Semaine du 15 au 21 mars 2017 - Numéro 1167
Farès Eïd Ibrahim : Le projet n'a pas été suffisamment planifié
  Farès Eïd Ibrahim, propriétaire d’une tannerie, estime que la relocalisation des tanneries de Aïn Al-Sira ne résout pas les problèmes
Farès Eïd Ibrahim
Amani Gamal El Din 15-03-2017

Al-Ahram Hebdo : Le gouvernement a décidé le transfert des tanneries de Aïn Al-Sira vers la cité de Badr à l’est du Caire. Contestez-vous le bien-fondé de cette opération ?
Farès Eïd Ibrahim : Nous ne contestons pas le transfert en tant que tel. Nous nous interrogeons cependant sur les objectifs du gouvernement. Je ne pense pas que l’objectif principal du trans­fert soit de résoudre les nombreux problèmes qui touchent le secteur depuis des décennies. Depuis de longues années, ce projet nous est présenté comme une solution au problème de la pol­lution résultant de l’activité des tanneries. L’objectif réel est que l’Etat veut investir dans cette région.

— Selon vous, quels sont les princi­paux inconvénients de ce projet ?
— Certains problèmes majeurs ont conduit le gouvernement à retarder la mise en oeuvre de cette décision. Ce retard s’ex­plique notamment par une mauvaise plani­fication du projet. Des lacunes en termes d’infrastructures sont principalement res­ponsables de ce retard. Je pense tout d’abord que le choix du nouvel emplace­ment constitue une erreur et que d’autres lieux auraient été plus adaptés. En effet, l’accès à l’eau est une condition sine qua non pour mener à bien les opérations de tannerie, alors que la région de Robeiki à la cité Badr est située à 60 km des agglomérations urbaines. De fait, les infrastructures y sont insuffisantes. Les tentatives d’aménage­ment n’ont pas porté leurs fruits jusqu’ici. Des fourrages d’une profondeur de 150 m ont été effectués, mais on n’est pas parvenu à trouver des eaux souterraines permettant d’ali­menter Robeiki. La désalinisation de l’eau de mer a égale­ment été proposée, mais la qualité de l’eau serait alors inadé­quate au travail de tannerie. D’autres emplacements se seraient révélés plus judicieux, notamment la cité du 15 Mai qui a des poches d’eau souterraines à seulement 5 ou 10 m de profondeur. Aïn Al-Sira serait également une bonne option puisque les eaux souterraines et les puits y abondent.

Un autre problème technique se pose. Les toits des nou­veaux bâtiments de tannerie ont été construits en fer à une hauteur de 2,5 ou 3 m, produisant l’effet d’un four. Or, la chaleur abîme le cuir. Le proces­sus de tannage lui-même est donc mis en danger. Il existe des méthodes scientifiques permettant de traiter ce problème, par le biais d’isolants par exemple. Les responsables ont cependant refusé de prendre en compte ces propositions.

Enfin, le transfert du secteur des tanneries ne peut avoir lieu sans une étude approfondie des comportements des individus qui y travaillent et qui sont une composante essentielle de l’activité. Il faut prendre en compte leurs besoins et surtout les services connexes à leur activité.

— Quel sera, selon vous, l’impact de cette opération ?
— La main-d’oeuvre qui travaille dans le sec­teur de la tannerie sera la première à être impactée. En effet, celle-ci vit au sein même de Aïn Al-Sira ou dans les quartiers avoisinants. Le transfert de l’activité exigerait donc que cette population soit déplacée quotidiennement ou définitivement. Il faudrait également recréer un environnement de travail sem­blable avec des cafétérias où ils feraient leurs pauses ou encore des moyens de divertissement. Bref, c’est tout un mode de vie qui est chamboulé par l’opération.

— Pourriez-vous nous exposer la position et l’attitude du gouvernement ?
— L’Etat considère Aïn Al-Sira comme un bien public et se permet d’agir à sa guise. Ainsi, les indemnisations offertes par l’Etat s’élèvent à 2 310 L.E. par m2, alors que la valeur nomi­nale sur le marché est de 50 000 L.E.

En dépit de cet écart énorme, les tanneurs n’ont pas émis d’ob­jection quant au déplacement. Il est cependant possible que ces nouvelles conditions de travail me conduisent à fermer mon entreprise. Cela fera perdre à l’Egypte une société possédant une clientèle internationale, puisque je travaille en collaboration avec 13 clients étrangers dont 7 sont en Yougoslavie, 8 en Allemagne ainsi qu’au Portugal, en Espagne et en Italie.

Bien que les tanneries soient une source importante de devises étrangères, il semble que l’Etat ignore notre contribution au PIB et à l’économie. Nous sommes des patriotes soucieux de notre pays et nous comprenons la difficulté de la situation écono­mique. Par exemple, quand j’ai eu un surplus de dollars dans ma trésorerie, je l’ai vendu à la banque au lieu d’avoir recours au marché noir.

Ajoutons à cela que depuis des décennies, le gouvernement n’a pas tenté de résoudre les problèmes de pollution environnemen­tale causés par les opérations de tannage. Il n’a pas essayé non plus de mettre en oeuvre les standards environnementaux recon­nus internationalement concernant les méthodes de traitement du cuir. Les tanneurs connaissent ces standards et les appliquent tant bien que mal malgré leur coût exorbitant. Une application effective de ces standards aurait pu nous épargner tout ce dépla­cement. Je pense que les offres et les facilités proposées par le gouvernement ne sont pas très intéressantes pour les tanneurs. Tout cela me pousse à dire qu’aucune stratégie n’a été formulée par les autorités et que le transfert est un projet non planifié .




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