Semaine du 9 au 15 août 2017 - Numéro 1187
Les relations russo-américaines au plus bas
  En imposant de nouvelles sanctions contre la Russie, le Congrès américain a réussi à per­turber les relations amé­ricano-russes que Donald Trump avait promis de réchauffer juste après son accession au pouvoir en janvier dernier.
Les relations russo-américaines au plus bas
Le fossé se creuse entre Donald Trump et Vladimir Poutine. (Photo:Reuters)
Maha Al-Cherbini avec agences09-08-2017

Lors de sa prise de fonctions en janvier, le président améri­cain, Donald Trump, se tar­guait de pouvoir réchauffer les relations perturbées avec Moscou. Il n’en est rien. « Nos relations avec la Russie sont à un plus bas historique et très dangereux. Il s’agit du niveau le plus bas depuis la guerre froide », a déploré le locataire de la Maison Blanche. La tension entre les deux pays a même franchi cette semaine une nou­velle étape, quand le procureur spécial Robert Mueller — qui enquête sur les accusations d’ingérence russe dans la présidentielle américaine de 2016 et des soupçons de collusion entre l’équipe du candidat Trump et Moscou —, a consti­tué un grand jury qui pourrait débou­cher sur des poursuites pénales contre Moscou. Jouant un rôle central dans la procédure pénale américaine, le grand jury a pour mission de décider si des éléments à charge sont suffisants pour préparer l’acte de mise en accusation. Cette escalade a évidemment embar­rassé Donald Trump qui a accusé ses rivaux démocrates de s’en servir à des fins politiques.

En effet, le Congrès a adopté la semaine dernière à une majorité écra­sante de nouvelles sanctions contre Moscou à cause de son ingérence dans la présidentielle américaine. Ces nou­velles sanctions frappent notamment le secteur énergétique russe. Malgré son opposition à ces sanctions, Donald Trump a été obligé de les promulguer, tout en prenant ses distances avec ce texte qui contrecarre sa volonté d’amé­liorer les relations avec Moscou. « Je promulgue cette loi au nom de l’unité nationale. La raison pour laquelle les démocrates ne parlent que de cette histoire russe totalement inventée est qu’ils n’ont pas de message, pas d’agenda et pas de vision », a lancé M. Trump, rejetant la responsabilité de la tension avec Moscou sur le dos du Congrès. Or, selon Dr Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, Trump n’a pas signé ces sanctions au nom de l’unité nationale, mais pour deux autres rai­sons. La première est de se disculper de toute accusation de complicité avec la Russie lors de la campagne électorale américaine de 2016. La seconde est que le Congrès l’a mis dans l’embarras en mettant les sanctions contre les trois pays dans une seule enveloppe. « Ce qui se passe aux Etats-Unis n’est qu’un épisode dans la longue guerre qui oppose démocrates et républicains. Le Congrès a mis le président américain entre le marteau et l’enclume en pla­çant les sanctions contre les trois pays dans un seul panier. Les sénateurs amé­ricains savent bien que Trump s’impa­tiente d’imposer des sanctions contre l’Iran et la Corée du Nord, c’est pour­quoi ils ont lié les sanctions contre les trois pays pour l’obliger à accepter les sanctions contre Moscou. C’est une manoeuvre réussie de la part du Congrès. Les démocrates ont voulu empêcher tout rapprochement entre Trump et Moscou car ils avaient tou­jours une position dure envers la Russie. Ce qui inquiète la Maison Blanche est que ces sanctions rappro­chent tous les adversaires de Washington : la Russie, l’Iran et la Corée du Nord qui vont sans doute se rapprocher de la Chine pour former un front contre les Etats-Unis », explique Dr Mourad.

En effet, le président américain a catégoriquement nié depuis son acces­sion au pouvoir toute collusion avec la Russie dans le cadre de la campagne présidentielle de 2016 et a qualifié l’affaire, qui empoisonne sa prési­dence, de « chasse aux sorcières ». Pourtant, il a fait un grave faux pas qui met en jeu son avenir politique après avoir avoué que son fils aîné Donald Jr, son beau-fils Jared Kushner, et le direc­teur de sa campagne, Paul Manafort, avaient rencontré une avocate russe liée au Kremlin pour obtenir des infor­mations potentiellement compromet­tantes sur la démocrate Hillary Clinton. « Ces contacts visaient à obtenir du service des renseignements russe des informations nuisant à Hillary Clinton pendant la campagne électorale. Pour le moment, le fils de Trump affirme que son père n’était pas au courant de ces contacts. Or, si le grand jury prouve que le président était complice, il va risquer son avenir politique et il serait chassé du pouvoir », prévoit Dr Mourad.

Riposte russe
Sous forte pression, la Russie a paru plus exacerbée que jamais. Vendredi, le Kremlin a déclaré être d’accord avec les propos du président américain qui a affirmé que les relations russo-améri­caines étaient à un niveau « très dange­reusement bas ». Passant à l’acte, la Russie a suspendu à partir du 1er août l’utilisation par l’ambassade des Etats-Unis d’une résidence en périphérie de la capitale russe et d’un entrepôt, dénonçant une mesure dangereuse qui risque de miner la stabilité dans le monde, et n’a pas exclu d’autres mesures de rétorsion. « C’est une déclaration de guerre économique totale qui marque la fin des espoirs russes pour une amélioration des rela­tions. La Maison Blanche avait cédé devant le Congrès de la manière la plus humiliante », a fustigé le premier ministre, Dmitri Medvedev, se moquant de la « faiblesse totale » de la Maison Blanche face au Congrès. Haussant de plus en plus le ton, Moscou a annoncé vendredi une réduction draconienne de la présence diplomatique américaine sur son territoire : Washington devra diminuer à partir du 1er septembre de deux tiers le personnel de son ambas­sade et de ses consulats, une décision que la Maison Blanche n’a pas souhaité commenter.

Selon les experts, le plus à craindre serait désormais les séquelles de ces tensions sur les dossiers communs entre les deux pays comme la lutte anti-Daech, la Syrie et l’Ukraine. « Le vrai danger vient d’un déficit de coopéra­tion dans les domaines qui sont vitaux pour nos deux pays », a mis en garde le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Une mise en garde assez cré­dible car la Russie est en position de force dans son bras de fer avec Washington. « Ces sanctions vont nuire aux Américains avant de nuire aux Russes. Elles vont porter Moscou à radicaliser sa position en Ukraine et surtout en Crimée. En cas de la dispa­rition de Daech, Moscou va avoir la haute main en Syrie, car c’est elle qui aurait aidé le régime d’Al-Assad à survivre. Désormais, Moscou ne va plus collaborer avec Washington en matière de lutte anti-Daech. La coordi­nation entre les deux pays serait com­pliquée presque inexistante. Un atout de plus : Moscou est un allié tradition­nel de Téhéran, bête noire des Américains. Elle pourrait soutenir le régime iranien en matière nucléaire pour irriter les Américains et annuler l’effet des sanctions américaines qui fragilisent l’économie iranienne », pré­voit Dr Mourad.

Mais l’exécutif américain tente tout de même de contenir la crise, notam­ment à un moment où il peine à contrer la menace nucléaire nord-coréenne et le défi nucléaire iranien. « Les Etats-Unis et la Russie doivent travailler ensemble. Nous devons entamer un dialogue », a déclaré la porte-parole du département d’Etat américain Heather Nauert. En effet, commente Dr Mourad, « en dépit de leurs différends, les superpuissances vont tout faire pour éviter toute confron­tation directe. Et malgré cette tension et ce climat de guerre froide, ils vont jouer l’apaisement » .




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