Semaine du 17 au 23 mai 2017 - Numéro 1176
Emad Abdel-Latif : Aujourd’hui, l’audience a recours aux jeux de mots, à la métonymie et à l’humour pour s’exprimer
  Créateur du concept de « Rhétorique de l’audience », Emad Abdel-Latif, professeur à la faculté des lettres de l’Université du Caire, s’exprime sur une nouvelle publication portant le même nom, fruit d’une collaboration avec nombreux spécialistes arabes. Entretien.
Emad Abdel-Latif
Rasha Hanafy17-05-2017

Al-ahram hebdo : Une nouvelle publication, Rhétorique de l’audience : concepts et application, vient de voir le jour. Pouvez-vous nous expliquer les particularités de cette conception de la rhétorique, que vous développez depuis plus de 15 ans ?
Emad Abdel-Latif : Il s’agit d’un nouveau champ de rhétorique visant à étudier la relation entre la formation des discours publics, leur production et leur distribution d’une part, et les réponses de l’audience de l’autre. L’objectif de ces recherches est de découvrir l’influence des discours publics sur les réponses verbales et non verbales de l’audience. La Rhétorique de l’audience propose que l’audience puisse produire des réponses visant à résister aux retombées négatives des discours manipulateurs. Ce champ précis de la rhétorique se concentre sur les réponses formulées par l’audience dans l’espace public, ainsi que sur les réseaux sociaux comme Facebook et Youtube. Nous étudions tous les types de réponses ou de réactions comme le fait d’applaudir, de crier, de siffler, de faire des signes, de commenter, de couper la parole, de poser des questions improvisées, de crier son admiration ou sa désapprobation, mais aussi de faire des graffitis, d’écrire des phrases sur des portes, de laisser des commentaires sur Facebook et Twitter, ou d’envoyer des lettres aux journaux.

— Quel est, d’après vous, l’impact de cette nouvelle parution pour les chercheurs en rhétorique ?
— Ce nouvel ouvrage, publié chez la maison d’édition iraqienne Chahrayar, présente les concepts fondamentaux de la rhétorique de l’audience, une méthodologie de leur analyse et des exemples d’application au discours social, politique, religieux, littéraire et médiatique. On peut y découvrir de nouveaux points de vue sur la relation entre la rhétorique et les théories de la réception, de la communication et de l’analyse du discours. Il y a également une étude faite sur les réactions de l’audience face à quelques romans, autobiographies populaires, discours politiques et prédications religieuses. Je pense que l’importance et l’impact de cet ouvrage résident dans le fait que le groupe de chercheurs-auteurs qui l’ont réalisé vient de six pays arabes, dont l’Egypte, le Maroc, l’Algérie et l’Iraq. De même, cet ouvrage traite des domaines politique, littéraire, sportif, social et religieux du point de vue de l’éloquence de l’audience. Et donc, il enrichit les théories de base et les instruments d’analyse des réponses de l’audience quant aux discours qui lui sont adressés.

Emad Abdel-Latif

— Quelles sont les principales périodes qui ont marqué le discours adressé au public dans le monde arabe ?
Il existe trois périodes différentes. La première période qui s’étend jusqu’à la fin du XIXe siècle est marquée par une très faible influence du public dans la vie politique. Mais grâce à l’apparition de la presse, de la télévision et de la radio, un changement radical en faveur du discours a eu lieu. C’est le début de la deuxième période qui s’étend du début du XXe siècle jusqu’aux années 1990. A ce moment-là, les pays arabes rencontrent les régimes et les modes de vie du monde occidental. Cette rencontre mène à développer les discours adressés au public, dans les institutions de l’enseignement, les parlements, les organisations de la société civile et les partis politiques. La troisième et dernière période commence dans les années 1990, c'est la révolution par l’apparition d’Internet et des nouveaux espaces d’expression. C’est durant cette dernière période que nous avons pu enregistrer la capacité des individus à répondre et à réagir aux discours qui leur sont adressés.

— Qu’est-ce qui influence la rhétorique de l’audience d’un pays à un autre ?
Tous les types de communication relèvent de la culture. Et donc cela diffère d’une culture à une autre en fonction des coutumes, des traditions, des règles, des rites et des croyances. Citons à titre d’exemple les réactions d’un public qui écoute de la musique. Les Egyptiens vont plutôt répondre simultanément au moment d’écoute de la chanson en applaudissant, en sifflant, en formant des cris d’admiration ou des acclamations. Ils peuvent même interrompre le chanteur comme dans les concerts télévisés de la chanteuse Oum Kalsoum. Par contre, en Europe de l’Ouest, l’audience préfèrera produire ses réponses durant les pauses ou à la fin du concert dans la grande majorité. Cependant, avec la mondialisation, on commence à voir l’influence d’une audience sur une autre. Par exemple, les discours des manifestations à la place Tahrir qui ont eu une influence sur d’autres audiences qui ont utilisé la phrase « Manifeste comme un Egyptien ».

— Est-ce qu’il y a une différence dans le discours politique entre la révolution, la période provisoire et la période actuelle ?
— Il y a eu des changements radicaux dans le discours politique égyptien durant ces six dernières années. Que ce soit au niveau des instances, ou de l’audience, l’Egypte témoigne aujourd’hui d’un déclin des espaces de production et de distribution du discours politique public et cela en raison des lois imposées et du manque de diversité discursive. Cette pauvreté du discours pourrait annoncer la mort de la politique. Je dois dire que la situation n’était pas ainsi lorsque j’ai publié mon ouvrage Balaghat Al-Horriya (rhétorique de la liberté) en 2012. A l’époque, l’espace public était plein de discours provenant de tout type d’individus, et cette grande diversité était l’une des caractéristiques importantes de la rhétorique de l’audience. Aujourd’hui, l’audience a recours aux jeux de mots, à la métonymie et à l’humour pour s’exprimer. Ces techniques sont une forme de résistance qui répond à un trop-plein de restrictions.




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