tandis que le second axe reprend la relation entre la littérature et les multiples formes journalis­tiques comme l’entretien, l’enquête d’investigation, le reportage, les blogs, la narration littéraire, les pério­diques littéraires.

Sami Soliman est allé creuser dans la revue mensuelle Al-Hilal, pour retrouver des caractéristiques litté­raires bien reconnues. Il s’agit de la rubrique Al-Takouine (la formation), qui n’est autre, selon son analyse, qu’une « autobiographie abréviée ». A partir de 1991 et jusqu’en 2006, la rubrique ouvre ses pages aux person­nalités comme le penseur Mahmoud Amin Al-Alem, le psychologue Moustapha Soueif, le philosophe Anouar Abdel-Malek et d’autres qui parlent de leurs années d’apprentis­sage ou les années lointaines de l’en­fance qui ont formé leurs parcours. Sami Soliman appelle cette forme « autobiographie abréviée », qui, contrairement à l’autobiographie qui relate le tracé de vie d’une personne, se contente d’une phase ou d’une époque bien définie dans sa vie, de plus, elle le relate (en épousant la voix de la personnalité elle-même) dans quelques pages de la revue, une sorte de résumé d’un parcours de vie.

Le chercheur, professeur de littéra­ture arabe contemporaine, explique comment la presse est devenue une institution culturelle et sociale des plus influentes dans la formation et la présentation de la littérature arabe moderne, ainsi que les différents genres de narration comme la nou­velle, le roman, la pièce de théâtre ou la vie des personnes célèbres qui gagne de la popularité parmi les lec­teurs. Mais reste que l’arrêt de cette rubrique depuis 2006 est une preuve nouvelle du recul de la littérature dans la presse de nos jours.

L’écriture de témoignage
Dans son étude sur « l’écriture de l’Algérie contemporaine entre litté­rature et journalisme », Dina Hechmat remonte à l’écriture de témoignage qui a peuplé la produc­tion littéraire de cette période « des années noires en Algérie » des années 1990, lors de la montée des groupes islamistes armés et les massacres qui ont fait 100 000 morts. C’était le devoir et l’engagement de l’écrivain de livrer son témoignage sur les hor­reurs de l’ici maintenant, comme l’a bien dit Assia Djebar : « Le rôle de l’écrivain serait, tout simplement, de témoigner des blessures ». Au sujet de ce phénomène de témoignage, lié à l’actualité pesante, et que certains critiques ont appelé « la littérature hâtive », Dina Hechmat met la lumière sur une nouvelle donnée dans sa recherche des écrivains-jour­nalistes, dans la quarantaine, chez qui littérature et journalisme ne font qu’un tout inséparable. Elle assume que, chez ces écrivains, comme entre autres Chawki Amari, Kamel Daoud, Moustapha Benfodil, l’on part, non pas d’un point de vue politique, mais plutôt d’un point de vue esthétique qui a rapport à l’écriture même, une écriture qui cherche à être plus proche du peuple. Dans leurs articles, comme dans leurs écrits littéraires, ils dépassent le simple témoignage pour donner à leur texte une dimension historique et rhétorique plus appro­fondie. Ils ont fondé également le site Bezzzef qui a participé au mouvement protestataire, à l’époque du Printemps arabe, et ont eu recours à leur colonne humoristique ou enquête pour se rapprocher du lecteur du monde. « On peut considérer ces journa­listes-écrivains comme des pionniers de ce duo littérature-journalisme, car leur littérature ne parle plus positive­ment de leur société en présentant les valeurs d’une manière critique, mais elle s’attaque à sa langue et à sa stagnation, comme un gangster intel­lectuel ». Et en plus de leur goût pour l’expérimentation et le défi aux tabous, ils se distinguent par leurs initiatives politiques et leur autono­mie, loin des institutions de l’Etat.

La revue abonde d’exemples d’études qui rendent à l’écriture journalistique ses lettres de noblesse et montrent à quel point des figures de renom ont envahi le monde de la littérature, comme Garcia Marquez et Jabie Jaber dont les productions étaient basées sur le reportage avec pour toile de fond la guerre civile en Colombie comme au Liban. Ce qui manquerait peut-être à un numéro spécial sur la relation littérature-journalisme c’est de sortir de cet excès d’académisme et de donner la voix à un ou une journaliste pour donner son point de vue sur cette relation imbriquée .

Alif, Journal de poétiques comparées, AUC Press, 2017.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire