Semaine du 29 mars au 4 avril 2017 - Numéro 1169
Khaled Goweily : L’écrivain photographe !
  Khaled Goweily est écrivain et photographe. Pour lui, le texte et l'image ont une dimension esthétique et philosophique. Les deux ont une vocation humaine. Une exposition au théâtre Al-Falaki raconte son expérience avec la compagnie théâtrale Al-Warcha.
Khaled Goweily
Khaled Goweily est écrivain et photographe. (Photo : Bassam Al-Zoghby)
Lamiaa Al-Sadaty29-03-2017

Du lisible qui fait voir, au visible qui narre. C’est ainsi que se résume la passion de Khaled Goweily pour l’écriture et pour la photographie. Un rapport qui, de prime abord, étonne. Or, selon Roland Barthes, « toute description litté­raire est une vue ». Ainsi, certains procédés pourraient s’imposer pour ajouter au style de l’écrivain des techniques photographiques. C’est le cas de Goweily qui a commencé sa carrière en tant qu’écrivain en 1968, lorsque sa nouvelle a été publiée dans la revue Galerie. Dans ses nou­velles, il raconte des scènes de la vie. La descrip­tion minutieuse véhicule des images, des person­nages, des lieux, mais aussi des mouvements et des émotions. Cependant, la photo­graphie s’est imposée à son par­cours d’écrivain par pure coïnci­dence. « En effet, à l’origine, j’avais tant rêvé d’être peintre. Et dès mon jeune âge, j’avais des rapports d’amitié avec tant d’ar­tistes comme les décorateurs et architectes d’intérieur Salah Mareï et Onsi Abou-Seif. Or, je ne savais pas dessiner. Comme je m’occu­pais tant de la langue que de la philosophie, j’ai décidé de m’ins­crire à la faculté des lettres ».

Toutefois, l’amour de l’art ne le quittait jamais. « Lors d’un séjour à Londres à la fin des années 1970, j’ai acheté mon premier appareil photo, car j’étais conscient que la pho­tographie est le nouveau centre de la civilisa­tion. Et vu mon ancienne passion pour les arts et mon inaptitude à dessiner, la photographie s’est imposée comme une option », raconte-t-il.

Sur un plan purement théorique, toutefois, il faut admettre, dans un sens, que chaque photo — qu’elle soit figurative ou non — a for­cément une histoire. Derrière chaque photogra­phie, il y a un processus qui a mené à sa création. La photo s’inscrit dans la temporalité, elle a l’avantage de conserver le passé, de relater le présent et de les comprendre. Photographies de paysages naturels, de nu, d’architecture. Bref, différents types de photographies, dont le plus proche pour Goweily est le portrait. Normal pour un photographe de rue. Les gens et leurs soucis quotidiens sont le centre d’intérêt pour ce genre de photographes. Une vendeuse de légumes assise par terre, un vieil homme qui fait du thé aux ouvriers, … des scènes de gens modestes qui n’ont pas les prétentions des gens de la ville, mais qui font le bonheur du photo­graphe de rue. « J’ai visité plusieurs pays d’Eu­rope. Pourtant, je n’ai pas aimé la photographie là-bas pour une simple raison : le manque de rapports humains. Les photos en Europe ne sont que des cartes postales ». A la fois sensible et très ouvert à son entourage, cet artiste, en quête continue de savoir, rappelle les humanistes du XVIe siècle. Toutefois, quand il s’agit de sa propre famille, il préfère se recroqueviller. Personnalité paradoxale ? « Notre époque ne permet pas de faire autant de choses à la fois. Ce n’est pas que je n’aime pas ma famille. Mais faute de temps, je n’arrive pas vraiment à assister à tous leurs événements ».

Goweily flânait en ville comme à la campagne, avec son appareil photo à la main, à la recherche de bons sujets, mais avant tout de rapports humains pour faire de belles photos. Une tâche peu facile au début lorsqu’il était encore jeune. Avec des yeux bleus, des cheveux lisses et des traits d’étran­ger, sa physionomie se posait déjà comme un obstacle à la familiari­sation avec les défavorisés ou les marginalisés. « Parfois, je me trouvais dans l’obligation de visiter un endroit une dizaine de fois sans réussir à en prendre une seule photo. Mais, d’autres fois, je gagnais de nouveaux amis qui acceptaient que je les prenne en photo. Et dans ces cas, c’étaient vraiment de belles pho­tos ».

Mais qu’est-ce qu’une belle photo ? « C’est cette image, qui à force de la regarder, on y découvre quelque chose de nouveau, sans sentir de la monotonie ». La chaise de Van Gogh lui traverse l’esprit. Goweily fait facilement la tran­sition entre photographie et peinture. Il la quali­fie de « magique ». « La chaise de Van Gogh n’est plus cette construction en bois inanimée : on dirait même un être vivant », explique-t-il en ancien amateur d’art.

Il reprend sa position de photographe pour énumérer les problèmes que connaît le métier de nos jours : « Il n’y a aucun rapport entre les pho­tographes égyptiens et ceux de l’étranger. Un métier pareil exige pourtant une ouverture sur le monde. En outre, aucun livre en arabe n’aborde l’image selon une perspective philosophique, bien que l’image soit un domaine de recherche très riche. Par ailleurs, l’avènement du numérique a apporté des changements profonds dans les techniques, notamment d’impression, et cela a provoqué quelques remous. Plus de tirages contact, ni de lithographie, mais de l’impression jet d’encre ! », dit-il. Si les techniques numériques ont permis à certains artistes d’apporter réellement quelque chose de nouveau à leurs créations, elles ont surtout permis, selon lui, au plus grand nombre de générer facilement des millions de photos, pour la plupart sans aucune recherche, souvent même sans la moindre sensibilité, diluant ainsi la photographie elle-même. Toutefois, la photogra­phie, pour Goweily, ne repose pas seulement sur la technique. « Mais c’est avant tout de l’art, c’est-à-dire de la création, à travers certaines techniques certes, mais surtout à travers la pen­sée et l’imagination, et à travers la vision de l’artiste, perceptible par le spectateur », explique-t-il.

L’art devrait en effet être accessible à tous, au moins visible par tous. Et la photographie, plus particulièrement la photographie numérique, permet en quelques clics d’obtenir des milliers de reproductions. Un avantage ? « Bien sûr. Mais, si on veut diffuser une oeuvre en grand nombre, et ainsi pouvoir la vendre moins cher, l’artiste ne fera plus de l’art », affirme-t-il. Et d’ajouter : « Réservée, il n’y a pas si longtemps à une profession et à quelques amateurs, la pho­tographie est devenue accessible à tout le monde, à tel point qu’il est difficile aujourd’hui de trouver un téléphone portable dépourvu d’ap­pareil photo. Cela amène une production énorme d’images, présentes sur tous les supports au quotidien. Nous sommes dans l’ère de la photo vite faite, vite publiée, mais vite oubliée ! ».

Une oeuvre n’est pas artistique en soi, elle l’est par son appartenance au courant émotionnel de l’artiste. Cela est très bien ressenti dans les oeuvres photographiques de Goweily. La photo­graphie est un moyen d’expression, l’écriture l’est aussi.

Lui, qui avait déjà publié un recueil de nou­velles, a rejoint le groupe théâtral Al-Warcha par hasard. « Mon frère Naguib était responsable de production au groupe Al-Warcha. Et comme le poète Sayed Hégab qui était censé écrire le texte de leur nouvelle pièce de théâtre a disparu, mon frère et le metteur en scène Hassan Al-Géretli sont passés chez moi pour prendre un thé comme j’étais le voisin de Hégab et m’ont proposé d’écrire le texte à sa place ! ». Et ce fut la pièce Dayer Maydour (en forme de cercle), qui a connu un grand succès lors de sa présentation au Festival d’Avignon en 1989. Dans ses écrits pour le théâtre, Goweily adorait puiser dans le folklore égyptien. Il n’hésite pas d’avouer qu’écrire une pièce de théâtre est beaucoup plus simple qu’écrire une nouvelle. Cette dernière exige des événements et des descriptions. Ce qui n’est pas évident.

Malgré son amour pour le mot et l’image, Goweily se sent trop vieux pour supporter la lourdeur de l’appareil photo. Il se dit déçu. « Mon style est direct et explicite. Il ne va pas de pair avec la situa­tion politique actuelle. Je me sens submergé par des fardeaux qui m’empêchent d’écrire, à vrai dire qui ont mis fin à ma passion pour l’écriture », souligne-t-il, sur un ton mélancolique. Et d’ajouter : « J’ai vécu à l’époque où l’Uni­versité du Caire était comme Hyde Park : on écrivait sur le sol, sur les murs … on ne cessait de faire des manifestations, des revendications … Cheikh Imam venait même nous joindre … Bref, il y avait une vraie vie politique ». D’ailleurs, faire partie de cette vie politique tumultueuse lui a coûté des années de prison en 1972, 1973 et 1977. « J’ai assisté aux manifestations uni­versitaires de 1972 et 1973. Mais je n’avais aucun rapport avec celles de 1977. Sadate cherchait n’importe quel prétexte pour faire taire ses opposants », raconte-t-il en exprimant une grande nostalgie envers cette époque, où il y avait, selon ses termes, « une société aux puissances multiples ». L’université n’était pas seulement pour lui une scène politique, mais elle était aussi une scène romantique. « C’est l’endroit où j’ai rencontré Hala Choukrallah, soeur de mon ami Hani, qui est devenue ma femme ». Bien qu’elle ait été présidente du parti libéral Al-Dostour, et lui, membre du parti de gauche, Al-Tahalouf Al-Chaabi (parti socia­liste de l’alliance populaire), ils ont trouvé des points communs permettant une compréhen­sion et un respect réciproque : « Hala est libé­rale, mais avec un penchant gauchiste. Ce qui nous rapproche. Toutefois, j’étais inquiet qu’elle s’engage dans un affrontement au moment où l’environnement politique ne le permettait pas ». Ecrire et photographier a permis à Khaled Goweily de comprendre le monde et de prendre du recul par rapport aux événements, et peut-être aussi par rapport à l’humanité.

Jalons :

Avril 1949 : Naissance au Caire.

1973 : Licence en philosophie et psychologie, faculté des lettres, de l'Université du Caire.

1979 : Début de carrière de photographe.

1989 : Début de parcours avec la compagnie théâtrale Al-Warcha.

1997 : Publication de son recueil de nouvelles, Toqouss Al-Aazaa (cérémonies de condoléances).

2017 : Exposition de photos au théâtre Al-Falaki.




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