Semaine du 15 au 21 mars 2017 - Numéro 1167
Ahli-Zamalek pèsent lourd sur le foot égyptien
  Les menaces de Zamalek de se retirer du championnat soulèvent bien des remous sur la scène sportive. Mais au-delà de la controverse, c’est le monopole des grands clubs, Ahli et Zamalek, qui est aujourd’hui au centre d’un débat houleux.
Ahli-Zamalek pèsent lourd sur le foot égyptien
(Photo : AFP)
Karim Farouk15-03-2017

L’ambiance était déjà chaude ce vendredi 3 mars entre Zamalek et Maqassa, tous deux lancés à la poursuite du leader Ahli. Le défenseur de Maqassa, Ahmad Sami, repousse de la main le ballon à l’intérieur de la surface permettant à son équipe de remporter les trois points du match (1-0). Le président de Zamalek, Mortada Mansour, ouvre le feu sur tout le monde, suspend indéfiniment la participation de l’équipe au championnat et convoque une assemblée générale extraordinaire pour voter le forfait cette saison, malgré les menaces de relégation en cas d’exécution. « Personne ne peut oser suspendre ou reléguer Zamalek à une division inférieure et celui qui pense autrement est en désillusion. Ahli l’a déjà fait en 1988 et rien ne s’est passé, bien au contraire la fédération a été dissoute », a déclaré Mortada Mansour, vendredi dernier au siège du club. La réalité est amère, mais les deux ténors cairotes semblent intouchables.

Grâce à leur énorme popularité qui dépasse les frontières, Ahli et Zamalek semblent avoir acquis une certaine immunité. Qu’on soit d’Alexandrie, d’Assouan, d’Ismaïliya, de Port-Saïd ou de Mahalla, on est ahlawi ou zamalkawi. « Ahli et Zamalek ont un énorme impact et une grande influence sur le football égyptien grâce à leur énorme popularité et le soutien médiatique dont ils bénéficient. Il faut aussi admettre que l’Etat lui-même les soutient, car il ne veut pas qu’il y ait des turbulences d’ampleur car leurs fans sont partout dans le pays. Même les politiciens admettent que les plus puissants partis en Egypte sont Ahli et Zamalek et personne d’autre, même à l’époque du Parti national démocrate, ancien parti au pouvoir à l’ère de Moubarak », explique Mohamad Seif, directeur de rédaction du magazine sportif Al-Ahram Al-Riyadi. Depuis les débuts du football en Egypte et la naissance de la rivalité entre Ahli et Zamalek en 1917, les deux titans ont toujours exercé de grandes pressions pour imposer leur suprématie même face à la fédération (voir page 4). Bien que les responsables des deux clubs aient toujours nié qu’ils cherchaient à s’approprier des privilèges et qu’ils voulaient seulement protéger les droits et les intérêts de leurs clubs, ils ont, à de multiples reprises, fait pression pour changer le règlement, sont intervenus lors de décisions importantes concernant le format du championnat et ont même essayé d’écarter des arbitres qu’ils considéraient comme « non favorables » à leurs équipes (voir entretien page 5). « J’ai déjà été entraîneur d’Ahli et je sais que les arbitres ont aidé Ahli et Zamalek à de nombreuses occasions, sans compter le grand soutien que la fédération leur fournit », avait déclaré l’entraîneur de Gouna, Rainer Zobel, en 2015. Le technicien allemand était en charge d’Ahli entre 1998 et 2000 et a remporté deux titres de championnat.

Une rivalité très médiatisée

Sur le modèle du Real Madrid et de Barcelone, la rivalité entre Ahli et Zamalek est la plus ancienne de la région et l’une des plus médiatiques. Le grand derby cairote est suivi partout au Moyen-Orient et a été qualifié par la FIFA en 2001 de « cinquième plus grand derby au monde ». L’Ahli-Zamalek fait couler beaucoup d’encre, accapare de longues heures de couverture médiatique et fait tourner une fortune. « Le match de la Supercoupe entre Ahli et Zamalek aux Emirats arabes unis en février dernier a généré des revenus qui ont dépassé le tiers des revenus de toute la saison locale », explique Amr Wahbi, directeur de marketing de la compagnie Presentation qui détient les droits commerciaux et de retransmission des compétitions égyptiennes.

Mais une fois que les lumières du Clasico égyptien sont éteintes que reste-t-il du foot égyptien ? Pas grande-chose. Les 16 autres équipes du Championnat national se battent dans l’ombre alors qu’Ahli et Zamalek se disputent la tête du classement. Depuis le début du siècle, seul Ismaïli a pu briser le monopole Ahli-Zamalek, lorsqu’il a battu Ahli au sprint final en 2002 pour devenir sacré champion. Une exception qui peut arriver une fois tous les dix ans car les derniers sacres en dehors du duo de tête ont été à Ismaïli aussi en 1991, et à Moqaouloun en 1983. C’est un championnat sans surprises et la grande majorité des matchs face aux deux grands suivent le scénario ennuyeux d’une défense massive pour contrer des vagues d’attaque qui finissent généralement par atteindre leurs objectifs. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ahli est en tête du classement cette saison avec 52 points en 20 rencontres ayant remporté 16 matchs, concédé 4 nuls et aucune défaite. 33 buts ont été marqués et 4 seulement concédés. La saison passée, il a remporté le titre avec 76 points, soit 7 points devant Zamalek et 21 devant Smouha à la troisième place. Tandis que Zamalek a été sacré champion en 2015 avec 87 points devant Ahli (79 points) et Enppi (70 points) à la troisième place. Certains clubs ont récemment essayé de contester cette suprématie et d’élargir le cercle de la concurrence notamment Maqassa et Smouha, mais jusqu’à présent ils ont plutôt le statut d’outsiders que de prétendants au titre. « C’était toujours Ahli et Zamalek à quelques exceptions près. Quand d’autres clubs remportaient le titre c’était plutôt parce que l’un des grands l’avait perdu en raison d’une très mauvaise forme. Mais aussitôt il rebondissait la saison d’après. Il faut dire que seuls ces deux clubs possèdent les moyens nécessaires pour rester dans la concurrence pendant de longues années. Les autres clubs, que ce soit les joueurs, les entraîneurs ou même les dirigeants, manquent d’ambition et de confiance », explique Seif. Selon lui, ces deux clubs possèdent les meilleurs éléments et les joueurs des sélections nationales ont toujours été choisis dans leurs rangs. « Jusqu’aux années 1980, les sélections avaient toujours des joueurs d’autres clubs, mais avec l’ère du professionnalisme et l’évolution de ce duo à un autre niveau, ils sont devenus les seuls fournisseurs de talents pour les sélections et même de vedettes qui évoluent en Europe ».

Répartition inégale

Y a-t-il un moyen de réduire l’écart entre les deux leaders et les autres clubs ? On peut toujours dire que l’argent ne fait pas tout, et que des clubs comme Ismaïli et Masri, deux puissances classiques du football égyptien, ont généré des talents tout au long des années. Mais où sont-ils ? Ismaïli, premier club égyptien à avoir remporté la Coupe d’Afrique des clubs champions, a dû céder ses perles ces dernières années à son rival Ahli.

Bibo, Mohamad Barakat, Emad Al-Nahas, Ahmad Fathi, Abdallah Al-Saïd, Islam Al-Chater et tout récemment Marwan Mohsen sont passés chez les Rouges et ont contribué à leur sacre. De même, Masri a laissé son gardien international, Ahmad Al-Chennawi, et le défenseur, Mohamad Magdi, à Zamalek et il semble que son attaquant vedette, Ahmad Gomaa, soit en passe de suivre leurs traces. « Nous n’avons pas les mêmes ressources qu’Ahli et Zamalek. Je ne peux pas garder un joueur alors qu’un autre club lui offre le double. En même temps, son transfert me permet de régler mes dettes ou de payer les arriérés des autres joueurs. On n’a pas assez de soutien gouvernemental et nos revenus sont minimes comparés à ceux des deux ténors. Comment peut-on jouer pour le titre ? », dit Alaa Wahid, porte-parole du club Ismaïli.

Ahli a signé un contrat de sponsorship avec une compagnie saoudienne pour un montant record de 231 millions de livres en 3 ans sans parler des 120 millions de L.E. de droits de retransmission des matchs, alors qu’Ismaïli a signé un contrat de sponsorship et avec Presentation d’un montant de 45 millions sur 3 ans. Dans ce système inégal, les forts deviennent plus forts et les faibles plus faibles. En effet, chacun négocie ses droits directement et pas de manière collective comme par exemple c’est le cas dans la Premier League anglaise qui assure une répartition équitable, ce qui permet de maintenir tous les clubs, plus ou moins, au niveau de la concurrence. « Négocier individuellement avec les clubs, c’est plus facile pour nous, car chacun parle de soi et l’on peut faire rapidement des affaires. Lorsque les clubs ont tenté de négocier collectivement, ils ne sont pas parvenus à un accord en raison des divergences entre eux. On n’avait d’autres choix que d’aller alors à chacun des 18 clubs », explique Wahbi. Ainsi, on trouve des concurrents de différents univers tels qu’Ahli avec ses revenus colossaux, Ismaïli avec ses grandes ambitions et ses ressources moyennes et Assouan avec un contrat de sponsorship de 15 millions de L.E. seulement sur 3 saisons. Les trois évoluant dans le même championnat.

Selon Wahbi, Presentation, qui détient les droits télé du championnat et qui est sponsor de tous les clubs à l’exception d’Ahli, a investi plus de 600 millions de L.E. cette saison dans le foot égyptien. Ahli et Zamalek bénéficient de la part du lion laissant aux autres clubs les miettes pour survivre. Le résultat est qu’Ahli a pu conclure des contrats records tels ceux conclus avec l’international gabonais Malick Evouna, d’un montant 2,4 millions de dollars en 2015, et le Nigérian Junior Ajayi, d’un montant de 2,5 millions de dollars en 2016 outre l’Ivoirien Souleymane Coulibaly, dont le contrat s’élève à 1 million de livres sterling en 2017. Zamalek, lui, investit beaucoup sur le marché local en s’offrant chaque saison presque une douzaine de joueurs pour étoffer ses effectifs. C’est un cercle vicieux qui rend les matchs du championnat, hormis Ahli-Zamalek, moins attractifs en raison du manque de qualité et par conséquent il y a un faible intérêt de la part des sponsors. « On ne peut pas bâtir la pyramide à l’inverse. Les performances, succès et bien sûr la popularité attirent de plus grands revenus et contrats. Les clubs doivent investir d’abord pour générer des revenus. Je pense qu’avec le passage des clubs à une gestion professionnelle et le retour du public, la scène va changer et le poids de certains clubs aussi », conclut Wahbi.

La nouvelle loi sur le sport devrait passer au parlement dans les quelques semaines à venir. Et il faut espérer qu’elle remédiera à ces défaillances.



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