Semaine du 9 au 15 août 2017 - Numéro 1187
Paroles de femmes
  Israa, Miriam et Marina sont trois jeunes soeurs qui ont formé un groupe musical, il y a deux ans, pour parler de la condition des femmes en Egypte. Ces filles choquent, dérangent, mais elles s'assument.
Paroles de femmes
Chanter la femme dans tous ses états
Mohamed Atef09-08-2017

La chanteuse Israa Saleh a fait un tabac, lors de son apparition à l’émission hebdo­madaire Al-Settat Mayearafouch Yékdébou (les femmes ne savent pas mentir), sur la chaîne CBC. Ses avis féministes sur les hommes n’ont pas manqué de choquer, mais aussi de lui attri­buer plus d’aura et d’attirer l’attention vers son groupe musical Bint Al-Massarwa (l’Egyp­tienne). Un groupe qu’elle a formé, il y a deux ans, avec ses deux soeurs : Marina et Miriam.

Cette dernière, 22 ans, étudiante au Conservatoire du Caire, raconte les débuts de leur formation musicale. Tout a commencé par un atelier organisé par l’association féministe Nazra (regard), en juillet 2014. « On était 8 filles à y participer. Cet ate­lier d’écriture visait à nous aider à nous exprimer par des paroles de chansons sur les femmes et la discrimina­tion dont elles souffrent dans la société égyptienne. On a composé finalement quelques chansons dont six ont été enregistrées sur DVD. C’était donc le pre­mier album du groupe Bint Al-Massarwa (l’Egyp­tienne), produit par l’asso­ciation Nazra et studio Badroum à Alexandrie », se souvient Miriam Samir.

Ce premier album a encouragé les trois soeurs à poursuivre leur projet artis­tique, en tant que groupe féministe indépendant. Elles ont continué à écrire et interpréter des chansons sur les femmes du pays, d’une pro­vince à l’autre, d’une catégorie sociale à l’autre. Cela étant, elles ont tenu trois ateliers de narra­tion dans les villages de trois gouvernorats, afin de mieux documenter les histoires de femmes. Puis les participantes signaient par elles-mêmes des chansons qui parlent d’elles.

« On a un problème de financement énorme. Nous comptons essentiellement sur l’autofinan­cement et le crowd funding ou le financement participatif. Depuis la formation du groupe, on a contacté plusieurs fonds de financement, mais nous n’avons pas réussi à obtenir des bourses de production, sauf celle fournie par le British Council : Haqqi (mon droit). Cette bourse nous a aidées à travailler avec 34 femmes de Minya, d’Assouan et d’Assiout, en Haute-Egypte. Ensemble, nous avons composé 18 chansons, dont 10 figureront dans notre nouvel album. Seul le financement participatif pourrait nous permettre de poursuivre nos activités. Pour le moment, je ne vois pas d’autres issues », indique Marina Samir, 19 ans, étudiante en sciences politiques.

Des sujets tabous
Le groupe est largement attaqué, de temps à autre, vu les sujets que les filles attaquent, consi­dérés comme tabous en Egypte. Elles chantent le corps de la femme et sa liberté, refusent les diktats des familles conserva­trices … Et elles ont failli être battues en se produisant dans l’une des universités égyptiennes, par des étudiants extrémistes qui les ont accusées de manquer de res­pect aux hommes et d’inciter à la débauche. Ces mêmes accusations les poursuivent aussi sur Youtube, mais les interprètes ne sont pas dérangées, persua­dées de devoir poursuivre leur mission.

« Personnellement, je suis très influen­cée par les idées de la troisième vague féministe, accordant plus d’importance à la diversité au sein du groupe, notamment les idées d’Audrey Lord, une noire, homo­sexuelle issue d’une classe pauvre. On ne peut aucunement comprendre sa situa­tion, sans l’insérer dans tout un contexte sociopolitique », souligne Israa Saleh, 28 ans, étudiante en droit. Et d’ajouter : « Le groupe Bint Al-Massarwa ne se contente donc pas d’évoquer les grandes lignes des causes fémi­nines, mais les placent dans un contexte géogra­phique et social. On cherche à mieux saisir le problème, en tenant des ateliers interactifs dans plusieurs villes et villages. Parfois, c’est la pau­vreté que l’on montre du doigt, parfois le confes­sionnalisme, parfois la marginalisation, etc ».

Le groupe ne compte pas plusieurs musiciens permanents, les trois soeurs misent plutôt sur leur capacité à raconter la vie des femmes qu’elles rencontrent, notamment pendant le tra­vail en groupe et les ateliers collectifs. Ensuite, elles mettent ces paroles de femmes et leurs histoires en musique. Israa se charge surtout de l’écriture, alors que Miriam s’occupe de la mise en musique, profitant de ses études au Conservatoire, et Marina est plutôt la chargée de la communication et de l’administration.

Toutes les trois cherchent en premier lieu à faire bouger les choses quant à la condition féminine, et donc, à atteindre un public plus large.

Dans leurs concerts, à Alexandrie, en Haute-Egypte ou autres, elles interprètent des chansons comme Qoulou Lé Abouha (dites à son père), évoquant le problème de la virginité, ou encore Fahémouna Zaman (on nous a fait comprendre autrefois) sur la voix des filles jugée comme illicite par d’aucuns, etc. En soulevant ce genre de sujets, elles savent qu’elles dérangent, mais ceci ne les dérange pas .




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