Semaine du 22 au 28 mars 2017 - Numéro 1168
Et en plus je parle français !
  Un séminaire bilingue vient d'être organisé par l'Institut français d'Egypte avec pour thème « Défis de l’enseignement du et en français en Egypte ». L’occasion d’ouvrir ce dossier.
Et en plus je parle français !
Amira Doss22-03-2017

Dans les locaux du prestigieux collège du Sacré-Coeur Ghamra, se sont rassemblés la semaine dernière responsables, experts pédagogiques venus de France, chefs d’établissements, et surtout enseignants. L’occasion : le séminaire annuel bilingue organisé par l’Institut français d’Egypte et qui aborde cette année le thème « Défis de l’enseignement du et en français en Egypte ». Un rendez-vous annuel d’échange et de collaboration entre la France et les établissements bilingues d’Egypte et qui tente de détecter les défis qui peuvent affronter l’enseignement francophone en Egypte et y trouver des issues. Pour ceux qui s’en occupent, il s’agit beaucoup plus de l’enseignement d’une langue étrangère, le français. « C’est avant tout le rayonnement de cette langue, la culture et les valeurs de la France », a expliqué soeur Geneviève De Thelin, chef d’établissement du collège du Sacré-Coeur Ghamra. Une mission qui nécessite un travail de formation continue, d’où l’importance de ce séminaire.

Une ouverture, pas une menace
En effet, d’après Mohamad Bouabdallah, conseiller de coopération et d’action culturelle et directeur de l’Institut français d’Egypte, l’Egypte est passée du 7e rang au 4e dans le classement mondial des pays francophones en dehors de l’Europe. Des centaines d’élèves choisissent chaque année d’étudier dans des écoles bilingues francophones, une façon pour eux d’élargir leurs horizons. « L’enseignement bilingue pour nous est un axe majeur, nous tenons à fournir la formation nécessaire aux enseignants, développer la qualité, échanger et promouvoir la langue française, cette langue commune qui constitue un atout à côté de l’anglais, scandant le slogan : Et en plus je parle français ! », relate Bouabdallah. Aujourd’hui, dans un monde qui connaît une grande mutation, nombreux sont les défis qui affrontent les acteurs de l’enseignement du et en français en Egypte. Des défis liés aux spécificités de cet enseignement, du cloisonnement, de l’approche interculturelle qui relie les deux pays et des enjeux sociaux qui impactent les divers aspects de la vie.

D’après Serge Borg, professeur à l’Université de Franche-Comté, Besançon, « il est temps de revisiter l’enseignement bilingue, d’ouvrir de nouveaux horizons culturels. Cet enseignement se construit par l’interaction, la comparaison, l’ouverture, toute une perspective d’enrichissement individuel et collectif. Mais, l’important c’est de ne pas concevoir cette ouverture à l’autre culture comme une menace à sa propre identité ». L’enseignement bilingue constitue désormais un véritable vecteur de politique linguistique et éducative. Introduire le français comme une langue seconde, une culture seconde, un enrichissement pour les individus dans cette région moyen-orientale. L’ouverture à d’autres cultures est une richesse. Ainsi, il faut se poser la question : apprenons-nous le français par envie ou par besoin ? Alors que l’anglais est imposé, est-ce que le français est un choix ?, s’interroge Borg. En effet, tout dépend de l’environnement dans lequel se trouve l’étudiant.

37 000 élèves francophones
En Egypte, ce pays qui compte 37 000 élèves francophones répartis dans une cinquantaine d’écoles, la question qui se pose est la suivante : incite-t-on les gens à apprendre le français ? Ou c’est plutôt un mode impératif ? D’après Serge Borg, il est important d’ouvrir de nouveaux horizons professionnels à la langue française en renforçant l’espace francophone, de promouvoir le français en tant qu’une langue économique, culturelle, une langue qui intéresse les jeunes et les femmes, créatrice de richesses et d’emploi, une langue des entrepreneurs, d’affaires, de finance, mais aussi une langue politique, juridique et technique.

Mais la question ne s’arrête pas là. En effet, des chercheurs dans des pays, comme le Canada et la Suisse et dont la situation ressemble à celle de l’Egypte, ont tenté d’étudier les méthodes qui peuvent aider les enseignants du français dans les établissements scolaires bilingues. Ils ont trouvé qu’une stratégie qui intègre la langue d’origine de l’apprenant permet plus d’acquérir la deuxième langue, à savoir le français. « Surtout en ce qui concerne l’apprentissage en français des DNL (Disciplines Non Langagières) telles que les maths et les sciences. Une interaction et une éducation plurilingue sont une valeur, une compétence, un éveil aux langues », explique Marjorie Pegourie-Khellef, chargée de programme au département de la langue française au Centre international d’études pédagogiques. Pour elle, l’objectif de l’enseignement d’une matière en langue étrangère c’est de rendre l’étudiant capable de parler maths, sciences ou histoire, de connaître le vocabulaire de cette discipline, l’organisation des phrases, de structurer un discours avec cohérence. Alterner entre plusieurs langues peut permettre à l’étudiant d’utiliser la langue qui donne le plus de sens, en comparant et proposant des explications dans d’autres langues, ce qui lui permettra évidemment de maîtriser à des degrés divers plusieurs langues et de gérer l’ensemble de ce capital langagier et culturel. Une tâche difficile pour les enseignants qui devront être ouverts à plusieurs langues, savoir comparer, argumenter pour mieux armer les élèves au niveau de la langue, avant de comprendre un sujet scientifique. Mais cela ne peut être qu’une richesse de plus. Car il va sensibiliser les élèves à la compétence, leur permettra de pouvoir décrire, raconter, démontrer, d'utiliser la terminologie propre à la discipline, passer de l’oral à l’écrit et d’éviter les erreurs très courantes et trop répétées par les élèves qui apprennent le français comme deuxième langue.

Mais est-ce légitime d’alterner entre plusieurs langues en classe ? D’après José Segura, expert associé au Centre international d’études pédagogiques et formateur des élèves étrangers à Toulouse, le plurilinguisme permet à ces enfants qui arrivent sur le territoire français de mieux s’exprimer. « La pédagogie c’est l’art de la répétition et de la redondance. Les enfants bilingues disposent d’une faculté créative accrue. Leurs facultés sont plus avancées que celles de leurs paires unilingues », explique Segura. Aujourd’hui, les sociolinguistes soulignent l’importance de cette coexistence entre plusieurs langues, d’un rapport non conflictuel à égalité, peu importe le contexte. « Une langue ne doit pas prédominer sur une autre. Une telle approche va permettre à l’enseignant d’encourager les élèves à exploiter les liens entre les langues, de se mettre à la place de l’autre, de dépasser les préjugés et de comprendre comment l’autre me perçoit. Voir dans l’apprentissage de plusieurs langues une complémentarité et non pas une opposition », relate Segura. Une approche qui s’applique parfaitement à l’Egypte. « L’Egypte a hérité d’une tradition francophone qui a changé de contours et qui s’inscrit dans un paysage où l’anglais est omniprésent. Désormais, le français n’est plus réservé aux élites et constitue un atout supplémentaire », confie soeur Pauline Massouh, chef d’établissement de l’école Sainte-Anne de Sakakini. Une raison de plus pour réfléchir sur l’avenir de la langue française en Egypte. « Cette collaboration avec l’Institut français nous permet de discuter des thèmes, d’élaborer des projets-clés de formation pour nos enseignants, c’est l’occasion de s’ouvrir à tout ce qui est nouveau dans le domaine de l’enseignement. Voir nos élèves participer à des concours en France, aller regarder des films en français, envoyer nos enseignants faire des stages en France, toute une ouverture culturelle qui met l’apprentissage du français dans un contexte plus global », conclut Carol Doss, directrice du collège du Sacré-Coeur Ghamra .




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