Semaine du 17 au 23 mai 2017 - Numéro 1176
Expropriés pour utilité publique
  Des magasins de la rue du 26 Juillet au Caire, devraient être évacués avant le 25 mai pour permettre les travaux de la troisième ligne du métro. Une décision prise au grand dam des propriétaires. Reportage.
Expropriés pour utilité publique
Le gouvernement propose une indemnisation de 7 000 L.E. par m2. (Photo : Mohamad Moustapha)
Ola Hamdi17-05-2017

Le délai octroyé par les autorités pour l’évacuation de magasins du triangle de Maspero dans la rue de 26 Juillet expire le 25 mai. Cette évacuation vise à permettre les travaux de la troisième ligne du métro, qui ira de Ataba à Boulaq Al-Dakrour. Le gouvernement a décidé d’indemniser les propriétaires et les locataires des magasins, mais ces derniers refusent de quitter leurs magasins situés au centre-ville, une zone très commerciale. Ils contestent une mesure qui « portera préjudice à leur gagne-pain ». En revanche, les responsables affirment que cette mesure est indispensable et s’inscrit dans le cadre de la loi.

A la rue du 26 Juillet, la confusion est le mot d’ordre parmi les propriétaires et les locataires des magasins. Que vont faire les autorités ? La question circule sur toutes les lèvres. Les commerçants ont les yeux braqués sur les affiches accrochées aux murs par les autorités, et sur lesquelles on lit : « Les magasins doivent être évacués avant le 25 mai ». Certains d’entre eux ont demandé à leurs avocats de présenter des recours pour suspendre l’exécution de la décision, alors que d’autres sollicitent l’intervention des députés.

L’Organisme du métro affirme cependant que la décision est « irrévocable ». Le président de l’organisme a déclaré à la presse que depuis des mois, les négociations avec les propriétaires sont en cours mais n’ont pas abouti à un compromis. D’où la nécessité d’appliquer la décision immédiatement. Hassan Tawfiq, porte-parole de l’Organisme du métro, affirme qu’il est évident que les magasins doivent être évacués. « On a signé un contrat avec la compagnie chargée de l’exécution des travaux de la troisième ligne. Le retard des travaux nous fait perdre 40 millions de L.E. par mois », a-t-il déclaré. En expropriant ces magasins, les responsables se réfèrent à la loi 10 de 1990 sur l’expropriation qui a été amendée en 2015. L’avocat Ahmad Attiya explique que les modifications introduites sur cette loi octroient à l’Etat le droit d’exproprier des propriétés privées pour mettre en place des projets publics comme l’irrigation et la construction des routes. Et ceci en contrepartie d’indemnisations convenables fixées en accord avec les prix du marché plus 20 %. C’est un comité ad hoc qui se charge de l’évaluation de l’indemnisation. Des sommes que l’Etat doit rembourser aux endommagés, en vertu de cette loi, dans un délai d’un mois de la date d’expropriation. « Les modifications introduites en 2015 visaient essentiellement à accélérer les décisions d’expropriation pour intérêt public, tout en garantissant les droits des propriétaires à des indemnisations équitables et rapides », souligne Attiya. C’est en vertu de cette loi que l’Organisme du métro a proposé aux propriétaires et locataires des magasins plusieurs alternatives. Entre autres, une indemnisation de 7 000 L.E. par m2 pour les magasins de la rue du 26 Juillet, et les autres petits magasins 5 000 L.E. le m2. Sinon, les commerçants peuvent prendre la moitié de la compensation, et accéder à la location d’un nouveau magasin à un prix inférieur de 12 % à celui des autres magasins au centre commercial qui sera construit dans la zone. La troisième solution est d’évacuer les magasins en échange de l’ensemble des loyers payés depuis 50 ans. Les responsables ont aussi proposé de payer une somme équivalente au profit réalisé par ces magasins pendant 5 ans, et les commerçants accèdent à la location d’un magasin au centre commercial.

Or, ces indemnisations restent insuffisantes pour les propriétaires et les locataires des magasins. Certains redoutent une manoeuvre du gouvernement pour s’emparer du triangle de Maspero. « Cette station de métro n’est qu’un prétexte pour nous chasser du triangle de Maspero que le gouvernement veut vendre aux investisseurs », redoute Ali Al-Omda, locataire d’un magasin et de deux appartements.

Le gouvernement avait annoncé au mois de mars dernier la mise en place d’un projet de réaménagement du triangle de Maspero. Le projet consiste à construire une zone résidentielle, commerciale et hôtelière dans cette zone située sur la Corniche du Nil, derrière le bâtiment de la Radiotélévision. Le gouvernement souhaite à présent évacuer cette zone, mais les habitants sont réticents. Ce qui alimente les soupçons de certains propriétaires que l’évacuation des magasins dans ce quartier est un prélude à l’évacuation de tout le quartier. Certains commerçants ont décidé de résister jusqu’au bout. « Nous allons dormir dans nos magasins avec nos familles pour empêcher les autorités de nous déloger », affirme Ali. Ce refus est justifié par les propriétaires par le dommage qu’ils vont subir à cause de cette décision, prise selon eux à l’improviste. L’un des propriétaires affirme que les responsables ont visité les lieux une seule fois pour négocier l’évacuation. Mosbah Hassan, porte-parole des habitants de Maspero, affirme : « Les propriétaires des magasins ont demandé à ce qu’on leur permette de rester à leur place jusqu’à la fin de la saison en cours, après la fête ». Et leurs demandes n’ont pas été prises en considération. « Les responsables nous ont dit que l’évacuation n’aura pas lieu avant le mois de septembre. Mais maintenant, ils reviennent sur leurs paroles soudainement et nous demandent de quitter en pleine saison de vente. Cela n’est pas logique », se plaint-il. Chérif, commerçant, renchérit : « J’attendais l’arrivée du mois du Ramadan pour gagner de l’argent et payer mes dettes. S’ils prennent le magasin aujourd’hui, qu’est-ce que je vais faire ? », se demande-t-il avec amertume.

En outre, les indemnisations sont jugées « médiocres ». Personne n’a reçu jusqu’à présent de compensation, assure Ali. Il estime que la compensation prévue par l’Organisme du métro ne convient pas à la valeur de ces magasins situés au centre-ville. « Nous n’avons reçu aucune compensation jusqu’à aujourd’hui. Il n’y a que les menaces des responsables. Nous ne sommes pas contre l’utilité publique, mais nous voulons la justice », explique Abbas, 70 ans, un cordonnier qui loue une petite boutique. « C’est injuste. Le m2 dans ce quartier est très cher et les 7 000 L.E. proposées ne peuvent rien faire face à la hausse des prix. Laissez-nous vivre et gagner notre pain », dit-il. Sayed, locataire d’une petite boutique, trouve que le refus des commerçants est justifié. « Je suis père de 5 enfants et mes enfants sont à l’école. Je vis grâce aux revenus de ce magasin et je n’ai pas d’autre travail. Cette indemnisation ne suffit pas. Ma boutique ne dépasse pas les 10 m2. Cela veut dire que l’indemnisation sera de 50 000 L.E., une somme qui ne vaut rien aujourd’hui avec cette flambée des prix », confie Sayed.

Des indemnisations suffisantes et équitables

Des plaintes injustifiées selon Hassan Tawfiq, porte-parole de l’Organisme du métro, qui révèle que le total des indemnisations est de 21 millions de L.E. « Les indemnisations sont suffisantes et équitables. Elles ont été décidées selon les estimations du comité ad hoc, qui a évalué le prix du m2 dans ce quartier », affirme Tawfiq. De même, il nie catégoriquement que la décision ait été prise à l’improviste, indiquant que les négociations avec les propriétaires et les locataires des magasins sont en cours depuis le mois de décembre 2016.

Une situation compliquée puisque le refus des propriétaires des magasins de quitter le lieu de leur gagne-pain se heurte à la détermination des autorités d’évacuer les lieux pour intérêt public. Une détermination qui paraît tout aussi justifiée que les plaintes des commerçants.




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