Semaine du 9 au 15 août 2017 - Numéro 1187
Le selfie, cette fièvre qui n’en finit pas
  Né il y a déjà plusieurs années, le selfie ou l’autoportrait pris à bout de bras avec son smartphone est devenu un rituel incontournable dans notre société. Un phénomène apparemment inoffensif, mais qui peut s’avérer néfaste. Décryptage.
Selfie
Chahinaz Gheith09-08-2017

Dana s’affale dans son canapé, un verre de jus de citron dans une main et dans l’autre son smartphone. Elle allume la télévision et se met en position pour prendre un selfie (se prendre en photo avec son smartphone). Obsédée par les selfies, cette jeune adolescente a pris en quelques secondes une vingtaine d’autoportraits. Tout en zappant, elle retouche quelques-unes en y ajoutant de la lumière, des filtres et, au passage, efface l’image attrapée la veille. Puis, elle en poste deux ou trois sur Instagram avec un commentaire. Cinq minutes après la publication, elle reçoit une centaine de « likes » pour son « duckface » sur son compte Facebook, ainsi que 10 coeurs sur Instagram ! Pour Dana, c’est devenu un rituel. Toutes les situations de sa vie deviennent prétextes à des selfies à partager sur les réseaux sociaux. Elle se prend en photo dans le métro, dans la rue, au lit, dans la salle de bain, en mangeant, devant la TV, en faisant du sport … A tel point qu’elle ne peut plus apprécier un repas s’il ne se retrouve pas sur Instagram ou un week-end ou sorties avec amies s’ils ne sont pas immortalisés sur Facebook. Pour elle, être vue sur les réseaux sociaux est la condition sine qua non pour exister. Mais pas n’importe comment. Elle tient à ce que ses photos soient bien cadrées et montrent une belle facette d’elle. « C’est comme un album photo de ma vie pris au jour le jour, ouvert à tous », lance cet accro au selfie tout en ajoutant : « Selfies, tous pour moi et moi pour tous ».

Le selfie, cette fièvre qui n’en finit pas
De nombreux jeunes Egyptiens sont accros au selfie et postent leurs photos tous les jours sur les réseaux sociaux. (Photo:Mohamad Abdou)

Autre scène, autre image. Moustapha lève son bras devant lui, étreint sa femme et tous deux sourient en prenant un selfie avec la Kaaba en arrière-plan. « C’est notre première omra (petit pèlerinage) et nous voulons immortaliser ce bel événement et envoyer de jolies photos à notre famille », témoigne Moustapha vêtu de la tenue de l’ihrâm. A côté de lui, Hassan, un autre pèlerin, s’arrête brusquement pendant le tawaf (circumambulation), touche la Pierre noire avec sa main et se prend un rapide coup de flash avec l’autre. Moustapha et Hassan ne sont pas les seuls à faire cela. La folie des selfies s’est emparée des pèlerins qui se prennent en photo en train de faire leur pèlerinage, au risque d’irriter les plus religieux.

Même à La Mecque !

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En effet, #Hajjselfie, le hashtag à la mode sur les réseaux sociaux, n’arrête pas de faire polémique auprès des musulmans lors du pèlerinage à La Mecque. « Tous les rites religieux sont gâchés par la vantardise. De plus, si on prend un selfie et qu’on le télécharge sur les réseaux sociaux, en espérant qu’il soit vu, commenté ou autre, on est tombé dans le piège de l’ostentatoire », a précisé un professeur de théologie en Arabie saoudite, tout en qualifiant le selfie comme étant le pire de tous les péchés.

Et ce n’est pas tout. Le selfie, qui ne connaît plus de limite, va désormais bien au-delà du simple « moi-à-un concert » ou « moi-dans un endroit insolite » et vire au sordide. De plus en plus de gens prennent des selfies avec des cercueils lors des funérailles. Tel est le cas de quelques fans, qui, avec leur téléphone intelligent à portée de main, n’hésitent pas à immortaliser le dernier adieu. Cela s’est passé lors des funérailles du fameux acteur Nour Al-Chérif ou de la célèbre actrice Karima Mokhtar, et ce, sans prendre en considération le tabou entourant la mort ou les sentiments des proches qui sont endeuillés. Un geste odieux, mais pour Tamer, la vingtaine d’années, c’est une occasion de rencontrer les célébrités, de voir ses acteurs préférés, prendre un selfie avec eux, pour les poster sur les réseaux sociaux assortis du #funeralselfie.

Narcissisme versus solitude

Le selfie, cette fièvre qui n’en finit pas
(Photo:Reuters)

Selfie par-ci, selfie par-là, selfie partout. Depuis l’essor des réseaux sociaux, des millions de personnes vivent dans la sphère du « like », du partage et du retweet. La reconnaissance par écrans interposés a fait naître de nouvelles habitudes telles que le selfie. Un phénomène de mode qui ne cesse de prendre de l’ampleur à travers le monde. C’est devenu une épidémie : l’ego trip nous saisit partout. Le moi s’étale sur Twitter, s’épanouit sur Facebook, fleurit sur Instagram. Je m’aime, donc je suis. L’Egypte ne fait donc pas exception, et le selfie est devenu un élément qui fait désormais partie du quotidien d’un grand nombre d’Egyptiens.

En effet, ce mot est apparu pour la première fois en 2002 sur un forum de discussion australien, dérivé du terme anglais self, qui signifie « soi » et parfois « étant seul », auquel on aurait ajouté le suffixe argotique et affectif « ie ». Dans le dictionnaire anglais, il se situe entre les mots « selfish » (égoïste) et « selfhood » (individualité). Le selfie est à la fois l’expression d’un narcissisme généralisé, mais aussi d’une solitude très contemporaine. En 2013, le terme selfie a été élu « mot de l’année » dans les dictionnaires d’Oxford, et est rentré en 2015 dans Le Petit Robert. « Depuis janvier 2014, le mot selfie a été mentionné plus de 92 millions de fois sur la seule plateforme Twitter, soit une croissance de 500 % par rapport à 2013 », souligne le réseau à gazouillis. Un phénomène de grande ampleur, mais tout à fait récent. Pourtant, il est lié à l’évolution de la photographie et de ses procédés. Il s’est développé avec l’évolution des technologies, notamment avec les smartphones possédant une caméra frontale.

Le premier selfie a été celui de la grande-duchesse Anastasia Nikolaïevna en 1913 alors qu’elle avait 13 ans. La fille du Tsar Nicolas II de Russie a été fusillée par les Bolcheviques lors de la Révolution russe à l’âge de 17 ans (en 1918). Cette duchesse s’était prise en photo devant un miroir à l’aide d’un appareil photo.

Je « selfie », donc je suis

Le selfie, cette fièvre qui n’en finit pas
Abdel-Rahmane Al-Masri défie la mort, mais il dit vouloir encourager le tourisme en postant de jolies photos.

Mais Pourquoi se prendre soi-même en photo et la diffuser sur les réseaux sociaux ? Tout le monde s’y est mis : jeunes et moins jeunes, filles ou garçons, hommes ou femmes. Le phénomène touche toutes les catégories d’internautes : de l’anonyme à la star aux millions d’abonnés sur Twitter, en passant par les personnalités politiques … Tous prennent leur téléphone à bout de bras pour se tirer le portrait. Selon la sociologue Nadia Radwane, la raison est simple : le selfie est le symbole d’une société nombriliste et exhibitionniste. « Aujourd’hui, le regard que l’on porte sur le monde ou sur soi-même se fait par l’intermédiaire d’un écran. Je selfie, donc je suis. Le selfie traduit l’évolution d’une société qui est passée du discours basé sur le langage au culte de l’image éphémère. Autrement dit, on ne se parle plus en mots mais en images : on accède à soi et à l’autre par le toucher (digital) et non plus par la pensée ou l’identification », explique-t-elle tout en ajoutant que le selfie permet de se construire, de montrer une image sympa de soi et de regonfler aussi son moral. C’est une photo vivante et naturelle, pouvant être intime et faire vivre son identité en fonction de ses activités. Cet autoportrait photographique est surtout utilisé par les jeunes pour s’exhiber, immortaliser un moment où ils sont tirés à quatre épingles, bien coiffés, mettre en scène leur quotidien, raconter leur histoire et la diffuser à leurs amis. D’un simple clic, ils expriment leurs émotions, positives ou négatives. Radwane fait remarquer que la « selfiemania » touche principalement les jeunes de 13 à 30 ans et plus souvent les jeunes filles qui, outre leurs propres photos, aiment faire des selfies de groupe, cherchant à recueillir le maximum de « likes » pour leur « duckface » et des commentaires élogieux.

D’après le psychologue Mohamad Yasser, les selfies révèlent ce besoin obsessionnel d’attirer l’attention des proches ou des amis. « Ce qui traduit un excès de narcissisme venant d’une génération obsédée par les réseaux sociaux. Ce besoin de se montrer pourrait venir de l’absence du rôle des parents durant leur jeune âge. Montrer ses photos comblerait ainsi un vide », souligne-t-il, tout en ajoutant que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) compte classer officiellement l’addiction aux selfies comme un trouble psychologique.

Selon une étude américaine, publiée dans la revue Personnality and Individual Differences, les hommes qui postent beaucoup de selfies auraient une forte tendance narcissique et psychopathe. Les spécialistes de la santé mentale ont surnommé la maladie « selfite » et ont affirmé que l’addiction aux selfies compensait un manque d’estime de soi.

Exhibitionniste malsain et parfois fatal

Le selfie, cette fièvre qui n’en finit pas
L’engouement disproportionné pour les selfies s’est infiltré partout, même au bloc opératoire.

Il semble bien que les réseaux sociaux soient donc les principaux responsables de la « selfite », car ils permettent des partages et facilitent l’interconnexion au sein de communautés virtuelles, provoquant de la sorte une nouvelle forme d’addiction. Danny Bowman est l’un des accros les plus célèbres. Ce jeune Britannique de 19 ans a commencé à se prendre en photo avec son iPhone à 15 ans, à la recherche de l’image parfaite. Il est arrivé à faire 200 selfies par jour, et à passer plus de 10 heures à suivre sur les réseaux sociaux tous les commentaires sur ses photos ... Il a décroché du lycée, a arrêté de se nourrir et, voyant qu’il n’arrivait pas à obtenir de selfie parfait, il a fait une tentative de suicide. On a même essayé de le sevrer de son iPhone. Il a été diagnostiqué comme présentant un trouble de l’image de soi, de la relation à son propre corps. Il a été admis dans une clinique psychiatrique, où il a réussi à se séparer de son téléphone durant de longs mois.

Cependant, cet engouement disproportionné pour les selfies s’est infiltré partout et dans toutes les circonstances, au-delà de la bienséance et parfois sans tenir des règles imposées. Dans le gouvernorat de Béheira, un gynécologue de l’hôpital d’Itay Al-Baroud a posté sur Facebook (en novembre dernier) une photo de lui, avec son équipe médicale en train de faire une césarienne. Ce selfie le montrait dans le bloc opératoire, en tenue de bloc, sa patiente le ventre ouvert, visible en second plan alors qu’il continuait à l’opérer. Quelques minutes après la publication de cette image insolite, ce gynécologue a été « fusillé » de reproches par les internautes. Ces derniers n’ont pas hésité à dénoncer le comportement du médecin jugé contraire à l’éthique et au serment d’Hippocrate, qui appelle au respect et à la dignité du patient. Résultat : Une enquête a été ouverte contre ce médecin qui a été sanctionné et interdit de pratiquer sa profession durant trois mois. Une sanction, semble-t-il, insuffisante puisque la même scène vient de se répéter, mais cette fois-ci à l’hôpital de Galaa au Caire.

C’est donc une forme de narcissisme doublée d’un exhibitionniste malsain qui transgresse non seulement les moeurs, mais atteint aussi des proportions extrêmement dangereuses comme se prendre en photo sur le toit d’un train en marche, ou au sommet d’une montagne. Le cas de Abdel-Rahmane Masri, 20 ans, qui adore faire du selfie hissé au sommet d’un immeuble, d’une montagne ou des Pyramides. Son objectif : assouvir sa passion tout en défiant la mort, mais son objectif est d’encourager le tourisme en postant de jolies photos de son pays sur les réseaux sociaux. Un pari risqué. Plusieurs personnes sont mortes en prenant des selfies. Trop absorbées par la prise de leur cliché, elles en ont oublié les dangers qui les entouraient. Parmi les faits divers publiés à la une des journaux, citons le cas de l’enfant d’Ismaïliya, âgé de 11 ans et qui est mort en voulant se prendre en photo à côté d’un train, il n’avait pas vu qu’une autre locomotive fonçait sur la voie où il se tenait debout. L’idée n’est pas franchement géniale, et c’est malheureusement la dernière photo qu’il aura eue de sa vie. Autre mort stupide, celle d’une jeune fille de 21 ans. Elle se trouvait dans sa voiture lorsqu’elle est sortie soudainement de sa trajectoire et a percuté un camion et son véhicule a pris feu. Le comble, c’est qu’elle avait posté un selfie sur Facebook une minute avant sa mort. Le lien avec le selfie n’a été découvert que le lendemain, en recoupant l’heure du décès et l’heure du post. Encore un autre accident, celui de Rawan et Sarah Latif, deux amies de 15 ans, vivant à Port-Saïd, qui ont perdu l’équilibre en prenant une photo. Elles sont tombées du balcon de leur immeuble et, depuis, leur état est très critique. Des accidents qui défrayent la chronique à cause de ce geste quotidien devenu une nouvelle cause de mortalité.




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